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Futurs SNA : Le choix de Toulon fait des remous

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Futurs SNA : Le choix de Toulon fait des remous

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Le choix de retenir Toulon comme base et site de maintenance des futurs sous-marins nucléaires d'attaque du type Barracuda continue de faire des remous. A la pointe Bretagne, on reproche notamment la méthode retenue pour l'annonce de cette décision. Aucun communiqué ou courrier officiel, juste quelques lignes dans une rubrique discrète du site Internet de la Marine nationale. « Sur un dossier aussi important, alors qu'une décision est attendue depuis plus de 10 ans du côté de Toulon comme de Brest, être informée de la sorte, par un simple texte, dont j'ignore le statut, classé dans la rubrique " Au fil de l'eau " du portail de la marine nationale, est une expérience assez inédite de ma vie parlementaire », s'étonne Patricia Adam, députée socialiste et vice-présidente du Conseil Général du Finistère, dans une lettre adressée à Hervé Morin.

Les Brestois voulaient y croire

Depuis plusieurs années, les élus bretons demandaient le transfert des SNA sur Brest. Ce choix aurait notamment permis de compenser le transfert progressif, depuis la fin des années 70, de la flotte de surface vers Toulon. Accentués par la réduction du format de la marine, ces départs ne laissent à Brest que peu de grandes unités. En dehors de six frégates, Brest ne compte plus qu'un grand bâtiment, le porte-hélicoptères Jeanne d'Arc. Celui-ci sera désarmé l'an prochain et sa mission d'école sera confiée aux Bâtiments de Projection et de Commandement (BPC) basés en Méditerranée. De plus, alors que le nombre de bateaux gris décroissait dans la base, l'activité de construction navale des anciens arsenaux (aujourd'hui DCNS) s'est progressivement arrêtée.
En novembre dernier, lors du débat sur les crédits de la mission défense, Patricia Adam avait interpellé une nouvelle fois Hervé Morin sur la future base des SNA. Elle le rappelle dans sa lettre : « L'absence de réponse précise de votre part sur le sujet m'avait un peu surprise dans la mesure où la réhabilitation du bassin 10 de l'arsenal de Brest destinée à l'entretien majeur des SNA type Barracuda et éventuellement de type Rubis, faisait l'objet d'une fiche dans le bleu budgétaire défense annexé au projet de loi de finances pour 2009 ». Le ministre avait, alors, assuré que « Brest, compte tenu de la présence de la force océanique stratégique, a un rôle qui ne se démentira pas ».

Quels éléments ont amené à « reconsidérer » le rapport de 2001 ?

En octobre 2001, un rapport parlementaire avait préconisé le transfert progressif des sous-marins d'attaque en Bretagne (*), où leur entretien aurait pu être mutualisé avec celui des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) basés à l'Ile Longue, face à Brest. En plus du bassin 8, une autre cale sèche, le bassin 10, aurait pu être réhabilitée pour assurer la maintenance et les grands carénages des futurs SNA. Dans le rapport, rédigé par les députés Charles Cova et Jean-Noël Kerdraon, il était notamment question de spécialiser les sites de maintenance des bases navales. « Deux pôles de maintenance intégrés devraient ainsi, à terme, émerger. L'un à Toulon, pour le groupe aéronaval et la flotte de surface de la région maritime Méditerranée. L'autre à Brest, pour la flotte sous-marine, les sous-marins nucléaires d'attaque de nouvelle génération, de type Barracuda, devant être rattachés à cette base par souci de profiter des synergies d'entretien avec les bâtiments de la FOST », peut-on notamment lire dans ce rapport.
Le document précisait que « l'Etat-major de la Marine serait favorable au transfert de l'escadrille des sous-marins nucléaires d'attaque (ESNA) à Brest. Il semble rationnel de se résoudre à cette solution, sous réserve qu'elle soit mise en oeuvre de manière progressive : l'entretien courant pourrait être rapidement délégué à l'établissement de DCN à Brest, mais l'entretien majeur serait transféré de façon plus étalée ».

En dehors des économies réalisées en termes d'infrastructures et d'entretien, les députés mettaient également en avant d'autres raisons au transfert des SNA vers la Bretagne. Ils évoquaient notamment la présence à Brest de l'état-major des forces sous-marines, ainsi que l'amélioration du retour d'expérience tactique d'un bâtiment à l'autre. Sa basant sur cette analyse, dans le courrier adressé à Hervé Morin, Patricia Adam demande des explications. « Je suis certaine que sur un sujet de cette importance, vous ne manquerez pas d'informer la représentation nationale de l'ensemble des implications (industrielles, sociales, territoriales, environnementales et opérationnelles) qui auraient pu conduire à reconsidérer l'analyse développée dans le cadre du rapport des députés Cova et Kerdraon sur l'entretien de la flotte, validée par les gouvernements successifs, et sur le fond jamais remise en cause ».

