Marine Marchande
Grève chez SeaFrance : Du « jamais vu » dans l'histoire des compagnies transmanche

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Grève chez SeaFrance : Du « jamais vu » dans l'histoire des compagnies transmanche

Marine Marchande

Le conflit s'éternise, à Calais, où les officiers de SeaFrance ont cessé le travail depuis une semaine. Cinq ferries, assurant la liaison avec Douvres, restent cloués au port, obligeant des milliers de passagers et de camions à trouver d'autres moyens de transport pour franchir le détroit. Alors que direction et grévistes campent sur leurs positions, de mémoire d'officier français, un mouvement d'une telle ampleur est tout à fait exceptionnel. « On n'a jamais vu ça chez SeaFrance et même dans l'histoire des compagnies transmanche. Les officiers se mettent rarement en grève et, là, non seulement la mobilisation ne faibli pas, mais elle s'est affirmée au fil des jours. C'est bien la preuve que le malaise est profond et que les gens en ont ras la casquette », explique Jacques Brouyer, de l'intersyndicale CGT-CGC. Les officiers, au nombre de 160 chez SeaFrance, exigent toujours des augmentations de salaires et une amélioration des conditions de travail. Ils réclament, notamment, la possibilité de pouvoir travailler trois jours d'affilée sur les ferries effectuant cinq rotations quotidiennes. La clause imposant aux cadres de l'entreprise de devoir habiter à moins de deux heures de Calais est également dénoncée, de nombreux officiers résidant en dehors de la région.

Eudes Riblier : « Sur un sujet catégoriel comme celui-ci, je ne sais pas faire »

Après une semaine de grève, la direction de SeaFrance refuse toujours d'accorder la moindre augmentation aux seuls officiers. « Sur un sujet catégoriel comme celui-ci, je ne sais pas faire. Nous avons déjà eu il y a moins d'un an une négociation salariale accordant 2.5% d'augmentation à tout le monde et la pérennisation d'une prime de vacances de 1000 euros. Nous devons avoir en avril, ou mai, des négociations salariales et nous ferons alors des choses cohérentes avec l'ensemble des personnels », a expliqué hier soir, sur France 3 Nord Pas-de-Calais, Eudes Riblier, président du directoire de SeaFrance. Un peu plus tôt, Gérard Jachet, directeur du pôle Opérations, avait enfoncé le clou : « Il est illusoire de penser qu'on peut accorder à une seule catégorie de personnel une augmentation de 20% sur trois ans, sans devoir l'accorder aux autres ». L'argument, martelé par le management depuis huit jours, commence à agacer les grévistes. « Il faut qu'ils arrêtent de nous raconter qu'on est en France et dans le transport maritime et donc qu'ils ne peuvent rien faire pour une seule catégorie sans avoir les autres sur le dos. Dans les entreprises à terre, ça se passe comme ça et ça ne pose de problème à personne », affirme un jeune officier. En matière de rémunérations, le patron de SeaFrance affirme que « dans le sud, il est une compagnie de ferries où les officiers demandent à avoir les salaires de SeaFrance. Les salaires pratiqués chez SeaFrance sont tout à fait comparables à ceux de nos collègues de Brittany Ferries ». Mais, pour les grévistes, le problème n'est pas là : « Toutes les compagnies françaises sont justement confrontées au problème du recrutement », explique l'un d'eux. L'ampleur du conflit chez SeaFrance ne passe, d'ailleurs, pas inaperçu dans les autres armements. L'évolution de la situation serait suivie attentivement, notamment chez Brittany Ferries, où direction et syndicats sont en pleine négociations dans le cadre du plan Horizon 2010.

Les officiers réclament une médiation de la SNCF

Face à une direction pour le moment intraitable, les officiers en appellent au grand patron, en l'occurrence la SNCF et, derrière elle, l'Etat. SeaFrance est, en effet, une filiale de l'entreprise publique via SNCF Participations, actionnaire à 100% de la compagnie. « Comme il n'y a aucune avancée avec la direction, nous demandons une médiation au niveau de la SNCF. Cette situation ne peut pas durer et tout le monde doit comprendre que notre action n'est pas contre la compagnie mais bien pour son avenir », souligne Jacques Brouyer. Selon l'intersyndicale, le niveau des salaires, jugé « trop faible », est responsable d'une « pénurie d'officiers ». Le malaise serait d'après les grévistes accentué par un manque de personnel. « Les officiers travaillent à flux tendu et ne peuvent même plus prendre leurs congés. Nous avons plus de 9000 jours à rattraper et les gens sont crevés ». Dans les coursives des ferries, l'inquiétude est palpable. « On a un très gros problème de recrutement qui, de toute façon, finira par faire arrêter les bateaux. Aujourd'hui, c'est à cause de la grève. Demain, ce sera à cause d'un manque d'officiers », expliquait hier à France 3 Aymeric Dubernet, second capitaine et délégué CGC.

Entre 2 et 3.5 millions d'euros déjà partis en fumée

Face aux revendications des officiers, le siège de SeaFrance met également en avant une santé financière précaire. Après une année 2007 honorable, l'armement s'attend en effet à un exercice 2008 « difficile ». La refonte du nouveau ferry, la hausse du prix du carburant et la baisse du pouvoir d'achat de la clientèle anglaise venant en Europe devraient peser sur les comptes. « Leurs demandes ne peuvent être satisfaites car elles sont trop importantes par rapport à la situation économique de SeaFrance », souligne Gérard Jachet. Les syndicats, de leur côté, rappellent que « 20% d'augmentation de salaire n'est qu'une base de négociation. De plus, la possibilité de travailler trois jours de suite et indolore financièrement ». Malgré des craintes sur les résultats 2008, le management semble prêt à soutenir le bras de fer et ce, malgré le coût de la grève. Suivant les estimations, le conflit a, en effet, déjà coûté entre 2 et 3 millions d'euros à l'entreprise. Pour Eudes Riblier, « 300.000 euros par jour, c'est le prix d'un conflit que notre dialogue social doit éviter ». Mais, comme pour les cinq ferries actuellement immobilisés à Calais, le dialogue social semble, pour le moment, « bas les feux ». L'intersyndicale espère donc que le déblocage viendra de plus haut et met en avant la motivation de ses troupes. « Ca ne peut qu'aboutir car nous, on va continuer. La direction pensait qu'on allait mollir mais c'est tout le contraire qui s'est produit. Aujourd'hui, il n'est plus question de faire machine arrière et ça durera le temps qu'il faudra ».

My Ferry Link (ex-SeaFrance)