Marine Marchande
Frédéric Moncany : « Il faut un ministère de la Mer fort, pas un ministère de façade »

Interview

Frédéric Moncany : « Il faut un ministère de la Mer fort, pas un ministère de façade »

Marine Marchande
Construction Navale
Pêche
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Le nouveau gouvernement de Jean Castex comprendra un ministère de la Mer. Une première en France depuis trois décennies. Alors que les discussions se poursuivent quant aux attributions et au périmètre exacts de ce nouveau portefeuille, Frédéric Moncany de Saint-Aignan, président du Cluster Maritime Français, a rencontré la nouvelle ministre de la Mer, Annick Girardin. Et lui a notamment fait part des vives attentes et des espoirs d'un secteur qui espère enfin s'inscrire au coeur de la politique de la France.

MER ET MARINE : Pensez-vous que la création de ce ministère de la Mer illustre une réelle prise de conscience des enjeux maritimes par Emmanuel Macron, et donc l’espoir d’avoir un soutien politique fort dans ce domaine au plus haut niveau de l’Etat, ou bien n’est-ce que de la communication ?

FREDERIC MONCANY DE SAINT-AIGNAN : Il faut replacer cette décision dans un contexte qui a débuté peu après l’élection du président de la République, lorsque son premier ministre de l’époque, Edouard Philippe, à peine installé, vient faire une déclaration forte sur la stratégie maritime aux Assises de l’économie maritime de 2017. Mi-2018, le président reçoit les grandes figures du maritime, pour les écouter et mesurer le potentiel du secteur en termes d’économie, d’emploi et d’environnement. A Biarritz, lors du G7 en août 2019, il insiste encore sur le potentiel maritime et son impact écologique. Fin 2019, aux Assises, le discours du président sur la stratégie maritime de la France est salué par la communauté maritime et le mois dernier, lors de sa dernière allocution, il annonce une accélération de cette stratégie maritime. Par conséquent, il est logique que nous ayons maintenant un portage politique au travers d’un ministère de la Mer, ce dont nous nous félicitons.

On parle depuis des années de recréer un ministère de la Mer, avec le souvenir du premier portefeuille du genre, celui de Louis Le Pensec il y a 40 ans. Au-delà de disposer d’une figure politique pour porter les questions maritimes, beaucoup d’acteurs étaient cependant peu favorables à cette idée du fait que le secteur est extrêmement vaste et dépend pour l’essentiel de ministère bien précis, comme Bercy, la Défense ou d’Ecologie et l’Agriculture. Depuis l’annonce de lundi, on constate d’ailleurs qu’il n’y a pas grande monde à s’en féliciter, si ce n’est surtout dans la plaisance et chez les élus. Est-ce que l’on ne risque pas de se retrouver au final avec un ministère du tourisme littoral ?

Le secteur maritime est en effet marqué par une très forte transversalité qui n’a d’ailleurs fait que se renforcer depuis 40 ans. Le monde n’est plus le même, la multiplicité des activités en mer est très différente, il faut prendre en compte les initiatives citoyennes et les enjeux environnementaux… Clairement, avec ce nouveau ministère, on part en réalité d’une page blanche qu’il va falloir écrire dans les huit jours qui viennent. Quand un ministère sort de terre, il faut en décrire le périmètre et les attributions, effectuer les changements nécessaires d’un ministère à l’autre. Compte tenu de la volonté du président de la République de créer un ministère de la Mer, il serait paradoxal que l’on n'y mette pas toutes questions relatives à la mer et agir sur l’ensemble des secteurs qui composent le Cluster Maritime Français. Evidemment, certaines choses sont logiques, d’autres moins, et il y aura probablement des doubles tutelles…

Que voyez-vous de logique à intégrer au ministère de la Mer : la plaisance, le littoral ?

Oui, la plaisance et le littoral sont des choses logiques, tout comme je pense une grande partie du transport maritime même si l’on ne va pas tout retirer à Bercy qui a les cordons de la bourse et sans minorer non plus le rôle du ministère des Transports.

Les Affaires maritimes devraient-elles en faire partie ?

