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Grande-Bretagne : Consolidation du secteur naval à marche forcée

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Grande-Bretagne : Consolidation du secteur naval à marche forcée

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Longue, fastidieuse et semée d'embuches. Tel est, depuis plusieurs années, le projet de rapprochement des industries navales britanniques. Suite aux années Thatcher, l'Etat anglais s'était désintéressé de ses chantiers dont bon nombre, devenant obsolètes, n'ont pas obtenu le soutien nécessaire de pouvoirs publics pour se moderniser. Résultat : Des fermetures en cascade, le dernier en date étant Swan Hunter, à Wallsend. Le site à fermé ses portes en 2004, malgré une ultime commande de la Royal Navy pour la construction de deux transports de chalands de débarquement auxiliaires.
Le gouvernement britannique a donc profité du programme Carrier Vessel Future (CVF), portant sur la réalisation de deux porte-avions de 65.000 tonnes, pour forcer l'industrie nationale à se consolider. Le rapprochement de VT Group (ex-Vosper) avec BAE Systems était d'ailleurs l'une des conditions de la signature de ce contrat de 6 milliards de dollars. En 2007, VT affichait un chiffre d'affaires de 900 millions d'euros pour un effectif de 2700 personnes. BAE, de son côté, employait 7000 personnes pour un chiffre d'affaires dans le naval de 2.7 milliards d'euros (Tenix et BAE Systems Ship Repair inclus).
Début 2008, les deux groupes se sont mis d'accord concernant la création d'une entité commune pour la réalisation et le support de navires de surface. Baptisé BVT Surface Fleet (55% BAE, 45% VT), cet ensemble regroupe les chantiers de Glasgow, Portsmouth et Filton, près de Bristol, avec un effectif total de 7000 employés. Il est en charge de la réalisation des navires britanniques, à commencer par la série des six destroyers du type 45. BVT espère, ensuite, décrocher le marché des Future Surface Combattant, bâtiments destinés à remplacer, à partir de la décennie prochaine, les frégates du type 22 et 23 de la Royal Navy.

Vue du futur CVF (© : THALES)
Vue du futur CVF (© : THALES)

De gros morceaux de porte-avions à construire aux quatre coins du pays

En matière d'organisation industrielle, le programme CVF n'est pas, à priori, ce que l'on peut considérer comme un modèle du genre. Les futurs Queen Elizabeth et Prince of Wales seront, en effet, réalisés en méga-blocs aux quatre coins du Royaume-Uni. Certains chantiers anglais ne disposant pas, comme les sites modernes à l'étranger, de forme de construction planes, certaines sections seront même, à l'ancienne, lancées sur des cales inclinées. Pour le gouvernement anglais, c'est toutefois le « prix » à payer pour restructurer l'industrie navale du pays. Les navires, dont la construction représente 10.000 emplois, seront, réalisés comme suit. Babcock Marine, le troisième « grand » du secteur (1 milliard d'euros de CA en 2007), réalisera la proue, du bulbe au tremplin à Rosyth et Appledore. L'industriel écossais mènera ensuite à bien, à Rosyth, l'assemblage des différents blocs fournis par les autres constructeurs. En dehors de la proue, le reste du navire peut être scindé en deux parties. Les zones situées en dessous du hangar aviation sont confiées aux sites des primo-contractants. Les parties « hautes », dont les deux îlots, semblent, en revanche, devoir faire l'objet d'appels d'offres à l'extérieur. Concernant les méga-blocs de la partie basse, le site BVT de Govan (ex-BAE), près de Glasgow, réalisera les deux grosses sections du tiers arrière (qui abritera notamment la propulsion). Le site BVT de Portsmouth (ex-VT Group) réalisera quant à lui les deux sections du tiers avant (hors proue). L'ensemble fait l'objet d'un contrat de 1.7 milliard d'euros, soit 8 éléments pour deux bateaux. Le méga-bloc de la partie centrale sera réalisé par BAE Systems à Barrow-in-Furness, soit 400 millions d'euros pour deux éléments. Pour la construction des deux proues et l'assemblage final des navires, Babcock, qui a réalisé en 2007 un chiffre d'affaires de 1 milliard recevra un chèque de 850 millions d'euros. En outre, BAE systems emporte, notamment pour les travaux d'ingénierie, 350 millions d'euros.

Le montage industriel des CVF (© : ROYAL NAVY)
Le montage industriel des CVF (© : ROYAL NAVY)

Le montage industriel des CVF (© : ROYAL NAVY)
Le montage industriel des CVF (© : ROYAL NAVY)

Thales, nouveau poids lourd anglais

Le programme CVF bénéficiera, également, à la filiale anglaise du groupe français Thales. Contre toute attente, c'est en effet le design présenté par Thales UK qui avait été, en 2003, retenu contre celui du champion national, BAE Systems. Le ministère de la Défense britannique ne pouvant, toutefois, pas exclure le groupe britannique, la maîtrise d'oeuvre a été confiée conjointement aux deux groupes. Au sein de l'Aircraft Carrier Alliance, qui a regroupé à Bristol les différents industriels impliqués dans le projet, Thales a donc poursuivi avec ses homologues britanniques le développement du projet. Un temps, les équipes anglaises de Thales ont même côtoyé leurs homologues français de MOPA2 (société commune de DCNS et Thales Naval France) dans le cadre du projet de coopération franco-britannique autour d'un porte-avions commun. Mais la France a finalement décidé de repousser la construction de son second porte-avions, contrairement aux Britanniques qui ont notifiée la commande cet été. Bien que le bateau français ne se fasse pas, ou pas encore, Thales va quand même empocher un joli pactole. En tout, le groupe touchera 530 millions d'euros dans le cadre du programme CVF, grâce auquel il renforce considérablement sa position outre manche.

