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Fusion Lürssen/GNY: Entretien avec Iskandar Safa, président de Privinvest
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Fusion Lürssen/GNY: Entretien avec Iskandar Safa, président de Privinvest

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Vendredi 14 mai, le groupe allemand Lürssen et le chantier German Naval Yards de Kiel ont annoncé leur intention de fusionner leurs activités navales militaires. Un mariage qui permet de mettre un terme à la « crise » du programme MKS 180 de futures frégates allemandes mais constitue surtout un mouvement important dans la consolidation du secteur Outre-Rhin. Il pourrait même représenter les prémices d’une accélération des rapprochements au sein de la filière navale européenne. Pour parler de cette fusion, de ses implications et des perspectives qu’elle ouvre, Mer et Marine a interviewé Iskandar Safa, président de Privinvest, dont German Naval Yards est une filiale.

MER ET MARINE : Pourquoi ce rapprochement avec Lürssen ?

ISKANDAR SAFA : Nous discutions de cette consolidation depuis un bon moment, avec des hauts et des bas. Nous sommes partis d’un constat simple que tout le monde partage dans l’industrie en Europe : la consolidation est nécessaire car il y a un trop grand nombre d’acteurs pour résister à une concurrence internationale de plus en plus importante. Tout le monde est d’accord sur le constat depuis des années. Le problème, c’est que chacun veut faire cette consolidation à sa façon. Avec Lürssen, nous avons beaucoup de points communs et des atomes crochus, nous nous connaissons en tant que familles et nous sommes concurrents depuis 30 ans, ce qui est aussi une très bonne manière de se connaitre. Nous sommes tous les deux des entreprises familiales, qui se distinguent par un temps de management plus long, ce qui n’est pas le cas des sociétés étatiques ou cotées en bourse, pour lesquelles les politiques industrielles changent avec les dirigeants. Ce rapprochement est donc naturel, même s’il a fallu créer les conditions pour le permettre et qu’il nous a fallu un certain temps pour cela.

Il y a quelques mois, on aurait plutôt imaginé qu’une alliance serait d’abord née avec TKMS puisque vous aviez fini par vous allier avec lui sur la compétition MKS 180 et que vos chantiers ont une histoire commune. Car GNY n’est autre que l’ancienne division de TKMS dédiée aux navires de surface et vous partagez l’ancien site d’HDW à Kiel, où le chantier de construction de sous-marins est votre voisin. Pourquoi TKMS n’a pas rejoint le tour de table, au moins pour ses activités navales de surface ?

Nous avons essayé de faire cette consolidation avec TKMS et nous avons eu des discussions ensemble. Le problème, chez eux, c’est qu’il y a les sous-marins et Atlas Elekronik. Or, ils voulaient tout consolider dans un même paquet.  

Les sous-marins ne vous intéressent pas ?

Non, les sous-marins ce n’est pas notre métier et le sujet est d’abord de consolider l’activité sur les navires de surface en Allemagne. C’est dans cette optique que nous sommes parvenus à un accord avec Lürssen, mais peut-être que plus tard TKMS reviendra autour de la table, nous verrons comment les choses vont évoluer.  

Quel est le calendrier que vous prévoyez pour finaliser l’opération de fusion avec Lürssen ? Seront-ils majoritaires ou parlez-vous d’une société détenue à 50/50 par chacun ?

Nous sommes en train de travailler, notamment sur le futur pacte d’actionnaires, il nous faudra sans doute au moins six mois, peut-être plus, pour arriver au closing. Je ne peux pas vous donner encore les pourcentages mais la future société sera majoritairement détenue par Lürssen. En effet, ils y mettront toutes leurs activités, y compris l’export à partir de l’Allemagne, alors que nous n’y verserons que le chantier German Naval Yards de Kiel. Notre activité dans les yachts avec Nobiskrug, ainsi la réparation navale de Lindenau et les chantiers que nous possédons dans d’autres pays, CMN en France, Abu Dhabi Mar et Isherwoods au Royaume-Uni, ne font pas partie de l’opération.