Il faudra une administration à ce ministère et il est logique de penser que les Affaires maritimes pourraient en faire partie. Je pense en tous cas qu’il faut sortir de la logique des silos pour aller vers la collaboration, les tutelles partagées, le partage d’informations… Nous sommes au 21ème siècle, on ne peut plus raisonner dans des cases, ça ne marche pas. Alors, si l’on veut une stratégie maritime telle qu’annoncée, il faut un ministère fort, un niveau politique qui porte la mer, un outil de coordination et une implication des autres ministères pour aider et se mettre au service d’un projet commun.

Cet outil de coordination, ce pourrait être le Secrétariat Général de la Mer ou bien cette structure est-elle devenue inutile avec la création du ministère de la Mer ?

Le SG Mer n’est pas utile, il est indispensable. Le ministère doit être un ministère de plein exercice, avec des responsabilités, des services et un budget. Le SG Mer, qui est rangé sous le premier ministre, doit coordonner la politique maritime de la France comme il le fait aujourd’hui. C’est l’un des deux piliers nécessaires : Il faut un ministère fort, qui existe, pas un ministère de façade et d’autre part, un SG Mer qui soit l’organe de coordination des administrations.

Vous estimez que ce nouveau ministère doit être doté d’ « un budget d’intervention » que vous jugez « indispensable pour qu’il puisse accompagner des projets ». Qu’entendez-vous par là ?

Cela veut dire que ce ministère doit être capable de lancer et soutenir des projets, d’être leader sur les projets maritimes. On pense notamment à tout ce qui concerne la transition écologique, avec des projets innovants, des instituts de recherche maritimes, tout ce qui permettra d’avancer concrètement, de développer des spécificités et d’innover. Les rapports, les fiches, les notes, on en a plein les tiroirs. Ce qu’il faut, c’est un ministère de la Mer qui soit en capacité de de délivrer des projets concrets dans les deux ans qui viennent.

En parlant de projets justement, certaines filières maritimes, notamment la construction navale, veulent s’inscrire dans le plan de relance de l’économie française. On constate que les chantiers navals sont dans une situation bien meilleure pour l’instant que l’automobile ou l’aéronautique, et n’ont donc pas forcément dans l’immédiat besoin de commandes publiques supplémentaires autres que celles déjà prévues. Ne faudrait-il donc pas, plutôt que profiter de la situation pour réclamer encore, comme souvent en France, de la commande publique traditionnelle, ou se noyer une nouvelle fois dans de coûteux programmes de recherche qui n’aboutissent à rien, miser sur le développement et la construction de navires prototypes innovants, notamment sur le plan environnemental, des bateaux de pêche, de travail, des navires à passagers ? Bref des projets concrets qui pourraient permettre à la France de rattraper un retard de plus en plus flagrant avec d’autres pays, par exemple en Europe du nord ?

Il faut en effet que nous avancions sur des projets concrets. Nous avons par exemple lancé au Cluster Maritime Français, lors des dernières Assises, une initiative de coalition pour la transition éco énergétique. A la fin de cette année, nous présenterons une plateforme numérique qui comprendra trois volets. Le premier avec de l’information pour le grand public et de l’information privilégiée, des données sur les émissions, les consommations, la règlementation… le second volet sera une aide à la décision basée sur les meilleures solutions disponibles et le troisième volet portera sur la collaboration : qui, au sein de la coalition ou dans les membres du Cluster Maritime ou du GICAN par exemple, peut travailler sur telle ou telle technologie. Et si les gens sont d’accord, comment ensuite on finance un démonstrateur. C’est un outil qui pourra permettre d’avancer dans ce sens, mais on pourrait aussi imaginer la création d’un Lab. L’idée c’est de se mettre ensemble sans gaspiller d’argent, pour se développer encore plus vite et conquérir des marchés. C’est indispensable et c’est l’ensemble de l’écosystème qui doit être embarqué : les armateurs, les constructeurs, les instituts de recherche, les banquiers, les assureurs… Il faut rassembler et accélérer en France et à l’étranger. Ce qui est en jeu, c’est de retrouver une dynamique et prendre place dans l’innovation maritime mondiale.  

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