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Construction Navale

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François Zanella s’est éteint

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(Article publié le 15 mai) Il était une fois l’histoire d’un mineur lorrain qui n’avait jamais navigué mais que les paquebots faisaient rêver. Une passion qui le conduira à réaliser dans son jardin, en banlieue de Forbach, une réplique au 1/8ème du Majesty of the Seas, livré en 1992 par les chantiers de Saint-Nazaire. Né en 1949, François Zanella est décédé en début de semaine, 10 ans après la mise à l’eau de son incroyable bateau.

Une passion née avec le lancement du France en 1960

Sa passion est née lorsqu’il avait une dizaine d’années, en mai 1960, au moment du lancement du France à Saint-Nazaire. François Zanella n’était pas sur place mais devant un poste de télévision. « J’ai vu des reportages sur le lancement du France. Je suis tombé amoureux de ce bateau. J’en ai construit plusieurs fois la maquette, d’abord en carton et en papier, puis en allumettes et enfin en tôle », expliquait-il dans l’un des nombreux reportages qui lui furent consacrés. D’abord électricien en bâtiment, devenu mineur de charbon, François Zanella avait toujours caressé le désir de prendre un jour de large et quitter les houillères. « Je n’avais jamais été en mer et je ne pouvais pas me payer de croisière. Mais j’en rêvais et je voulais, une fois à la retraite, pouvoir m’évader, respirer et connaître autre chose que le fond de la mine. Alors j’ai décidé de construire mon propre bateau ».

Une idée qui prend vie alors que les Chantiers de l’Atlantique renouent avec les paquebots géants. Trois décennies après le France, Saint-Nazaire livre en décembre 1987 le Sovereign of the Seas, alors célébré comme le plus gros navire de croisière du monde. Deux autres vaisseaux de ce type sont ensuite construits et rejoignent leur aîné au sein de la compagnie américaine RCCL : le Monarch of the Seas en 1991 et le Majesty of the Seas l’année suivante. Après avoir une nouvelle fois vécu par procuration, à la télévision, la construction de ces trois navires, François Zanella se décide. Il réalisera une réplique miniature du cadet de la série, qu'il visite à Saint-Nazaire juste avant sa livraison. Mais cette fois, ce sera une maquette géante, sur laquelle le mineur et sa famille pourront vivre et naviguer.  

 

Le Majesty of the Seas (© : DR)

Le Majesty of the Seas (© : DR) 

 

Un chantier naval en plein bassin minier

Après avoir longuement travaillé sur les plans en 1993, il lance la construction à l’été 94 dans un petit hangar, sur le jardin de sa maison de Morsbach. Si loin de la mer, ce chantier naval en plein bassin minier a quelque chose d’incongru. Surtout, le défi est colossal et, à l’époque, en a laissé plus d’un dubitatif. « J’ai eu la chance d’y arriver car je suis dingue et beaucoup de  gens se sont dits que ce fou, il ne fallait pas le laisser seul. Pourquoi ? Sans doute parceque c’était un beau projet et il y a d’ailleurs eu tellement de monde à venir me soutenir que je ne pouvais pas laisser tomber ». Plus qu’un fou, François Zanella avait en fait une volonté de fer et une personnalité aussi forte qu’attachante, ce qui lui a permis de rallier nombre de soutiens. « C’était un gars extraordinaire et authentique, pétillant et très sympathique », se souvient un ancien des chantiers nazairiens. L’aide de ces derniers a été cruciale pour faire du rêve du mineur lorrain une réalité bien palpable.

