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Gros plan sur les futurs ravitailleurs de la marine française

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Précédemment connu sous le nom de FLOTLOG (pour Flotte Logistique), le programme des quatre nouveaux bâtiments ravitailleurs de force (BRF) de la Marine nationale a été notifié le 30 janvier à un groupement d’entreprises constitué des Chantiers de l’Atlantique (mandataire) et de Naval Group. Le montant du marché, qui comprend également le maintien en condition opérationnelle des bateaux pendant six ans, s’élève à près de 1.7 milliard d’euros selon le ministère des Armées. Avec une bonne surprise: la commande ferme porte sur les quatre BRF, alors que le dernier devait au départ faire l'objet d'une option à affermir ultérieurement. 

Un programme franco-italien géré par l’OCCAR

Le contrat a été signé entre les industriels et l’Organisation conjointe de coopération en matière d’armement (OCCAR). Après les frégates FREMM, celle-ci gère sous bannière européenne, pour le compte de la Direction Générale de l’Armement (DGA) et son homologue italienne (NAVARM), ce nouveau programme résultant d’une coopération entre la France et l’Italie.

 

Un nouveau programme géré par l'OCCAR (© DR)

Un nouveau programme géré par l'OCCAR (© DR)

 

Plutôt qu’un projet purement national comme initialement prévu, le ministère français des Armées a en effet choisi de coopérer avec son homologue italien en profitant du fait que ce dernier avait déjà lancé un programme de nouveau ravitailleur pour la Marina militare. Son nom, LSS (Logistic Support Ship), a été donné au nouveau programme binational, qui intègre le navire italien en cours d’achèvement chez Fincantieri, le Vulcano, et les futures unités françaises, basées sur son design mais adaptées aux besoins de la Marine nationale, en particulier des capacités plus importantes pour le soutien du groupe aéronaval emmené par le porte-avions Charles de Gaulle. 

 

Vue de la version italienne du LSS sur laquelle est basée le Vulcano (© FINCANTIERI)

Vue de la version italienne du LSS sur laquelle est basée le Vulcano (© FINCANTIERI)

Version française du LSS allant donner naissance aux BRF (© CHANTIERS DE L'ATLANTIQUE)

Version française du LSS allant donner naissance aux BRF (© CHANTIERS DE L'ATLANTIQUE)

 

Plus gros que le Vulcano italien

Il en résulte des bâtiments au design légèrement différent dont nous vous présentons dans cet article les premières images, sachant que l'architecture devrait encore un peu évoluer d'ici la revue de projet finale, attendue d'ici 2020. Les BRF seront plus gros que le Vulcano italien, navire de 193 mètres de long pour 24 mètres de large et 23.500 tonnes de déplacement en charge. Les unités françaises verront leur longueur atteindre 194 mètres, pour une largeur de 27.4 mètres, une jauge de 28.700 GT et un port en lourd de 14.870 tonnes, contre un peu plus de 10.000 pour leur cousin italien. 

Les futurs bâtiments logistiques français, qui seront comme le Vulcano des navires à double coque afin de répondre à la règlementation internationale sur les pétroliers, auront un tonnage à pleine charge de 31.000 tonnes (environ 16.000 lège), ce qui en fera les plus lourdes unités de la flotte après le Charles de Gaulle. Leur capacité d’emport sera de 13.000 m3 de carburant, avec des soutes mixtes aptes à stocker aussi bien du gasoil pour la propulsion des bâtiments de combat que du carburéacteur pour les aéronefs. Cela signifie que la cargaison des BRF sera facilement adaptable en fonction des missions qui leur seront dévolues et des navires qu'ils seront amenés à ravitailler. S'il s'agit du porte-avions, il faudra par exemple beaucoup plus de carburéacteur que s'il s'agit de soutenir un groupe de frégates.

Les BRF 3 et 4 jumboisables

Mer et Marine a par ailleurs appris que les troisième et quatrième BRF sont jumboisables, avec la possibilité de les allonger d'une dizaine de mètres afin de porter leur capacité d'emport en combustible à 16.000 m3 au lieu de 13.000. Une option laissée ouverte en raison des incertitudes pesant aujourd'hui sur le grands choix techniques qui présideront à la conception du ou des futurs porte-avions français. Si, comme c'est le cas aujourd'hui avec le Charles de Gaulle, une propulsion nucléaire est retenue, le gabarit actuel des BRF sera suffisant. Mais si une propulsion classique est retenue, il faudra répondre aux besoins en combustible du ou des futurs porte-avions. D'où cette possibilité d'ajouter 3000 m3 de soutes. 

