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Marine Marchande

Culture

Fortune de Mer : Un remorqueur de sauvetage en bande dessinée

Marine Marchande

« Ce n’est pas vraiment une bande dessinée sur le remorquage de sauvetage ». Dans le carré de l’Abeille Flandre, Bruno Costes-Beau et Clément Belin sourient en buvant leur café. Dans quelques instants, le premier va redescendre au PC Machine et le deuxième prendre son quart à la passerelle. Sur la table, il y a Fortune de Mer, leur bande dessinée récemment parue chez l’éditeur référence Futuropolis.

Un récit de mer, écrit par Bruno et dessiné par Clément, qui raconte l’histoire de Jonathan, un jeune lieutenant marseillais qui embarque pour la première fois sur un remorqueur brestois de légende, la Bourdon. Il va y découvrir le quotidien du bateau de sauvetage : un commandant médiatique, un bosco irascible, les longues heures d’attente à quai, les alignements dans le chenal du Four et la terrible mer croisée devant Ouessant. Il va aussi se confronter à une certaine réalité de la marine marchande : celle d’un bateau en danger dont le commandant ne veut pas prendre la remorque, parce qu’il sait que son armateur ne mettra pas un sou pour sauver ce vieux navire, un équipage qui n’est plus payé et qui a peur de faire naufrage, une triste réalité qui passe tous les jours devant la pointe Bretagne.

 

 

« C’est aussi ça que nous voulions raconter. Pas uniquement le côté super-héros qu’on a longtemps mis en avant quand on parlait des remorqueurs de sauvetage. Alors, oui, on peut chercher des ressemblances avec des gens qui existent. Mais nous ce que nous voulions, c’est créer une histoire qui aille au-delà de ce qui a déjà été médiatisé ». La voix est posée, calme, ils parlent de leur livre comme de leur métier. Avec simplicité. Clément et Bruno se connaissent depuis l’internat de l’hydro de Nantes, où ils ont également croisé Charlie, le chef mécanicien de l’Abeille Flandre, devenu leur imprésario le plus enthousiaste.

Alors qu’ils sortent de troisième année, le père de Clément rachète un cargo, le Ster. Les deux jeunes officiers, accompagnés d’une bande de copains, récupèrent le bateau aux Antilles, puis naviguent au cabotage en Afrique de l’Ouest. Après cette sacrée aventure, puis la cinquième année, les deux amis continuent à se suivre, chez Bourbon d’abord puis aux Abeilles ensuite. Ils continuent à partager leurs passions communes qui vont bien au-delà de la navigation.

« La BD, on aime tous les deux, même si on n’aime pas la même chose », détaille Bruno, « moi je serai plutôt attiré par un style un peu foutraque, genre BD américaine, Clément préfère des choses plus classiques et les belges ». Les deux marins dessinent beaucoup, travaillent sur différents projets chacun de leur côté : Bruno sur une adaptation d’un livre de Laurent Gaudé et Clément sur celle de « Les marins perdus » de Jean-Claude Izzo. « J’avais dessiné quelques pages, je les ai envoyé à Futuropolis, ils m’ont dit oui tout de suite », raconte Clément. « C’est une chance incroyable. Je pense que le fait que je sois marin moi-même a dû pas mal jouer, ça a plu à l’éditeur ». Il s’arrête de naviguer pendant deux ans pour dessiner les Marins perdus, puis travaille sur un autre projet pour Futuro, Au nom du fils, une création avec un scénariste.

Et puis, il y a eu l’Abeille Flandre où les deux amis se retrouvent. « Ca m’a paru comme une évidence qu’il fallait faire quelque chose autour de ce bateau », se souvient Bruno, « il y a un gros potentiel de fiction, ici. Nous étions tous les deux à bord, cela faisait sens ». Les rôles se distribuent naturellement : Clément n’est pas scénariste, ce sera donc Bruno qui s’occupera de l’écriture.

« Il nous a fallu convaincre l’éditeur et on a tout de suite été clair, nous ne voulions pas faire de reportage. Quand nous avons présenté notre synopsis, nous avons défendu le fait de créer une fiction ». Ils prennent le temps de créer des personnages, bien plus complexes que les images habituelles. Ils décrivent avec précision les manœuvres, les contrats, les rapports humains... « C’est appuyé sur ce que nous vivons au quotidien, toutes les situations sont plausibles, mais la trame est inventée et nous permet de sortir des clichés : le gentil remorqueur et le vilain remorqué pollueur ». Le résultat est un bijou d’humanité au goût salé. On découvre, on s’indigne et on rit aussi beaucoup.

Clément part sans un bruit, c’est l’heure du quart. Bruno remet son casque. Tous deux reprennent leur poste dans ce bateau qu’ils savent si bien raconter.

Fortune de Mer, éditions Futuropolis, 120 pages, 20 euros