Nautisme
Flottille 24 F: un rescapé rencontre l'équipage qui l'a sauvé

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Flottille 24 F: un rescapé rencontre l'équipage qui l'a sauvé

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Vendredi 31 août, au large du cap d’Agde, il y a du vent, beaucoup de vent. En Méditerranée, on le sait, les conditions de mer changent vite. Et peuvent vite dégénérer pour ceux qui s’y aventurent. Pourtant, cet après-midi, comme il y a de l’air, il y a quand même quelques véliplanchistes sur l’eau. Le site est connu et prisé. Parmi eux, Monsieur Richer, la soixantaine sportive, parisien en vacances et bon connaisseur du coin. En fan de planche, il veut profiter de ces conditions musclées. Mais, dans l’après-midi, tout dérape. Le véliplanchiste dérive de plus en plus vers le large. Il a du mal à remonter vers la côte, la mer se creuse. Le whishbone de la planche casse. Plus moyen de gouverner l’embarcation. M. Richer sait que l’enfer va commencer. 

A terre, en début de soirée, l’épouse du planchiste s’inquiète. Ce dernier n’a pas de VHF portable ou d’autres moyens de communication. Elle prévient les secours. Le Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage (CROSS) Méditerranée lance immédiatement les opérations de sauvetage. La vedette SNSM du Cap d’Agde appareille, les hélicoptères de la Marine et de la Sécurité Civile décollent. La zone de la disparition est relativement bien démarquée : un planchiste ne dérive pas énormément et on sait à peu près d’où il est parti. Mais la mer se creuse de plus en plus, la nuit tombe, après plusieurs heures de recherche, le Cross décide de suspendre les recherches pour la nuit.
 
Lann Bihoué: l'équipage d'astreinte décolle 
 
Samedi 1er septembre, base aéronavale de Lann-Bihoué, 10 heures du matin, flottille 24 F. Les cinq hommes d’équipage du Falcon 50 d’astreinte ont rallié la base dès que leur bip a sonné. « Le week-end, nous devons pouvoir décoller dans les deux heures. Mais, la plupart du temps, on arrive à le faire beaucoup plus vite ». Le maître Nicolas Jove est observateur-largueur sur Falcon 50. Ce jour-là, il se souvient bien d’être parti pour une mission un peu particulière. « Quand nous savons qu’il y a la vie de quelqu’un en jeu, tout prend une autre dimension. » Le Falcon 50 est un avion dédié aux missions de surveillance maritime. Dans son spectre d’action, il y a toutes les missions liées à la surveillance de la zone économique exclusive française : trafic illicite, pêche, pollution et sauvetage. « Quand notre présence est nécessaire, nous pouvons intervenir en complément des autres moyens de l’action de l’Etat en mer, hélicos ou moyens nautiques. Et notre zone d’action est nationale, nous pouvons rallier la Méditerranée en une heure ».
 
 
(PHOTO : MARINE NATIONALE)
(PHOTO : MARINE NATIONALE)
 
 
Vingt heures à attendre dans l'eau
 
A 30 milles des côtes languedociennes, sur une planche verte, il y a un homme qui s’est battu toute la nuit. L’eau est à 24 degrés, il y reste puisque elle est plus chaude que l’air ambiant. Il a mis son short sur la tête, pour éviter une grosse déperdition de chaleur. Il a bien entendu des bruits de drisses et celui d’un hélico. Mais il ne sait plus ce qui est vrai et ce qu’il imagine. Les déferlantes le secouent dans tous les sens. Avec ce temps de chien, il n’y a personne sur l’eau. Toutes les heures, il bouge pour éviter à ses muscles de s’ankyloser. Il pense bien à la lâcher cette planche et à tout arrêter. Mais il s’y tient. « L’instinct de survie prend le relais de manière spectaculaire dans ces moments-là ». Il lutte coûte que coûte.
Le CROSS Med a donné ses instructions au Falcon 50. Il faut prendre le relais des moyens aériens locaux et quadriller la zone où le disparu pourrait se trouver. Le chef de bord, le lieutenant de vaisseau Yoann Bernard, élabore une stratégie avec le pilote, le lieutenant de vaisseau Gérald Uebermuth. L’idée est de partir d’un point central sur la zone définie par le CROSS-Med, puis de faire des créneaux de quadrillage avec des branches très resserrées, environ 0.2 milles nautiques, autour.  Derrière les hublots agrandis de l’avant de l’appareil, il y a le maître Nicolas Jove. Mais il y a aussi le maître principal Laurent Kaczmarski, le radariste. « Ce jour-là, le radar ne servait à rien, les conditions de mer étaient telles, avec  une mer de 4-5 au nord de la zone et de 7 au sud que j’étais bien plus utile avec des jumelles derrière le hublot ». Le radio, le maître principal Joël Dechiron, se met lui aussi à la veille visuelle. « Nous étions tous très tendus dans l’avion. Nous cherchions une planche, mais nous ne savions pas s’il y avait quelqu’un dessus ». Les hommes de la 24F connaissent bien ce type d’intervention, et ils savent que souvent, on ne retrouve personne. Mais, eux aussi se battent. Les yeux plissés, jusqu’à l’épuisement, les hommes scrutent la surface de l’eau, 500 pieds sous eux. Ils savent qu’ils doivent trouver au milieu des moutons d’écume blanche, quelque chose de la taille d’une tête d’épingle à cette hauteur.
 
