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Guerre des mines : Naval Group l'emporte en Belgique
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Guerre des mines : Naval Group l'emporte en Belgique

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Ce sont finalement les chantiers de Concarneau et Lorient-Lanester qui devraient construire les 12 futurs bâtiments de guerre des mines de la Belgique et des Pays-Bas. Vendredi 15 mars, à l’issue d’un conseil des ministres, le gouvernement belge a annoncé avoir retenu l’offre présentée par Naval Group, allié sur ce dossier à ECA au sein du consortium Belgium Naval & Robotics.  

BNR l’a emporté face à Sea Naval Solutions, regroupant les Chantiers de l’Atlantique, Socarenam, le chantier belge EDR d’Anvers et Thales, ainsi que sur la solution portée par le groupe néerlandais Damen. Ce dernier pourrait selon certaines sources contester la décision annoncée vendredi et a dans ce cadre deux semaines pour formuler un recours devant les autorités belges. SNS, en revanche, semblerait devoir en rester là bien que le consortium franco-belge faisait pourtant figure de favori.

 

Le bâtiment proposé par Sea Naval Solutions (© CHANTIERS DE L'ATLANTIQUE)

Le bâtiment proposé par Sea Naval Solutions (© CHANTIERS DE L'ATLANTIQUE)

Le bâtiment proposé par Damen (© DAMEN)

Le bâtiment proposé par Damen (© DAMEN)

 

Le ministère des Armées soutenait l’autre offre française

Les chantiers nazairiens et boulonnais, alliés à EDR et Thales, étaient soutenus dans cette compétition par le ministère français des Armées, du fait notamment que leur solution était axée sur le système de drones de guerre des mines développé par Thales pour la Marine nationale et la Royal Navy dans le cadre du programme MMCM. L’Hôtel de Brienne et la Direction Générale de l’Armement étaient donc logiquement favorables à une capitalisation des lourds investissements consentis dans ce domaine pour étendre le programme à deux autres pays européens. Idée d’autant plus naturelle que les actuels chasseurs de mines tripartites (CMT) français, belges et néerlandais ont été développés en commun par les trois pays dans les années 80. Paris avait donc comme objectif de favoriser l’adoption du système de drones de Thales par ses partenaires, pour ensuite choisir à son tour le modèle de bateau-mère retenu par la Belgique, en charge du programme de renouvellement de l’ensemble des moyens de guerre des mines belgo-néerlandais (les Pays-Bas pilotant le programme des quatre nouvelles frégates dont vont se doter les deux pays). La France prévoit ainsi la construction de quatre bâtiments conçus pour la mise en œuvre du système de drones MMCM. Une capacité sur laquelle Thales a largement travaillé avec les ingénieurs nazairiens ces derniers mois, avec le développement d’un système innovant de lancement et de récupération des drones sur une plateforme très optimisée qui intéressait fortement la DGA et les marins français.

Un enjeu stratégique pour Naval Group

Mais c’était sans compter avec l’opiniâtreté du patron de Naval Group, Hervé Guillou, qui a refusé de s’effacer au profit de Sea Naval Solutions et est parvenu à résister aux pressions de ses actionnaires, son entreprise étant détenue à 65% par l’Etat français et à 35% par Thales. Trois raisons principales à cela. D’abord, il était hors de question pour l’industriel d’abandonner le segment de la guerre des mines, considéré comme stratégique dans un marché à fort potentiel du fait des importants besoins de renouvellement des moyens en service dans le monde, favorisés par l’émergence de systèmes robotisés. Ensuite, le programme belgo-néerlandais et son prolongement français constituent une aubaine pour  garnir le carnet de commandes des établissements bretons de Naval Group et de Piriou, alliés au sein de leur société commune Kership. Des chantiers qui en ont bien besoin puisque le plan de charge de Concarneau devait être consolidé, alors que Lorient est en sous-activité et que Lanester a été mis sous cocon faute de travail il y a un an et demi.

