Croisières et Voyages
Erminio Eschena : « MSC va asseoir sa position au sein des leaders mondiaux de la croisière »

Interview

Erminio Eschena : « MSC va asseoir sa position au sein des leaders mondiaux de la croisière »

Croisières et Voyages

En quelques semaines, MSC Croisières a annoncé deux grands projets de constructions neuves constituant une nouvelle étape majeure dans son développement. L’armateur italo-suisse va faire construire deux paquebots de 168.000 GT de jauge et 2250 cabines chez STX France, à Saint-Nazaire, et deux navires de 154.000 GT et 2070 cabines chez Fincantieri, en Italie. Les deux commandes sont assorties d’options, soit deux unités supplémentaires pour les chantiers tricolores et une pour leurs homologues italiens.  

Cet impressionnant plan de développement, qui doit représenter un investissement total de 5 milliards d’euros, options comprises, va permettre à l’armateur européen de devenir le numéro 3 mondial de la croisière. Aujourd’hui, nous faisons sur les ambitions et les perspectives de la compagnie avec Erminio Eschena, directeur général de MSC Croisières pour la France et le Benelux.

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MER ET MARINE : Lancer simultanément deux projets différents de paquebots est une initiative exceptionnelle dans le secteur de la croisière. Pourquoi cette décision ?

 

 

ERMINIO ESCHENA : MSC Croisières a mené à bien, entre 2003 et 2013, la première phase d’un vaste plan de développement industriel, qui a vu l’acquisition de 12 navires, tous construits à Saint-Nazaire. L’objectif de la compagnie est d’avoir des navires sur toutes les mers du globe.  Aujourd’hui, nous allons enrichir notre flotte avec la seconde phase de ce plan de développement, qui comprend deux nouvelles classes de navires. Celles-ci sont complémentaires et visent toujours à différencier l’offre de loisir de MSC. Au-delà de l’aspect esthétique, le navire conçu à Saint-Nazaire est destiné à naviguer partout, quelque soit les latitudes et les ports. Il ne connaîtra pas la saisonnalité. Celui développé par Fincantieri, plus orienté vers la mer avec sa grande promenade extérieure, sera exploité dans des régions chaudes, à commencer par la Méditerranée en été, afin de mieux profiter de cette dimension.

 

 

Pourrait-on voir les navires construits chez Fincantieri dans les Caraïbes en hiver ?

 

 

C’est une possibilité que l’on peut très bien imaginer mais il est encore trop tôt pour annoncer le positionnement d’un navire qui sera mis en service dans trois ans.

 

 

Jusqu’ici, MSC Croisières a fait construire uniquement ses paquebots à Saint-Nazaire. Comment expliquer que, cette fois, la compagnie ait également choisi de passer commande en Italie ?

 

 

Il n’y a bien entendu aucun problème avec Saint-Nazaire, avec qui nous travaillons en confiance depuis de longues années et qui nous a livré des navires magnifiques. Le choix de travailler également avec Fincantieri ne remet nullement en cause l’accord qui a été signé avec Saint-Nazaire en mars. Ce sont des commandes complémentaires.

C’est avant tout une question de pragmatisme. En effet, pour mener à bien un plan de développement aussi important, avec de deux grands paquebots prototypes livrés la même année et des navires identiques à suivre, aucun chantier ne pouvait à lui seul absorber une telle charge. STX France et Fincantieri sont donc complémentaires et nous sommes aujourd’hui ravis que ces deux leaders européens de la construction navale travaillent au service de la seconde phase de développement de MSC Croisières.

 

 

La mise en place du plan de compétitivité chez STX France, qui avait été présenté par la direction des chantiers comme un élément crucial pour emporter cette commande, a-t-elle été réellement déterminante ?

 

 

MSC travaille avec Saint-Nazaire dans une relation d’histoire et de fidélité. Les chantiers, qui misent sur leurs compétences tout en s’efforçant de maintenir leur compétitivité, sont un exemple majeur qui devrait être suivi par l’ensemble du pays et de ses industries. Ce plan a été très important pour voir aboutir la commande. Mais il y a aussi eu d’autres facteurs…

 

 

Vous pensez au rôle de l’Etat, notamment sur la question du montage financier ?

 

 

L’Etat, qui est actionnaire de Saint-Nazaire, a remarquablement bien joué son rôle. Ce sont autant d’ingrédients qui, réunis, font que l’aventure entre MSC et Saint-Nazaire se confirme et va plus loin.