 

François Zanella lors d'une visite à Saint-Nazaire (© : BERNARD BIGER)

François Zanella lors d'une visite à Saint-Nazaire (© : BERNARD BIGER) 

 

L’aide de Saint-Nazaire

Un jour, au début des années 90, François Zanella prend son téléphone et appelle dans l’estuaire de la Loire. « Il a téléphoné pour entrer en contact avec les bureaux d’études car il voulait les plans du Majesty ». Au chantier, on pense d’abord qu’il s’agit simplement d’un modéliste. Des plans simplifiés, édulcorés de certains « secrets » de fabrication lui sont envoyés. Il s’en inspire mais, quand ses demandes se précisent et que ses interlocuteurs prennent conscience du projet, les yeux s’écarquillent. « Au début, les gens étaient forcément un peu sceptiques mais François Zanella avait une telle force de conviction. Il ne doutait jamais de la réussite de son projet et c’était un énorme bosseur. Il a beaucoup travaillé sur les plans, a effectué des recherches et discutait de problèmes d’hydrodynamique et de stabilité avec les ingénieurs. Au final, il a entrainé tout le monde avec lui », se souvient-on à Saint-Nazaire. Grâce à sa détermination et son enthousiasme, mais aussi sa personnalité décrite par ceux qui l’ont côtoyé à l’époque comme particulièrement marquante, le mineur au caractère bien trempé s’ouvre les portes de la navale. Alors qu’il rencontre Jean Le Tutour, qui avait été responsable de la construction du Majesty of the Seas, les bureaux d’études valident les plans et réalisent les calculs de stabilité du bateau qui, à défaut de pouvoir évoluer en haute mer comme son modèle, naviguera sur les fleuves et canaux. Ce qui impose d’ailleurs des contraintes de gabarit. En plus des architectes et ingénieurs, qui lui donnent énormément de conseils, François Zanella reçoit le soutien des ouvriers et techniciens des chantiers. « Du côté des ouvriers, il y a eu un vrai mouvement de solidarité ». Ainsi, certains personnels, à commencer par des soudeurs, prennent sur leurs vacances pour se rendre à Morsbach et aider à la fabrication de la coque, dont ils viennent assembler les trois blocs en 1998. Ils prêtent ainsi main forte à François Zanella, qui avait appris à souder avec son fils, décédé à l’âge de 22 ans en 1997. Malgré ce drame, le mineur a poursuivi son œuvre entouré de sa femme, de ses filles et de tous ses soutiens.

Entraide

Système D et entraide sont au cœur d’une aventure dont l’aspect solidaire a pris de l’ampleur. Dans la région de Forbach, on se mobilise, qu'il s'agisse de particuliers ou d'entreprises, dont certaines offrent par exemple de l'acier, du fil à souder ou encore des bouteilles de gaz. Alors qu’une association est créée pour soutenir le projet et recevoir les dons, les Chantiers de l’Atlantique et certains de leurs sous-traitants fournissent à François Zanella du matériel et des surplus, qui n’ont pas été utilisés pendant la construction des derniers paquebots nazairiens. Un bloc sanitaire, des panneaux de cloison, de la moquette et même certaines pièces de mobilier rejoignent la Lorraine, des transporteurs acceptant de convoyer gratuitement les colis. 

François Zanella se rend également plusieurs fois à Saint-Nazaire pour visiter des navires en construction, observer les techniques mises en œuvre et bénéficier des conseils de ses pairs. Le grand patron de RCCL, Richard Fain, l’a même rencontré à bord du Splendour of the Seas, où il est invité pour sa première croisière après avoir assisté au lancement de ce navire en mars 1996. Trois ans plus tard, il naviguera sur le véritable Majesty of the Seas. 

 

A la passerelle d'un paquebot à Saint-Nazaire (© : BERNARD BIGER)

A la passerelle d'un paquebot à Saint-Nazaire (© : BERNARD BIGER) 

 

11 ans de construction et une mise à l’eau en 2005

Au fil des ans, la réplique au huitième du paquebot de RCCL prend forme dans le jardin de Morsbach, où François Zanella passe tout son temps disponible. « Je rentrais de la mine, j’allais directement au bateau et je n’en partais que pour aller dormir et retourner à la mine le lendemain », rappelait-il il y a deux ans. Aux prix d’un incroyable effort et de nombreux sacrifices, l’œuvre de sa vie est achevée au printemps 2005, soit 11 ans après le début de la construction. Le navire mesure 33.5 mètres de long pour un peu moins de 5 mètres de large et un un mètre de tirant d’eau.