Tuer définitivement la concurrence nazairienne

Enfin, l’obtention du marché belgo-néerlandais représente pour Naval Group une étape cruciale dans sa stratégie de domination de l’activité navale militaire en France. Car ce contrat lui permet de tuer une bonne fois pour toute la concurrence que lui oppose depuis plusieurs années Saint-Nazaire. Un objectif déjà partiellement atteint suite à la redistribution l’été dernier du capital des Chantiers de l’Atlantique, dans lequel Naval Group est entré à hauteur de 11.7%. A cette occasion, Hervé Guillou avait obtenu, en septembre, que le chantier ligérien renonce à son activité commerciale dans le domaine de la construction militaire neuve. Saint-Nazaire, qui en dehors de la guerre des mines avait développé une gamme de frégates et autres bâtiments hydro-océanographiques, ne peut depuis travailler que sur les programmes conduits en coopération avec Naval Group, en clair les grands bateaux pour lesquels ce dernier ne dispose pas de cales assez grandes (bâtiments ravitailleurs, porte-hélicoptères et porte-avions). Or, la seule exception à ce nouvel accord était justement le programme de guerre des mines belgo-néerlandais, la compétition étant alors déjà trop avancée pour qu’Hervé Guillou obtienne le retrait des chantiers nazairiens. Il était donc crucial pour Naval Group d’empêcher à tout prix son compatriote de l’emporter. « C’était une question importante pour lui et il avait fait savoir, sous forme d’une boutade très sérieuse, que lui vivant Saint-Nazaire n’aurait pas ce contrat », assure un proche du dossier.

Un écart de prix à priori important

Alors comment Naval Group est-il parvenu à retourner la situation et rafler la mise alors que Sea Naval Solutions semblait faire la course en tête, tant sur le plan technique que politique mais aussi en matière de retombées pour l’économie belge. Cela, grâce au partenariat avec EDR, le plus grand chantier du pays, qui aurait réalisé les superstructures et armé les coques produites à Saint-Malo et Boulogne par Socarenam, mais aussi à l’offre de Thales de développer fortement ses activités en Belgique ? « Il est des magies contre lesquelles on ne peut pas lutter », ironise un proche du dossier. La décision se serait selon La Tribune jouée sur le prix, Naval Group proposant d’après le quotidien économique français une offre défiant toute concurrence. Les sources de La Tribune évoquent un écart de 200 millions d’euros avec la proposition adverse, sachant que le budget prévu par la Belgique et les Pays-Bas pour ce programme avait été fixé à 2.2 milliards d’euros. Un écart aussi important qu’inhabituel.

Vente à perte ou écart financier lié à la « tool box » ?

Alors que Naval Group, sur un marché ouvert à la concurrence, n’était parvenu en 2014 à conserver le contrat de maintenance des chasseurs de mines français qu’en acceptant de « na pas gagner d’argent », de l’aveux même d’un cadre de l’entreprise, a-t-il avec la Belgique, pour les raisons stratégiques évoquées plus haut, accepté de vendre à perte ? L'industriel français ne fait à ce stade aucun commentaire mais, dans son entourage, on assure que « Non », et on affirme que le groupe, qui a fait valider cette offre par son Conseil d’administration, n’a pas « cassé les prix » et margera sur ce contrat à un niveau « habituel ». Il faudrait, explique-t-on, chercher le différentiel de prix dans la « tool box », c’est-à-dire le système de drones, avec une solution fournie par ECA qui serait dit-on bien plus compétitive que celle de Thales. Celle-ci est présentée par une source comme une « usine à gaz extrêmement onéreuse » en raison notamment de l’obligation de l’électronicien de co-développer le système en franco-britannique, ce qui augmenterait le nombre d’intermédiaires et donc la facture. Un avis qu’on ne partage évidemment pas dans le camp d’en face, un responsable de Thales expliquant à Mer et Marine il y a quelques mois que MMCM était surtout un système hautement performant allant offrir des capacités opérationnelles bien supérieures aux systèmes concurrents.

