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Global Fishing Watch : Voir la pêche mondiale grâce au Big Data

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Global Fishing Watch : Voir la pêche mondiale grâce au Big Data

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« Avoir une vision géographique de l’effort de pêche mondial, jusqu’à présent ça n’existait pas ». Jérôme Michelet est un ancien officier de marine, désormais directeur régional Europe et Afrique pour Global Fishing Watch. Lancé par Google et deux ONG en 2016, cette application met à disposition du grand public une cartographie des bateaux de pêche dans le monde entier, grâce à la récupération des données AIS émises par les navires. « Ces données satellitaires existent, elles sont largement exploitées par différents acteurs maritimes, notamment pour le suivi des navires de commerce. Or, pour la pêche, peu d’opérateurs achètent ces données qui sont pourtant recueillies. Global Fishing Watch s’est donc mis en relation avec les opérateurs satellitaires pour récupérer ces données AIS, les traiter et les cartographier. Notre contrat avec eux prévoit un délai de trois jours avant de les rendre publiques, pour ne pas concurrencer leurs offres commerciales ».

Au milieu de l’océan Indien, dans l’archipel des Kerguelen ou au large du golfe de Guinée : la pêche du monde entier s’affiche sur les cartes de Global Fishing Watch. On zoome sur une zone, où l’on voit le nombre de navires en effort de pêche avec une grande précision.

 

On distingue bien les limites des zones économiques exclusives 

On distingue bien les limites des zones économiques exclusives 

 

« Récolter les données AIS, c’est bien. En faire une interprétation concrète, c’est là où nous apportons une valeur ajoutée ». Google, à l’origine du projet, offre sa puissance de calcul. Les spécialistes recrutés par Global Fishing Watch créent des modèles qui permettent de mettre en relation des relevés de position avec des actions de pêche : des ronds dans l’eau identifient un thonier, des zig-zags un palangrier... L’ensemble de ces modèles et calculs permettent donc une projection analytique de ce qu’il se passe dans les océans. « Nous ne sommes pas là pour dire si c’est légal ou pas. Nous mettons à disposition ces données pour à la fois augmenter la transparence sur l’état des pêcheries mais aussi pour les scientifiques qui bénéficient d’un suivi précis des activités dans leurs zones d’intérêt ».

Derrière Google, Global Fishing Watch a d’autres partenaires, comme Oceana, un des plus puissants lobbies environnementaux américains, Skytruth, un lanceur d’alerte qui surveille les ressources naturelles menacées grâce aux images satellites. Il y a aussi des mécènes comme Leonardo Di Caprio, les supermarchés américains Walmart qui souhaitent communiquer sur la provenance du thon qu’ils commercialisent ou encore Bloomberg. Et il y a aussi beaucoup de laboratoires de recherche, d’universités, la FAO (agence de l’ONU pour l’alimentation et l’agriculture) ou encore la NOAA (agence américaine d’observation océanique et atmosphérique). « Nous ne faisons que de la mise à disposition de données. Nous ne sommes pas là pour dénoncer ou prendre parti. Dans l’esprit des fondateurs, la transparence est surtout un moyen de rendre la pêche plus vertueuse en surveillant des zones immenses et aussi en donnant des outils pour les Etats qui n’ont pas les moyens de surveiller leurs eaux ».

 

Suivi de l'activité d'un navire taiwanais pendant un mois dans la zone Pacifique

Suivi de l'activité d'un navire taiwanais pendant un mois dans la zone Pacifique

 

Le site suit actuellement 65.000 bateaux, dont les mouvements sont enregistrés depuis 2012. Sur le site, on peut identifier tous les navires représentés. « Notre objectif, c’est d’atteindre 300.000 navires, soit 75% de l’effort de pêche mondial. Puis d’intégrer les petits bateaux, qui n’ont pas forcément d’AIS, pour arriver à une couverture de 90% ». Pour cela, GFW a déjà expérimenté l’intégration à son système des données de VMS, des boitiers de surveillance embarqués et appartenant aux états côtiers. Indépendants de l’AIS, ils permettent aux autorités maritimes de recueillir les données de position de toute la flottille ayant une licence pour pêcher dans leurs eaux. Sauf que beaucoup de pays n’ont pas forcément les moyens de traiter toute cette masse de données. « Et c’est là que nous pouvons proposer nos services gratuits. Des pays nous ont déjà sollicité en ce sens et donné accès à leur données VMS. Nous avons ainsi mis en place un suivi de 5000 bateaux en Indonésie et 1200 au Pérou. Le changement de comportement a été immédiat : les autorités maritimes peuvent simplifier le débarquement du poisson pour les pêcheurs conformes et mener des actions de contrôle plus ciblées et efficaces sur les autres. Si on rend la vie plus compliquée à ceux qui ne jouent pas le jeu, cela peut amener une évolution généralement positive ».

D’autres Etats sont en négociation, notamment le Panama, le Costa Rica, la Namibie... Il y aura bientôt aussi des discussions avec les pays de l’Afrique de l’Ouest qui souhaitent mettre en place une surveillance systématique de leurs eaux. « Tous veulent traquer cette flotte invisible qui pratique la pêche illégale, qui pillent les ressources au détriment des professionnels locaux ». Pour affiner sa cartographie et son analyse, GFW peut combiner son système avec d’autres moyens, comme les satellites radar, avec des données mises à disposition par l’Agence spatiale européenne. « L’imagerie par satellite est très chère mais, tout comme le radar, elle permet d’apporter des compléments d’informations et notamment de détecter des navires qui n’émettent pas de signal. Nous apprenons à notre système à traiter ces données en l’entraînant sur les côtes européennes : comme la zone est très bien surveillée et contrôlée, cela permet de calibrer notre machine ».

Actuellement GFW emploie 35 personnes à travers le monde : des ingénieurs spécialisés dans le big data, des biologistes marins et des spécialistes des relations avec les administrations. « Face au défi de la surveillance de zones immenses et de lutte contre la pêche illégale, nous voulons proposer notre outil mais aussi une analyse adaptée à chaque cas particulier pour tous les Etats qui le souhaiteraient ».

 

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