Le Var plus proche des zones de crises

Du côté du ministère de la Défense et de la marine, le choix de Toulon comme port-base et port d'entretien majeur des sous-marins nucléaires d'attaque du type Barracuda tient en un argument principal : La pertinence du lieu. « La situation géographique de Toulon permet aux SNA d'être plus près des zones d'action: entraînement et intervention sur des théâtres de crise. En effet, le port de Toulon est idéalement situé pour couvrir l'axe stratégique prioritaire, défini dans le livre Blanc, allant de l'Atlantique à l'océan Indien via la Méditerranée », explique la Marine nationale.
Pourtant, la position de Brest est, en termes de liberté de navigation, tout à fait idéale. Elle permet, ainsi, d'atteindre tous les océans du globe en s'affranchissant du passage d'un détroit ou d'un canal. Ce n'est pas le cas de la Méditerranée, fermée à l'Ouest par Gilbraltar et, surtout, à l'Est par Suez. Mais, pour gagner la grande zone stratégique de ce début de siècle, c'est-à-dire la région de l'océan Indien, le temps de transit est bien plus court en partant de Toulon, soit deux bonnes semaines d'opérations gagnées. Au pire, si le canal de Suez venait à être fermé, les SNA toulonnais pourraient encore faire le tour de l'Afrique via Gibraltar, ce qui ne serait pas beaucoup plus long qu'en partant de Brest. Aux yeux des militaires, le simple fait de déployer régulièrement un SNA en Atlantique n'est pas suffisant pour justifier un déménagement de tous les sous-marins d'attaque. De plus, la présence dans la base varoise du porte-avions Charles de Gaulle (qui ne part jamais en mission sans SNA) nécessiterait le maintien de moyens d'entretien liés à sa propulsion nucléaire.
Lors de l'annonce du choix de Toulon, Hervé Morin a, néanmoins, précisé que Brest devait conserver des capacités de maintenance des SNA. Il s'agit, notamment, de suppléer Toulon lorsque les infrastructures varoises sont saturées. Ainsi, l'an dernier, l'arrêt technique du Rubis a été réalisé par les équipes brestoises de DCNS. En matière de modernisation de sous-marins, ces dernières seront d'ailleurs très occupées au cours de la prochaine décennie avec la refonte des trois premiers SNLE du type Le Triomphant. Ce chantier colossal, qui durera deux à trois ans pour chaque bâtiment, vise notamment à doter les SNLE d'un nouveau système de combat et de missiles balistiques M51. Les travaux devraient être bouclés à l'horizon 2017, date à laquelle le Suffren, tête de série du programme Barracuda, sera livré à la marine.

Un soutien gouvernemental en faveur de Toulon ?

En plus des arguments opérationnels et économiques, d'autres facteurs ont-ils contribué au choix de Toulon ? C'est la question que se posent certains élus bretons, comme Patricia Adams. Dans sa lettre au ministre de la Défense, la députée du Finistère s'interroge ouvertement sur le rôle joué par Hubert Falco, maire de Toulon mais aussi membre du gouvernement. « J'ai pu lire dans Var Matin (édition du 21 février) que M. Hubert Falco s'était félicité d'avoir " pesé de tout son poids pour défendre la position stratégique de Toulon ". Je ne reproche évidemment pas à un élu local de défendre son territoire. Cependant, je remarque que M. Falco a un statut particulier puisqu'il est secrétaire d'Etat à l'Aménagement du territoire, et également en charge de l'accompagnement de la restructuration de la carte militaire », écrit la députée, regrettant de ne pas avoir pu « faire valoir des arguments en faveur de Brest ».
S'ils n'obtiennent pas le transfert des futurs sous-marins, les Finistériens garderont toutefois les flottilles de la chasse embarquée. Un temps évoqué, le transfert des Rafale et Super Etendard de Landivisiau vers le Sud n'est plus d'actualité. Non que les militaires n'aimeraient pas les rapprocher de Toulon, où est basé le porte-avions Charles de Gaulle, mais de nombreuses zones résidentielles entourent Hyères. Or, malgré la pertinence opérationnelle, l'arrivée d'une cinquantaine d'avions de combat sur la base d'aéronautique navale ne manquerait pas de provoquer la fureur des riverains.
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(*) Voir le rapport parlementaire

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