L’heure de la mise à l’eau approche. Pour cela, le mini-paquebot est installé sur un semi-remorque et convoyé jusqu’à Sarreguemines, son port d’attache. Une grande cérémonie se déroule pour l’occasion le 23 juin 2005. La navigatrice Maud Fontenoy est la marraine du navire, qui a fait se déplacer une foule nombreuse. On est venu de toute la région mais aussi de bien plus loin. Des Nazairiens sont évidemment là et les media sont nombreux, y compris des media internationaux. Il faut dire que l’histoire de François Zanella, unique et complètement folle, a fait le tour du monde. De nombreux reportages lui ont été consacrés et le grand public, en France, a pu régulièrement suivre l’aventure du mineur lorrain. 

 

(© : JOEL-MARSSY.COM)

(© : JOEL-MARSSY.COM) 

 

L’armement du navire prend encore un peu de temps. Il faut terminer les emménagements et réaliser différents essais avant le premier grand départ. Doté de deux moteurs de 100 cv, le mini-Majesty of the Seas pèse 102 tonnes en charge. Il y a à bord plusieurs cabines, deux salles de bain, une grande salle à manger pour 12 personnes, un salon, une cuisine et une grande terrasse de 60 m². Et il n’y a pas que la coque qui ressemble au paquebot de RCCL. La décoration intérieure, aussi, s’en inspire. Un petit garage a même été intégré pour pouvoir embarquer une voiture. Le mât et la cheminée sont rétractables pour permettre au bateau de passer sous les ponts et dans les tunnels, où les marges de manœuvre ne sont parfois que de quelques centimètres.  

 

Une collection de photos montrant les espaces intérieurs

 

Près de 10.000 km et 1800 écluses franchies

Pendant des années, le « marin-mineur », comme l’appellent notamment nos confrères du Républicain Lorrain, va sillonner les fleuves et canaux du Nord-est de la France, mais aussi d’Allemagne. Il parcourt ainsi près de 10.000 kilomètres et franchit 1800 écluses. A chaque escale, les curieux se pressent à bord et François Zanella leur fait découvrir le bateau. Toujours aussi passionné, l’ancien mineur, devenu armateur et capitaine, invite également ses soutiens, ceux qui ont participé à la construction et lui ont permit d’aller jusqu’au bout. Mais la maladie mettra fin à l’épopée en 2013. Souffrant de problèmes cardiaques, François Zanella se résout, la mort dans l’âme, à mettre en vente son bébé, qui attend toujours un repreneur à Sarreguemines.

« Un rêve qui est réalisable, il faut le faire »

De cette incroyable aventure, ceux qui ont croisé la route de François Zanella garderont en mémoire la simplicité de l’homme, son sourire, sa détermination, mais aussi ses yeux pétillants lorsqu’il s’extasiait, au fond d’une cale sèche nazairienne, devant l’énorme silhouette d’un paquebot en construction. Il restera aussi de l’histoire du mineur lorrain une belle leçon de vie. Comme il le disait lui-même, « un rêve qui est réalisable, il faut le faire ». Pour y parvenir, il faut souvent de l’abnégation, des sacrifices et de la patience. François Zanella aura attendu plus de 30 ans avant de se lancer, aura consacré 11 ans de sa vie à ce projet et en aura profité pendant 8 ans. Trop peu sans doute mais ces années aux commandes de son navire, à sillonner les canaux et les fleuves, en valaient la peine. C’est ce qu’il confiait en 2013 : « Mon plus grand regret, c’est de me séparer trop tôt du bateau mais, si c’était à refaire, je crois que je le referais. Car c’était une belle aventure ». 

 

- Toute l'histoire en images de la construction est à retrouver sur le site de François Zanella

 

Chantiers de l'Atlantique (ex-STX France)