Le fait que TKMS ne participe pas à l’alliance va quand même rapidement poser problème. Historiquement, ce sont eux qui conçoivent la plupart des grands bâtiments de combat réalisés en Allemagne pour la marine allemande ou des flottes étrangères, y compris via des transferts de technologie. Ils vont de plus conserver une activité commerciale forte. N’est-ce pas de nature à continuer de perturber les discussions sur le marché domestique et à l’international, même s’il n’y a plus que deux compétiteurs au lieu de trois ?

Le fait est que nous disposons entre GNY et Lürssen de toutes les capacités de construction et d’un carnet de commandes supérieur à celui de TKMS sur le segment des navires de surface. Mais nous avons aussi des capacités d’études. Lürssen a par exemple décroché les études du projet des navires de support allemands. Et dans le domaine des bâtiments de combat, nous réalisons ensemble les nouvelles corvettes du type K130.  

TKMS, de con côté, a encore un chantier de construction de sous-marin mais ce que le marché a parfois du mal à comprendre, c’est qu’il n’a plus de chantier pour construire les navires de surface qu’il vend. Il a certes des capacités d’études, mais il n’a que ça à offrir. Est-ce que cela va pouvoir durer ? Je n’en sais rien mais j’observe que nous avons eu par le passé des exemples qui n’ont pas duré longtemps. Je pense par exemple à GEC en Angleterre ou à l’époque Thomson CSF en France.

Quel marché visez-vous avec Lürssen ? Est-ce que vous vous positionnez notamment sur le segment des frégates très armées, qui est jusqu’ici plutôt l’une des spécialités de TKMS ?

Nous visons le marché international et le marché domestique sur tous les types de bâtiments militaires de surface, jusqu’aux frégates très armées et nous avons pour cela l’outil industriel et les ressources en matière d’ingénierie qu’il faut. Kiel peut, grâce à ses infrastructures, construire les plus grands navires.

Ce rapprochement se fait en marge du programme MKS 180, qui va voir la réalisation de quatre à six frégates de très fort gabarit pour la marine allemande. Il présente la particularité d’avoir été le premier programme naval majeur d’un pays de l’Union Européenne ouvert à la concurrence internationale. Ce qui a provoqué d’importants remous en Allemagne, notamment autour des questions de souveraineté sur une activité aussi sensible et de préservation des capacités nationales en la matière. Dans cette compétition, vous étiez allié à TKMS, face à un consortium formé par Lürssen et le groupe néerlandais Damen, ce dernier fournissant le design des bâtiments. Or, en janvier, le gouvernement fédéral a choisi cette offre germano-néerlandaise. Vous êtes alors monté aux créneaux et initié différentes procédures juridiques contre l’attribution de ce marché à l’équipe concurrente. On imagine que votre nouvelle alliance avec Lürssen change complètement la donne…

D’abord, je refuse toujours que l’on dise que nous n’étions pas conformes aux exigences requises. Cela étant dit, il y a une volonté de l’Allemagne pour faire aboutir ce dossier, car la marine a besoin de ces bâtiments. Nous n’avons donc pas envie de jouer les empêcheurs de tourner en rond au moment où nous parvenons à lancer une consolidation de l’industrie.  

Donc concrètement vous allez abandonner les procédures en cours ?

Oui, nous les abandonnons.

Pour autant, le design néerlandais sera bien conservé malgré votre rapprochement avec Lürssen ? Où seront réalisées ces nouvelles frégates ?

Nous allons voir comment nous répartir la charge pour ces bâtiments qui seront effectivement réalisés sur la base d’un design néerlandais. Leur construction se fera plutôt entre Kiel et Blohm + Voss à Hambourg (qui appartient au groupe Lürssen, ndlr).

Suite à cette affaire et notamment le choix d’un design étranger qui pouvait fragiliser l’ingénierie nationale, le parlement allemand a classé les bâtiments militaires de surface comme activité stratégique. Cela signifie que le cas des MKS 180 restera unique et ne sera finalement qu’un « accident de parcours » dans l’histoire de la construction navale allemande ?

Nous considérons que nous avons été écoutés en ce qui concerne la protection des capacités nationales et la reconnaissance du fait que les navires de surface constituent une activité stratégique. Le cas des MKS 180 devrait comme vous dites rester un accident de parcours, mais ce n’est quand même pas rien puisqu’il s’agit du plus important programme naval lancé par l’Allemagne depuis la seconde guerre mondiale.  