Mise à l'eau d'un sonar remorqué 2087 (© : ROYAL NAVY)
Mise à l'eau d'un sonar remorqué 2087 (© : ROYAL NAVY)

En dehors des porte-avions, l'électronicien est l'un des principaux équipementiers de la Royal Navy. Il fournit notamment les sonars des sous-marins nucléaires et des bâtiments de surface. Le groupe a, d'ailleurs, décroché en septembre un contrat de 169 millions d'euros, s'ajoutant à une première tranche de 60 millions d'euros, pour le support durant 10 ans des sonars en service dans la marine. Sont concernés le sonar 2054 qui équipe les sous-marins de classe Vanguard ; le sonar 2076 / 2074 installé sur la flotte de sous-marins nucléaires d'attaque ; le sonar 2093 / 2193 pour la chasse aux mines et le nouveau sonar remorqué actif à basse fréquence 2087 (LFAS) dont sont dotées les frégates type 23. Le groupe travaille également sur les constructions neuves, et notamment sur les nouveaux sous-marins de la classe Astute. Thales a notamment fourni les sonars, mais a aussi installé et intégré sur le premier SNA deux mâts optroniques CM10. Ces derniers disposent de capteurs stabilisés sur trois axes, y compris les capteurs d'imagerie thermique et les capteurs TV couleur à haute résolution.

Le SNA Astute à Barrow-in-Furness (© : BAE SYSTEMS)
Le SNA Astute à Barrow-in-Furness (© : BAE SYSTEMS)

Les sous-marins : Chasse gardée de BAE Systems

Si le géant anglais de l'aéronautique et de l'électronique a accepté de fusionner ses chantiers de navires de surface avec VT Group, il garde jalousement le contrôle des sites où sont réalisés les sous-marins anglais. Comme les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) du type Vanguard, les SNA du type Astute sont réalisés à Barrow-in-Furness (nord-ouest de l'Angleterre), anciennement Vickers. Alors que l'Astute devrait être livré en janvier, la série sera finalement limitée à six exemplaires en raison de l'explosion du coût prévu initialement. Accusant quatre ans de retard, les trois premiers SNA auraient, selon certaines sources, vu leur prix doublé, passant à près de 4 milliards de Livres, contre 2.5 milliards prévus initialement. Il semblerait, également, que les industriels britanniques aient rencontré des difficultés en cours de programme, un certain nombre de compétences n'ayant pas été maintenues suite aux coupes sombres réalisées dans les années 80 et 90. Les Anglais auraient, sur certaines parties, reçu l'aide Américaine pour mener à bien la construction des SNA. Si les Astute ont rencontré quelques déboires, ils n'en restent pas moins de beaux et très puissants sous-marins. Plus gros SNA d'Europe, ils mesurent 97 mètres de long pour un déplacement de 7800 tonnes en plongée. Doté d'un réacteur à eau pressurisée Rolls-Royce PWR 2, ils développent une puissance de 20 MW et peuvent filer 29 noeuds en plongée. Leur armement comprend 38 torpilles et missiles de croisière.
A l'issue de ce programme, BAE Systems espère décrocher de nouveaux sous-marins d'attaque, en attendant la notification dans les années 2020, des futurs SNLE destinés à remplacer les Vanguard.

Corvette du type Khareef vendue à Oman (© : BVT SURFACE FLEET)
Corvette du type Khareef vendue à Oman (© : BVT SURFACE FLEET)

Export : Du neuf et beaucoup d'occasions

Les chantiers anglais, et notamment ceux de BVT Surface Fleet, misent sur leur développement à l'export. Ils proposent toute une gamme de frégates, corvettes et patrouilleurs. Le site de Portsmouth livrera, en 2010, la première corvette omanaise du type Khareef. Longue de 98.5 mètres pour un déplacement de 2500 tonnes, ce bâtiment sera doté de missiles antinavire Exocet MM40 Block3, de missile surface-air Mica VL, d'un canon de 76 mm, deux canons de 30 mm et un hélicoptère Super Lynx. BVT travaille également avec les chantiers grecs Elefsis, où cinq patrouilleurs lance-missiles du type Super Vita ont été réalisés pour la marine hellénique.
Bien que cela ne dépende pas directement des industriels, on notera enfin que la Grande-Bretagne a vendu d'occasion de nombreux navires de la Royal Navy. Ainsi, trois frégates du type 23 et une type 22 ont été cédées au Chili, alors que deux type 22 ont rejoint la Roumanie et quatre autres le Brésil. Le porte-aéronefs Invincible, placé en réserve, pourrait quant à lui être acquis en 2010 par l'Inde. Si les contrats sont passés d'Etat à Etat, les industriels britanniques bénéficient toutefois de ce marché de l'occasion, assurant la remise à niveau des plateformes avant leur transfert.

L'Almirante Lynch (ex-HMS Grafton, a été remise à niveau par BVT avant son transfert au Chili (© : BVT SURFACE FLEET)
L'Almirante Lynch (ex-HMS Grafton, a été remise à niveau par BVT avant son transfert au Chili (© : BVT SURFACE FLEET)