 

 

Si les options sont confirmées en France et en Italie, MSC prendra livraison, entre 2017 et 2022, de sept grands paquebots supplémentaires, ce qui lui permettra de doubler sa capacité et de devenir le numéro 3 mondial de la croisière. C’est une progression impressionnante pour une compagnie qui était encore toute petite au début des années 2000…

 

 

En une décennie, nous sommes passés de 120.000 à 1.5 million de passagers par an. MSC est la compagnie qui affiche la plus forte progression dans l’industrie de la croisière. Et nous avons vocation à poursuivre cette croissance, portée par la vision d’un armateur dans le domaine des loisirs. Nous allons continuer d’enrichir une offre déjà différenciante avec les navires que nous avons construits à Saint-Nazaire. La classe Fantasia, avec ses innovations comme le MSC Yacht Club, est un exemple majeur de ce que la compagnie peut apporter pour se démarquer de la concurrence.

 

 

L’ambition de la compagnie est-elle de s’imposer comme le leader européen du secteur ?

 

 

Notre ambition est surtout de continuer à très bien faire et d’améliorer constamment un produit différenciant, de manière à ce que chaque croisiériste devienne un passager MSC.

 

 

Entre la première phase du plan de développement et la seconde, une pause dans les investissements a été clairement marquée. Après avoir pris livraison, pendant 10 ans, d’un ou deux navires chaque année, il n’y aura pas de nouvelle entrée en flotte entre 2013 et 2017. On peut imaginer que ces quatre ans de pause ont servi à examiner le retour d’expérience de la première vague de croissance. Et aussi à améliorer l’organisation de l’entreprise et digérer l’énorme augmentation de capacité intervenue de 2003 à 2013, de manière notamment à mieux rentabiliser les navires. N’est-il en effet pas plus confortable, surtout quand on est finalement une jeune compagnie, de se concentrer quelques temps sur l’optimisation la structure existante sans avoir la pression constante de devoir chaque année remplir un nouveau navire ?

 

 

C’est en effet un peu tout cela. Dans le projet de développement de MSC, cette phase de pause et de réflexion était prévue de manière à préparer la suite. Elle a été très bénéfique car elle a permis d’asseoir notre fonctionnement et notre présence sur différents marchés. Car notre croissance s’est faite dans un espace de temps très court, au travers duquel nous sommes passés d’une formule artisanale à une formule industrielle. Cela a nécessité des efforts d’organisation extrêmement importants et, aujourd’hui, MSC est par exemple la seule compagnie à être vendue par elle-même dans 46 pays à travers le monde.  La période de pause nous a permis de nous repenser en fonction de cette croissance et de mieux préparer la phase suivante. Ce fut un choix très judicieux.

 

 

Surtout que la situation économique globale en Europe, depuis cinq ans, n’est pas fameuse et a d’importantes répercussions sur le secteur du tourisme. Même si la croisière a malgré tout poursuivi sa croissance depuis 2008, on a constaté une baisse significative des prix, renforcée par les livraisons de navires. En stoppant momentanément les commandes et donc l’augmentation de capacité, on imagine que vous avez pu améliorer la rentabilité de la flotte ?

 

 

La crise de 2008 a eu des conséquences très dures et très longues sur le marché européen, et nous les subissons encore aujourd’hui. En termes de rentabilité, nous avons pu, depuis l’an dernier, nous focaliser sur l’existant. Pour MSC France, notre résultat net est en progression beaucoup plus forte mais il faut aussi souligner que, même sans l’ajout d’un nouveau navire cette année, notre croissance demeure la même, de l’ordre de 28% par rapport à la même époque de l’année dernière.

 

 

MSC a connu ces dernières années une croissance très importante sur un marché français demeuré très porteur pour la croisière. Quels sont vos objectifs cette année ?

 

 

De 2009 à 2013, nous sommes passés de 40.000 à 150.000 passagers, faisant de MSC une marque connue et reconnue. MSC est d’ailleurs, depuis cinq ans, le leader en termes de croissance et donc de contribution au développement du marché français.

Cette année, nous nous sommes assignés un objectif de 180.000 passagers français. C’est un chiffre ambitieux à capacité constante mais nous sommes clairement dans cette perspective, comme en témoigne l’état d’avancement de nos ventes.

 

 

Comment jugez-vous la santé du marché hexagonal ?

 

 

Je lui vois un avenir radieux et je ne peux que me réjouir du fait que la croisière, malgré la situation du pays et celle d’un tourisme hexagonal en décroissance, poursuive son développement. C’est une offre de loisir qui a encore un potentiel de croissance très important, en raison notamment de son rapport qualité/prix imbattable. Alors que MSC compte bien continuer de tirer cette industrie en France, l’augmentation du nombre d’acteurs a permis à la croisière de s’installer durablement dans le panorama français. En effet, nos efforts cumulés ont abouti, ces dernières années, à affirmer la position de la croisière dans le tourisme international.  