Les conséquences de cette décision d’ouvrir un tel programme à la concurrence étrangère et surtout le choix d’un design étranger ont fait couler beaucoup d’encre dans le pays et suscité de vives protestations. Et cela aurait pu durer longtemps si vous n’étiez pas parvenus à un accord de fusion avec Lürssen et de facto à l’abandon des procédures juridiques…

Nous enlevons sans doute une épine du pied au gouvernement allemand, qui était mal avec cette affaire complexe, dans laquelle ils se sont empêtrés et dont ils ne savaient plus comment sortir. Mais le plus important, maintenant, c’est de parvenir à consolider l’activité navale en Allemagne et de voir, avec Lürssen, comment nous pouvons avancer ensemble et développer notre activité sur le plan national et à l’export.

Vous appelez toujours TKMS à vous rejoindre ?

Oui, nous sommes toujours ouverts à TKMS, et à tout le monde.

Vous défendez depuis longtemps l’idée d’une nécessaire consolidation européenne, en particulier face à l’émergence de la concurrence asiatique. C’est toujours votre avis où des consolidations nationales peuvent suffire ?

Je crois toujours à la consolidation européenne car elle est impérative. Et je suis intimement convaincu que l’axe franco-allemand est celui qu’il faut essayer de développer. On a tenté de le faire mais jusqu’ici ça n’a pas marché. Rien ne dit cependant que ça ne se fera pas un jour.

Pour l’heure, la France s’est tournée vers l’Italie avec la création récente d’une société commune entre Naval Group et Fincantieri centrée sur les bâtiments de surface. Mais il y a aussi eu en marge de l’annonce de la fusion entre GNY et Lürssen des informations selon lesquelles Fincantieri et TKMS discutaient d’un éventuel rapprochement. Qu’en pensez-vous ?

Qu’il y ait des discussions, c’est très possible. Fincantieri construit des sous-marins mais ne peut pas le faire sans les références de TKMS, et ils peuvent être complémentaires à l’export sur les navires de surface. Mais l’hypothèse d’une consolidation entre TKMS et Fincantieri poserait différents problèmes, sur le marché domestique ainsi qu’à l’export. Un exemple : nous avons  déjà des difficultés pour obtenir des licences d’exportation avec un seul pays, alors imaginez avec deux, ce serait encore plus compliqué.

Un mot de CMN, votre chantier de Cherbourg qui travaille en ce moment sur le contrat des intercepteurs saoudiens. Quelles sont les perspectives ?

Nous fêtons cette année nos trente ans chez CMN. Les choses se passent très bien à Cherbourg, dont le segment de marché va jusqu’aux corvettes. Le chantier a un beau carnet de commandes et des prospects très intéressants, je ne suis pas inquiet pour l’avenir.

Pour terminer, évoquons le marché des yachts, qui est à côté des navires militaires l’une des grandes activités des chantiers allemands de Privinvest. La crise engendrée par la pandémie de Covid-19 risque d’impacter sérieusement ce marché ?

Il est encore trop tôt pour savoir comment le marché des yachts va se recomposer. Il dépendra surtout des priorités des acheteurs. Quelles seront-elles à la sortie de cette crise ? Actuellement, on voit chez les grands brokers un nouveau yacht mis en vente chaque jour, c’est une indication qui n’est pas très positive… Pour l’instant, il ne faut pas se précipiter et attendre de voir comment les choses vont se développer.

Après la consolidation de vos activités militaires avec Lürssen, on peut logiquement se poser la question pour la construction de yachts, dont votre partenaire allemand est l’un des plus grands spécialistes mondiaux. Ce pourrait être une seconde étape de votre rapprochement?

C’est une possibilité, mais rien n’est fait. Nous nous concentrons d’abord sur les bateaux gris et nous verrons comment nous allons nous développer ensemble sur le militaire, et parallèlement nous verrons comment le marché évoluera sur les yachts. A partir de là, nous pourrons parler intelligemment.

Interview réalisée par Vincent Groizeleau, le 15 mai 2020. 

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