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Et on reparle d'un porte-avions franco-britannique

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Et on reparle d'un porte-avions franco-britannique

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La piste d'un porte-avions franco-britannique refait surface en Grande-Bretagne. Alors que la construction du premier des deux nouveaux porte-avions de la Royal Navy, le HMS Queen Elizabeth, a débuté l'an dernier, le sort de son sistership, le HMS Prince of Wales, semble incertain. Dans le cadre des mesures d'économies imposées par le coût exorbitant de la guerre en Afghanistan et les conséquences de la crise économique, la revue stratégique de défense envisagerait plusieurs pistes concernant le second Carrier Vessel Future (CVF). Outre l'annulation pure et simple de sa commande, il est question de retarder significativement sa construction, ou bien de le transformer en porte-hélicoptères afin de remplacer le HMS Ocean (construit en 1998), qui pourrait alors être vendu à une marine étrangère. Selon le Sunday Express, l'une des pistes évoquées par la revue stratégique de défense serait de « partager le Prince of Wales avec la marine française ». Un industriel, cité par le journal britannique, précise par ailleurs qu'il est envisagé « d'équiper le HMS Prince of Wales d'une catapulte, donc la Royal Navy n'aurait plus besoin d'acheter des Joint Strike Fighter (F-35B, ndlr) à décollage court, mais des avions conventionnels ».
Dans ce dernier cas, cela signifierait que le HMS Queen Elizabeth serait lui aussi modifié pour recevoir des avions catapultés et récupérables par brins d'arrêt. On pourrait alors imaginer que la Royal Navy abandonne la version à décollage court et appontage vertical du JSF, le F-35B, pour se doter de la version destinée aux porte-avions américains (F-35C), dont la mise en service est prévue en 2016 (soit sensiblement au même moment que le Queen Elizabeth). Le design des CVF le permet puisque les bâtiments, étudiés en coopération avec la France entre 2006 et 2008, intègrent la possibilité de mettre en place deux catapultes à vapeur de 90 mètres (dont la France avait besoin pour la mise en oeuvre de ses Rafale et Hawkeye). Techniquement, si les Anglais optent finalement pour les catapultes (on n'imagine quand même pas un abandon du F-35 au profit du Rafale de Dassault Aviation), il devient alors possible pour la marine française d'utiliser la plateforme britannique, les catapultes et brins d'arrêt rendant son groupe aérien embarqué interopérable avec les bâtiments de la Royal Navy. La France, en partageant avec le Royaume-Uni le Prince of Wales, pourrait enfin combler les indisponibilités du Charles de Gaulle, immobilisé tous les 7 ans pour un arrêt technique majeur de 18 mois (sans compter la requalification du personnel).

Vue de la version française du CVF (© : DCNS)
Vue de la version française du CVF (© : DCNS)


Séduisant sur le papier, beaucoup moins dans la réalité

Mais, si d'un point de vue « académique » ou comptable, cette solution tient la route, il n'en va pas de même d'un point de vue opérationnel et même de la doctrine d'emploi. D'abord, Français et Anglais n'utilisent pas de la même manière leurs groupes aéronavals. Alors qu'en Grande-Bretagne, les bâtiments sont plus des transports d'aéronefs, la Marine nationale, à l'instar des Américains, conçoit ses porte-avions comme de véritables outils de projection de puissance, totalement autonomes dans la mise en oeuvre de leur aviation, ce qui implique à bord une maintenance très poussée. Deuxièmement, si le projet CVF a été étudié en coopération avec la France, cette dernière avait pour le modèle qu'elle souhaitait construire (le CVF-FR, dont la réalisation a été ajournée par le président Sarkozy en 2008) adopté des modifications que n'ont pas retenues les Britanniques. On notera aussi que l'utilisation non permanente d'une seconde plateforme totalement différente du Charles de Gaulle poserait d'insurmontables problèmes de maitrise du bâtiment par des personnels qualifiés. L'hypothèse avancée parfois de recourir à un équipage britannique et un groupe aérien français ou franco-britannique se heurte, quant à elle, à la nécessité pour les deux pays, lorsque le porte-avions est amené à intervenir, d'être parfaitement en accord sur les opérations. L'exemple type est la guerre en Irak, en 2003, un conflit auquel ont participé les Anglais mais pour lequel les Français ont refusé de s'engager. Or, comme les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins, les porte-avions sont des outils de projection de puissance hautement politiques, qui ne peuvent être efficaces qu'en étant à la disposition d'un seul et unique pouvoir exécutif. C'est d'autant plus vrai pour la France dispose sur le Charles de Gaulle d'un élément constitutif de sa force stratégique, avec une composante nucléaire aéroportée (Rafale Marine/ASMP-A). Dans ces conditions, la piste d'un porte-avions commun franco-britannique, si elle parait séduisante sur le papier, constituerait une parfaite aberration. Cela n'interdit toutefois pas, dans le contexte actuel des économies budgétaires, que la France utilise le design CVF auquel elle a contribué (y compris financièrement) pour, éventuellement, aboutir au nouveau projet de PA2. La coopération reste une possibilité intéressante et elle ne se limite pas à la Grande-Bretagne. En effet, si le Brésil opte finalement pour l'acquisition de Rafale, la voie sera là aussi ouverte pour une nouvelle coopération sur un projet de porte-avions, Brasilia souhaitant remplacer l'ex-Foch (désormais Sao Paulo) en service depuis 1963 et racheté à la France en 2000.

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