 

 

La multiplication du nombre d’opérateurs, qui entraine un élargissement significatif de l’offre mais aussi une accentuation des efforts en termes de marketing, permet donc de soutenir la croissance de la croisière. Est-ce que ce développement trouve également ses racines dans le fait que cette industrie s’est considérablement modernisée ces dernières années ?

 

 

Tout à fait. Nous venons d’un modèle qui est resté figé pendant trois décennies sur le mode « Love Boat ». Mais les armateurs ont su se repenser, tant au niveau de leur structure que de leur offre. Ainsi, en 10 ans, on a constaté une évolution incroyable des bateaux, avec de nouvelles perspectives et même quelques délires - dans le bon sens du terme – qui ont permis de révolutionner les vacances en mer. Des investissements colossaux ont été réalisés pour renouveler les flottes et industrialiser le secteur, ce qui a notamment porté l’essor de la croisière en Europe, dont la croissance est devenue plus importante que celle du marché américain, aujourd’hui mature. D’ailleurs, si l’on applique les taux de pénétration de la croisière aux Etats-Unis  à l’Europe, le potentiel de croissance est encore énorme, avec peut être une quinzaine de millions de passagers par an, soit trois fois plus qu’aujourd’hui.

 

 

L’été dernier, un nouveau directeur général a été nommé à la tête de MSC. Il s’agit de Gianni Onorato, qui a œuvré durant plus de 25 ans chez Costa et dont il était le numéro 2 depuis 2004.  Est-ce que l’arrivée au sein de MSC de ce grand professionnel de la croisière va permettre, en quelque sorte, d’améliorer la structuration de la compagnie qui, pour reprendre vos propos, est passée en 10 ans d’une formule artisanale à un modèle industriel ?

 

 

Tout changement à la tête d’une entreprise est important, c’est un acte majeur au travers duquel la compagnie se remet en question et va de l’avant. Cette arrivée est intervenue au bon moment car elle va dans le même sens que le projet de développement de l’armateur. Dans cette perspective, nous bénéficions de l’arrivée de quelqu’un qui a un regard on ne peut plus expérimenté sur l’industrie de la croisière.

 

 

Quels changements sont intervenus depuis l’arrivée de Gianni Onorato ?

 

 

Ce qui a changé, déjà, c’est la complémentarité entre les équipes commerciales et les équipes opérationnelles, pour une meilleure réflexion autour du produit. Des axes stratégiques sont également poussés avec beaucoup de fermeté, comme le développement de la compagnie sur de nouveaux marchés. On peut dire qu’il y a déjà une emprunte Onorato, qui s’inscrit dans l’héritage de MSC et de ce que la compagnie avait prévu en termes de développement.

 

 

Vous évoquez les nouveaux marchés. On sent maintenant une volonté très claire de voir les navires de MSC naviguer dans de nouvelles régions. Après les Emirats arabes, l’Amérique latine et l’Afrique, il y a eu par exemple le positionnement du Divina à l’année aux Etats-Unis en 2013/2014, ou encore le grand voyage entre Dubaï et l’Australie proposé sur l’Orchestra l’an prochain. S’agit-il des prémices à un développement plus important des itinéraires ? On peut par exemple penser à de futurs tours du monde, ou encore à une éventuelle implantation en Asie ?

 

 

Par définition, une compagnie de croisière a vocation à naviguer sur le plus grand nombre de mers possible. Pour cela, nos nouveaux navires seront un atout important. Car se différencier, c’est aussi proposer de nouveaux itinéraires, de nouvelles escales, avec des formules plus courtes, d’autres plus longues, et même de grands voyages.

 

 

Avec ses futurs  paquebots, MSC franchit un nouveau cap, avec des designs très originaux qui ne sont pas sans rappeler la stratégie innovante des grands armateurs américains, comme Royal Caribbean et NCL. On peut dire que, désormais, vous jouez dans la cour des grands ?  

 

 

Il est clair qu’après une première phase de développement inédite, MSC va asseoir sa position au sein des leaders mondiaux de la croisière.  Mais MSC reste une compagnie unique, la seule à être la propriété d’un armateur. L’esprit et l’attitude entrepreneuriale ne sont pas les mêmes par rapport aux leaders américains. Ce sont des groupes cotés en bourse, au sein desquels se déclinent des marques dont certaines sont nos concurrentes.  

Au-delà de construire de merveilleux bateaux, nous continuons donc de travailler sur l’état d’esprit qui est le nôtre pour proposer un produit différenciant par rapport aux Américains. Le parti prix de la compagnie est de se concentrer sur ses valeurs pour améliorer encore son offre, axée notamment sur l’art de vivre et le sens de l’accueil méditerranéens.  

 

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Propos recueillis par Vincent Groizeleau © Mer et Marine, juin 2014

 

 

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