Construction Navale
GTT : la pépite française du gaz face au risque d’une prise de contrôle asiatique

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GTT : la pépite française du gaz face au risque d’une prise de contrôle asiatique

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Principal actionnaire de GTT, leader mondial des systèmes de confinement pour le gaz naturel liquéfié (GNL), le groupe français Engie souhaite se séparer de l’entreprise, dont il détient 40%. Ce qui aiguise les appétits, notamment en Asie. Les syndicats et spécialistes du secteur tirent la sonnette d’alarme face au risque de voir cette pépite technologique tricolore passer sous contrôle étranger, a fortiori si le repreneur, ce que tout le monde redoute, était chinois. Alors que le gaz est en plein essor et que GTT ambitionne maintenant de se positionner sur le marché de l’hydrogène, ils alertent sur le danger d’un pillage technologique et d’une délocalisation du savoir-faire.

C’est l’une des rares entreprises françaises d’ingénierie qui peut se prévaloir d’être un leader mondial incontesté dans son domaine. Surfant sur le développement du gaz naturel et affichant un niveau de rentabilité très important, avec un bénéficie de 150 millions d’euros pour un chiffre d’affaires de 400 millions, GTT est spécialisé dans la conception de systèmes de confinement à membranes dédiés au transport et au stockage de gaz naturel liquéfié (GNL). Une expertise qui remonte à plus d’un demi-siècle, lorsque deux entreprises françaises, Technigaz (créée en 1963) et Gaztransport (1965) ont émergé avec le développement du marché des méthaniers. Ces deux concurrents ont fini par fusionner en 1994, donnant naissance à Gaztransport et Technigaz, devenu GTT. Face à la concurrence japonaise et coréenne notamment, le champion français a fait mieux que résister. Grâce à ses innovations, ses multiples brevets (selon l'Inpi elle fut en 2019 la première ETI française en nombre brevets déposés) et une protection jalouse de ses savoir-faire, il s’est imposé, jusqu’à éliminer ses compétiteurs et détenir aujourd’hui 100% du marché des cuves de méthaniers construits dans le monde, pour l’essentiel dans les chantiers sud-coréens et chinois.  

Une autre bataille majeure s’ouvre désormais avec l’essor du GNL comme carburant marin, de nombreux armateurs optant pour cette solution afin de remplacer les combustibles traditionnels (fuel lourd, gasoil) et réduire sensiblement la pollution atmosphérique des navires. Le GNL permet en effet d’éliminer 99% les oxydes de soufre (SOx) et 91%  des particules fines, de réduire de 92% les rejets d’oxydes d’azote (NOx) et de manière significative (jusqu’à 20%) les émissions de CO2. Avec ses cuves à membranes, GTT se positionne dans la conception des systèmes de stockage alimentant la propulsion gaz des navires (comme dernièrement les nouveaux porte-conteneurs de CMA CGM), et entend bien devenir là aussi le leader du marché. GTT a aussi beaucoup investi dans le numérique afin d’optimiser ses technologies. Et puis l’entreprise française, basée à Saint-Rémy-lès-Chevreuse et comptant 400 salariés, dont 80% d’ingénieurs, vise maintenant l’hydrogène, qui va constituer dans les prochaines années un enjeu majeur pour la réduction des gaz à effet de serre, en particulier dans le secteur du transport. L’une des clés technologiques pour y parvenir sera la liquéfaction de l’hydrogène, où GTT entend justement apporter des solutions, sachant que la liquéfaction de l’hydrogène est beaucoup plus complexe que celle du gaz naturel. C’est dans cette perspective du développement de l'hydrogène que GTT a racheté en octobre Areva H2Gen, unique société française produisant des électrolyseurs (en utilisant la technologie des membranes échangeuses de protons - PEM).

Alors pourquoi Engie se séparerait-il de cette pépite technologique, très rentable, leader dans son secteur et très bien placée dans le cadre des politiques de verdissement de l’énergie ? Nous avons posé la question hier au siège d’Engie, qui ne nous avait pas encore répondu au moment de la publication de cet article. Le Conseil d’administration du groupe a en tous cas acté en novembre son intention de céder la totalité de sa participation dans GTT, dont il détient 40% et le contrôle, le reste du capital étant dilué en bourse avec aucun autre actionnaire significatif. « Engie, qui a beaucoup investi dans les services, veut maintenant se recentrer autour des énergies renouvelables, sur lesquelles le groupe a pris du retard. Or, il faut beaucoup d’argent pour cette activité qui nécessitent de très gros investissements en phase de lancement. C’est l’une des raisons pour lesquelles le groupe veut se débarrasser d’activités annexes pour récupérer de l’argent », explique à Mer et Marine une source proche du dossier. Et GTT, avec ses excellents résultats et la forte progression de son titre depuis son introduction à la bourse de Paris en 2014, constitue un actif de choix. En effet, la capitalisation boursière de l’entreprise atteint désormais 3 milliards d’euros, ce qui valorise la participation d’Engie à environ 1.2 milliard. Une vente en bourse générant obligatoirement une décote, la meilleure solution pour Engie est de trouver un ou plusieurs repreneurs avec qui négocier en direct.

Tout le problème est maintenant de savoir qui pourrait prendre le contrôle de GTT. « C’est une très belle société positionnée sur des activités stratégiques et qui suscite donc des convoitises, et l’on peut naturellement penser à l’Asie. Les Chinois, qui sont devenus les leaders mondiaux de la construction navale et ont de grandes ambitions dans le GNL, pourraient logiquement se positionner. Mais cela pose de vrais problèmes car le risque c’est qu’ils s’approprient peu à peu le savoir-faire et les technologies, pour finir par les délocaliser. Cela aurait également pour effet de pousser les Coréens, qui deviendraient très méfiants vis-à-vis de GTT, dont ils aimeraient déjà bien se passer, à développer des solutions concurrentes si l’entreprise passait sous contrôle chinois. Il est donc préférable, si elle Engie cède sa participation, de trouver une solution nationale ou européenne ».

Des inquiétudes partagées du côté des syndicats d’Engie, la CGT, opposée à cette vente, appelant le gouvernement à protéger GTT d’un prédateur étranger. Philippe Martinez a dans cette optique écrit en novembre au ministre de l’Economie, Bruno Le Maire et sa ministre-déléguée Agnès Pannier-Runacher. « Les navires méthaniers, dans les prochaines années transporteront autour du globe plus de gaz que les gazoducs (source AIE) car, comme vous le savez, les gisements sont de plus en plus éloignés des lieux de consommations et ils n’ont pas les contraintes géopolitiques et de long terme des gazoducs (North Stream 2 en étant la parfaite illustration). Vous l’aurez compris, un investisseur étranger pourrait s’emparer des 40% mis sur le marché par Engie et ainsi mettre la main sur cette entreprise française qui est un vrai atout industriel. Au moment où la pandémie met à mal des secteurs entiers de nos entreprises, de notre économie, nous ne doutons pas un instant que vous percevrez le caractère stratégique et indispensable de garder un actionnariat de contrôle français pour cette entreprise qui avec un tel potentiel est assurée d’un avenir prometteur dans le contexte de la transition énergétique », peut-on lire dans la lettre envoyée à Bercy par le secrétaire général de la CGT.

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