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Frégates canadiennes : Rejetée, l’offre franco-italienne jette le trouble   

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L’offre franco-italienne pour le programme Canadian Surface Combatant (CSC) n’a pas été retenue par l’agence canadienne en charge des acquisitions publiques. Mais elle a jeté le trouble en mettant en lumière l’énormité du budget prévu par Ottawa pour ses 15 nouvelles frégates. Initié en 2011 lorsque le Canada a adopté une stratégie nationale de construction navale pour relancer son industrie en profitant de la modernisation de sa flotte, CSC vise à remplacer les trois destroyers lance-missiles du type Tribal, aujourd’hui désarmés, ainsi que les 12 frégates de la classe City, mises en service entre 1992 et 1996. Initialement, une enveloppe de 26 milliards de dollars canadiens, soit quasiment 18 milliards d’euros, était prévue. Mais la facture n’a cessé d’augmenter au fil des années, passant dans un premier temps à 40 milliards avant qu’une dernière estimation, en juin dernier, fasse exploser les compteurs pour atteindre 62 milliards de dollars, soit 40 milliards d’euros !

Les autorités canadiennes ont beau expliquer que cette enveloppe comprend la maintenance des bâtiments une fois en service et la formation, la somme parait énorme. A titre de comparaison, l’Australie a prévu un budget de 50 milliards de dollars australiens (34 milliards d’euros) pour son programme de 12 sous-marins océaniques conçus par Naval Group (ex-DCNS) et comprenant aussi les prestations de maintien en condition opérationnelle et même d’importants travaux d’infrastructures dans le chantier d’Adelaïde, où ils seront réalisés.

Dans le cas du Canada, où il s’agit également d’un programme en transfert de technologie avec construction locale. Le chantier a déjà été choisi par le gouvernement fédéral. Il s’agit d’Halifax Shipyards, filiale du groupe Irving. Un processus particulièrement complexe a ensuite été mis en place afin de choisir une plateforme et un système de combat. Initialement, ces deux volets devaient faire l’objet d’appels d’offres séparés. Toutefois, compte tenu des réticences des principaux compétiteurs sur d’évidentes problématiques d’intégration, mais aussi sur un manque de garanties avec le chantier qui leur est imposé, y compris en matière de propriété intellectuelle, Ottawa a changé son fusil d’épaule et décidé de mettre en place une procédure simplifiée en 2016.

Finalement, 12 sociétés ont été présélectionnées à l’été 2017 pour poursuivre la compétition et remettre une offre. En dehors de Naval Group et Fincantieri, il y a la société d’ingénierie américaine Alion Science and Technology, l’Allemand Atlas Elektronik, le Britannique BAE Systems, Lockheed Martin Canada, l’Espagnol Navantia, le Danois Odense Maritime Technology, Saab Australia, l’Italien Leonardo, Thales Nederland et l’Allemand TKMS. Des sociétés réunies en différents groupements. 

BAE Systems et Lockheed Martin Canada partent favoris avec une plateforme dérivée des futures frégates britanniques du type 26. Un bateau qui n’aurait logiquement pas pu concourir puisque le Canada avait demandé à l’origine un modèle issu d’un navire de combat aux standards de l’OTAN, sur la base d’un design existant et déjà éprouvé. Or, la tête de série du programme T26, le HMS Glasgow, a vu sa première tôle découpée seulement en juillet dernier, sa mise en service n’intervenant qu’au cours de la prochaine décennie. Mais le lobbying américano-britannique est si fort que parmi les différentes modifications de l’appel d’offres, certaines ont permis de contourner ce problème.

Résultat, la plupart des compétiteurs estiment que les dés seraient pipés, avec un projet « taillé sur mesure » pour l’offre de BAE et Lockheed. D’où la décision des Français et des Italiens, qui ont songé en 2016 à se retirer de la course pour ces raisons, de jouer le tout pour le tout en déposant une offre commune. Considérant qu’ils n’avaient aucune chance via la procédure en place, ils n’ont pas, comme celle-ci le prévoit, remis leur proposition à Irving, que Paris et Rome soupçonnent de "rouler" pour la T26, mais directement à l’Etat canadien. Naval Group et Fincantieri, qui travaillent par ailleurs à leur rapprochement, ont offert un mix de leurs FREMM respectives, avec comme base la version italienne de cette frégate, équipée d’un système de combat français et du nouveau radar à faces planes Sea Fire de Thales. Avec cette offre, la carte politique a été clairement jouée, soit pour le Canada un partenariat stratégique avec deux pays, les gouvernements français et italien apportant leur soutien. Cette tentative n’a cependant pas fonctionné, mais elle a peut-être ébranlé le processus en cours, en particulier sur le plan financier. La FREMM adaptée aux besoins canadiens a en effet été proposée à moins d’un milliard d’euros pièce, soit avec les coûts annexes, en particulier la maintenance, un budget global apparemment deux fois inférieur à l’enveloppe envisagée par Ottawa. En clair, de substantielles économies pour les finances publiques et les contribuables canadiens. Parmi les avantages, en dehors de disposer réellement d’un modèle éprouvé depuis plusieurs années, la possibilité de générer d’importantes économies d’échelle via l’achat d’équipements communs avec les FREMM italiennes (10) et françaises (8+2 vendues à l’export). De plus, Naval Group et Fincantieri proposaient de débuter la construction au Canada en avance de phase par rapport au calendrier aujourd’hui envisagé (début de construction à partir de 2020). Cela permettrait de maintenir la charge dans les chantiers entre la fin de la construction des nouveaux patrouilleurs polaires et le début de la réalisation des CSC. A défaut, des centaines d'emplois pourraient être supprimés. 

Du côté de chez Naval Group et Fincantieri, on se borne à la réaction suivante : « Nous avons pris connaissance de la position exprimée par le Public Services and Procurement Canada (PSPC). Néanmoins, Naval Group et Fincantieri restent à la disposition du Canada pour contribuer à la modernisation des forces canadiennes en présentant un produit "sea proven", en service dans les marines françaises et italiennes. Cette solution très compétitive permettrait de réduire les délais de développement, avec une mise en production  dès 2019  et à la clé la création d'un nombre significatif d'emplois au Canada ».

Bien que leur proposition n'ait pas été acceptée au motif qu'elle n'a pas été faite dans les règles, les deux industriels ne semblent donc pas baisser encore pavillon. Ils espèrent peut-être qu'abattre cette ultime carte provoque une prise de conscience dans le pays et aboutisse à la remise à plat d'un projet qui s'est transformé en véritable usine à gaz, potentiellement très coûteuse. Reste que pour l'heure, Français et Italiens sont écartés, n'ayant pas remis d'offre formelle dans les délais impartis et suivant la procédure. Ils ne seraient d'ailleurs pas les seuls, certains candidats ayant apparemment jeté l'éponge. En effet, selon des journaux canadiens, qui citent des sources gouvernementales, seules trois offres auraient été déposées. 

 

Naval Group (ex-DCNS) Fincantieri