Optimisation des flux pour réduire au maximum les phases de RAM

En plus du carburant, les bâtiments pourront transporter 1500 tonnes de fret (munitions, pièces de rechange, vivres et matériels divers). Ils seront dotés de quatre bras de ravitaillement en combustible et charges lourdes, permettant de servir simultanément deux navires à la mer. Des moyens de levage seront disponibles à l'avant, notamment pour la manutention de conteneurs, avec un espace dédié sur le pont pour 20 EVP (équivalent vingt pieds, taille standard du conteneur). Les premiers visuels des BRF montrent deux grosses grues disposées en parallèle mais le configuration finale devrait plutôt être axée sur une grue de forte capacité sur l'avant de la plage de ravitaillement à la mer (RAM) et une plus petite sur l'arrière de cet espace. On notera par ailleurs que cette plage RAM est en grande partie couverte, ce qui permettra de disposer d'un espace de préparation abrité afin de fluidifier les flux lors des phases de ravitaillement, en particulier lorsqu'il s'agira du porte-avions. Tout l'aménagement de la version française du LSS a d'ailleurs été optimisé en ce sens, afin de réaliser ces opérations le plus rapidement possible et en toute sécurité. 

Propulsion diesel-électrique

La puissance installée sera de 24 MW, la France ayant choisi une propulsion diesel-électrique comprenant quatre moteurs diesels, deux moteurs électriques et deux lignes d'arbres. S'y ajoutera un propulseur d'étrave pour améliorer la manoeuvrabilité. Les navires pourront atteindre la vitesse de 20 nœuds et de franchir 8000 milles à vitesse économique. Leur autonomie sera de 60 jours. 

Hélicoptère, drone et jusqu'à 190 personnes à bord

Armés par 130 marins, les futurs ravitailleurs auront des logements pour 60 personnes supplémentaires. Une plateforme et un hangar permettront la mise en œuvre d’un hélicoptère de type NH90 Caïman mais aussi d'un drone aérien, avec leurs structures de soutien associées.

Ateliers, hôpital et installations de commandement

Les BRF disposeront par ailleurs d'ateliers afin de réaliser différentes opérations de maintenance et de réparation au profit des unités de combat. On trouvera à bord des installations hospitalières, ainsi que des locaux et systèmes permettant d'accueillir un petit état-major embarqué.  

 

Vue des futurs BRF français (© CHANTIERS DE L'ATLANTIQUE)

Vue des futurs BRF français (© CHANTIERS DE L'ATLANTIQUE)

 

9 millions d'heures de travail

L'ensemble du programme représentera 9 millions d'heures de travail, soit l'équivalent d'un très gros navire de croisière. Les bâtiments seront réalisés à Saint-Nazaire par les Chantiers de l’Atlantique, Naval Group intervenant pour le système de combat, qui sera du type Polaris, et le système d’armes. L'ensemble sera intégré dans l'estuaire de la Loire et la plupart des essais de la tête de série seront conduits en Atlantique avec différents types de bâtiments de la marine française, sauf pour ce qui est du ravitaillement du porte-avions, pour lequel les tests seront probablement menés en Méditerranée. Sachant que le premier BRF, et probablement le second, seront basés comme le Charles de Gaulle à Toulon. 

Livraisons entre 2022 et 2029

La construction du premier BRF, qui sera connu à Saint-Nazaire selon numéro de coque, le C35, débutera en 2020. En cas de sous-traitance de la partie avant, celle-ci doit arriver aux Chantiers de l'Atlantique au printemps 2021. Elle rejoindra alors la partie arrière dans la grande forme de construction, la mise à l'eau du bâtiment complet étant prévue début 2022 pour une livraison à la Marine nationale à la fin de cette même année. Il est ensuite prévu que le second BRF (D35) soit réceptionné par la flotte française en juillet 2025. Quant aux troisième (E35) et quatrième (F35), les livraisons sont pour le moment programmées en juillet 2027 et juillet 2029. Il y a donc un espacement de deux ans entre chaque bateau, sauf entre les deux premiers, où le délais est un peu plus long afin de permettre à la marine, si elle le souhaite, d'effectuer sur les unités de série des modifications liées aux premiers retours d'expérience du prototype. Enfin, côté calendrier, il a été acté entre le ministère des Armées et les Chantiers de l'Atlantique que les dates de livraison des BRF 3 et 4 pourraient être avancées ou reculées de trois mois selon le plan de charge du contructeur, qui souhaite conserver des marges de manoeuvres dans la perspective de nouvelles commandes de paquebots. 

Discussion toujours en cours pour une sous-traitance chez Fincantieri

Concernant le montage industriel, les discussions se poursuivent avec Fincantieri quant à sa participation, qui demeure à ce stade conditionnelle, à la construction des BRF. Si tel est le cas, les chantiers italiens produiront les parties avant des bâtiments, qui seraient ensuite remorquées à Saint-Nazaire pour être assemblées aux parties arrière produites localement, les Chantiers de l’Atlantique assurant l’armement final puis les essais, en coopération avec Naval Group pour l’intégration et la mise au point des systèmes sensibles. On notera que le montage industriel avec construction des coques par deux chantiers distincts avait déjà prévalu en Italie pour le Vulcano, dont la partie avant a été produite par le site Fincantieri de Castellammare di Stabia et la partie arrière par celui de Riva Trigoso. L’ensemble a été ensuite intégré et achevé à flot par un troisième chantier, celui de Muggiano, où le LSS italien, une fois assemblé dans un dock flottant, a été mis à l’eau en juin 2018. Pour mémoire, ce bâtiment devait être livré cette année à la Marina militare mais il a été victime le 22 juillet 2018 d’un incendie qui a provoqué de gros dégâts dans sa superstructure.