 
Top visuel à deux milles nautiques
 
« Et puis on l’a vu. A  2 milles de nous. On avait dû lui passer plusieurs fois au-dessus sans le voir. » Une planche verte, enfin. Le pilote enregistre le top visuel,  l’avion largue des fumigènes. Immédiatement, le Cross fait décoller l’hélicoptère Dragon 34 de la sécurité civile de Montpellier, avec à son bord un plongeur. « A ce moment-là, nous savions que ce n’était pas nécessaire que nous larguions notre chaîne SAR, qui comporte une embarcation de survie. L’hélico allait arriver rapidement ». L’avion tourne autour de la position repérée. « Et là, on revoit la planche. Et on voit qu’il y a quelqu’un d’accroché dessus ».
Sur la planche verte, un homme reprend espoir quasiment 24 heures après son accident. « J’étais en train de m’endormir. Et puis j’ai entendu les moteurs de l’avion. Heureusement les vents étaient d’ouest, ça m’a permis de l’entendre arriver. J’ai orienté ma planche vers le soleil, mais à ce moment-là, jamais je n’aurais pu penser que l’avion venait pour moi. Je m’attendais à un hélicoptère.  Quand il est passé au-dessus de moi, j’ai pensé qu’il m’avait vu. Toutes les pensées négatives sont parties à ce moment-là ».
Dans les airs, les deux pilotes, celui de l’hélico et celui de l’avion se parlent. « Tu le vois, là ? » « Non, on ne voit rien ». Le Falcon amène l’hélico au plus près, toutes les jumelles sont braquées sur le point. « On le retrouve, l’hélico amène son plongeur sur la planche. Les conditions étaient dantesques. En sortant de l’hélico, le plongeur ne voyait même pas l’homme à sauver ».  A bord du Falcon, on retient son souffle. « Et puis, on l’a vu, accroché au bout du filin. Et là, ça a fait du bien ». Le rescapé est transféré à l’hôpital de Montpellier, déshydraté mais pas en hypothermie. La température de l’eau, en cet fin d’été en Méditerranée, lui a sauvé la vie. Les hommes du Falcon 50 rentrent à Lorient. Heureux.
 
 
(PHOTO : MARINE NATIONALE)
(PHOTO : MARINE NATIONALE)
 
 
Lorient, base de Lann-Bihoué, un matin d’octobre. Sur le tarmac de la 24F, ils sont tous là, un grand sourire aux lèvres. Monsieur Richer et ses sauveteurs. Le chef de bord lui fait visiter l’avion qui lui a sauvé la vie. Lui pose des questions, « mais c’est petit là-dedans, non, vous arrivez à tenir tout ce temps comme ça ? », éclat de rire général. Il a voulu visiter un à un tous les gens qui ont participé à son sauvetage. La semaine dernière, il est allé voir les hommes de la Sécurité Civile. La semaine prochaine, il ira au Cross Med. Un geste rare. Et apprécié par les hommes de la 24 F. « On est vraiment heureux de le revoir ». Pudeur et modestie, pas de doute, ces gars-là sont vraiment des marins.
 
Le lieutenant de vaisseau Bernard, chef de bord et M.Richer, rescapé en mer
Le lieutenant de vaisseau Bernard, chef de bord et M.Richer, rescapé en mer
(PHOTO : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
 
(PHOTO : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
(PHOTO : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
 
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