 

Le Vulcano en achèvement à flot en août 2018 (© JEAN-CLAUDE BELLONNE

Le Vulcano en achèvement à flot en août 2018 (© JEAN-CLAUDE BELLONNE)

Mise à l'eau de la partie avant du Vulcano en avril 2017 (© MARINA MILITARE

Mise à l'eau de la partie avant du Vulcano en avril 2017 (© MARINA MILITARE)

 

La question de l’armement

Pour en revenir aux BRF, comme déjà évoqué, le design final sera sans doute légèrement modifié par rapport aux premières vues. Car certaines options restent notamment à trancher. C'est le cas par exemple de l'armement. Dédié à l’autodéfense, il comprendra, selon les communiqués diffusés hier par Naval Group et les Chantiers de l'Atlantique, deux canons de 40mm comme artillerie principale. Un calibre qui n’existe pas aujourd’hui dans la Marine nationale, du moins sous forme moderne. Les premières images de synthèse montrent une plateforme équipée de deux tourelles Bofors Mk 4, une à l’avant, l’autre à l’arrière. Le choix n'est toutefois pas définitif. Thales essaye en effet toujours de placer son RapidFire Naval de 40mm, dont le développement final pourrait être lancé avec les BRF, alors que MBDA milite pour la mise en place sur ces bâtiments de systèmes surface-air à très courte portée Simbad-RC.

 

 

Ceux-ci pourraient être employés en complément de canons télé-opérés de 20mm Narwhal (déjà employés sur les frégates FREMM et Horizon, les PHA du type Mistral et les patrouilleurs du type PAG) mais il semble que les marins souhaitent désormais un calibre plus élevé, surtout en artillerie principale, afin de disposer d’une portée et d’effets militaires plus importants. En plus du 40 Mk4 de Bofors, le canon allemand Oerlikon Millennium de 35mm ferait aussi partie des solutions possibles. Quoiqu'il en soit, le choix de l'armement des BRF n'est à ce jour pas encore acté, indique-t-on à la DGA. 

Assurer la succession des derniers ravitailleurs du type Durance

Les BRF vont assurer la succession des actuels bâtiments de commandement et de ravitaillement (BCR), qui faisaient partie d’une série de cinq unités logistiques. Après le retrait du service de la Durance, entrée en flotte en 1977 et vendue en 1999 à l’Argentine (où elle navigue toujours sous le nom de Patagonia), puis du désarmement en 2015 de la Meuse, datant de 1980, il ne reste plus aujourd’hui que les trois unités les plus récentes dans la flotte française, celles dont le château avait été agrandi afin de les doter de capacités de commandement. Il s’agit des Var, Marne et Somme, navires de 157 mètres et 18.000 tonnes de déplacement en charge mis en service en 1983, 1987 et 1990. Les deux premiers sont basés à Toulon et le troisième à Brest.

 

Le BCR Marne (© MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)

Le BCR Marne (© MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)

 

Un rôle critique et des capacités accrues

Avec les BRF, la Marine nationale va pouvoir remplacer ses BCR vieillissants et, pour tout dire, à bout de souffle, avec des unités modernes, optimisées et aux capacités accrues. Le retour prévu à quatre navires permettra par ailleurs de combler une vulnérabilité opérationnelle du fait d'un nombre devenu trop juste d’unités logistiques, surtout en cas d’avarie non programmée ou si la marine devait simultanément déployer le groupe aéronaval et un groupe amphibie articulé autour d’un ou plusieurs porte-hélicoptères amphibies (PHA, ex-BPC).

On rappellera que les navires logistiques sont essentiels pour permettre aux unités de combat de se déployer loin et longtemps, sans avoir besoin de quitter leurs zones d’opérations pour regarnir leurs soutes, refaire les vivres et renouveler les stocks de munitions. Les BRF assureront par conséquent l’autonomie stratégique des forces navales que la marine française peut être amenée à déployer partout dans le monde.

 

Le Charles de Gaulle et une frégate de défense aérienne ravitaillés par un BCR (© BUNDESWEHR)

Le Charles de Gaulle et une frégate de défense aérienne ravitaillés par un BCR (© BUNDESWEHR)

 

Marine nationale Chantiers de l'Atlantique (ex-STX France) Naval Group (ex-DCNS)