 

L'USV et son sonar remorqué développés par Thales pour MMCM (© THALES)

L'USV et son sonar remorqué développés par Thales pour MMCM (© THALES)

  

Les chantiers bretons livreront les navires entre 2023 et 2030

Quoiqu’il en soit, sauf recours contre l’attribution du marché à Naval Group dans la quinzaine à venir, le contrat devrait être signé dans les prochaines semaines. Prévue pour débuter en 2020, la construction des bateaux doit donc être menée entre le chantier Piriou de Concarneau et le site Kership de Lanester avec l’appui de l’établissement lorientais de Naval Group. La livraison de la tête de série à la Belgique est prévue en 2023, les Pays-Bas devant recevoir leur premier bâtiment en 2024. Les autres suivront d’ici 2030, avec en tout six unités pour chaque marine.  

Retombées économiques pour la Belgique

Ce programme bénéficiera donc en majeure partie à l’industrie française, mais Naval Group et son partenaire ECA se sont engagés à ce que l’économie belge bénéficie également de retombées importantes. Alors que les systèmes de drones devraient être produits sur place, Belgium Naval & Robotics a déjà signé 39 partenariats industriels avec des sociétés belges. Parmi elles, Flanders Ship Repair, qui assurera dans le port de Zeebrugge le maintien en condition opérationnelle des futurs navires. En tout, le programme devrait permettre la création de 350 emplois dans le pays.

 

Vue des futurs bâtiments belgo-néerlandais (© BELGIUM NAVAL & ROBOTICS)

Vue des futurs bâtiments belgo-néerlandais (© BELGIUM NAVAL & ROBOTICS)

 

Des bâtiments d’environ 3000 tonnes optimisés pour les drones

Les futurs bâtiments de guerre de mines belges et néerlandais mesureront plus de 80 mètres de long pour un déplacement d’environ 3000 tonnes. Destinées à la guerre des mines, mais aussi à des missions de patrouille et devant également servir d’unités de commandement, ces plateformes très denses présentent un design inhabituel. A l’arrière, l’imposante superstructure abritera les systèmes de drones, avec deux USV (unmanned surface véhicle) de 12 mètres du nouveau modèle Inspector 125 développé par ECA sur la base d’une vedette de sauvetage de la SNCM conçue par le bureau d’architecture Mauric, filiale du groupe français de robotique. Ces drones de surface peuvent mettre en œuvre un sonar tracté ou un drone sous-marin (AUV – autonomous underwater vehicle) A-18M pour la détection de mines, ainsi que des robots télé-opérés (ROV – remote operated vehicle) Seascan pour leur identification et K-Ster C pour leur neutralisation.

 

L'USV Inspector 120 (© ECA GROUP)

L'USV Inspector 120 (© ECA GROUP)

Le ROV Seascan (© ECA GROUP)

Le ROV Seascan (© ECA GROUP)

Le ROV K-Ster (© ECA GROUP)

Le ROV K-Ster (© ECA GROUP)

 

Le déploiement de ces engins se fera de part et d’autre du bateau-mère, dont le hangar arrière s’ouvrira sur chaque bord. Le système de lancement et de récupération (LARS – launch and recovery system) sera basé sur un dispositif de gros bossoirs reprenant des technologies éprouvées par Naval Group sur les dernières frégates de la marine française. La nouveauté portera notamment sur la présence avec chaque bossoir d’un panier dans lequel l’USV viendra se loger afin de sécuriser les phases de mise à l’eau et de récupération après mission. Ce panier sera retenu par un câble fixé à un bras déployé depuis la partie avant du navire, l’objectif étant de maintenir l’ensemble dans l’axe de navigation du bâtiment. Un système qui n’est pas sans rappeler les mâts utilisés autrefois pour retenir les baleinières lors de leur mise à l’eau.  

La partie supérieure du hangar à USV, AUV et ROV accueillera une plateforme et un abri pour de petits drones aériens, qui serviront pour les missions de reconnaissance mais également de relais de communication entre le bateau-mère et les USV lorsque ceux-ci seront éloignés.

Dotés de différents moyens électroniques, dont un radar de surveillance, les bâtiments belgo-néerlandais seront équipés d’un canon principal sur la plage avant (30 ou 40mm) et d’artillerie légère.

 

Le CMT belge Primula (© MARINE BELGE)

Le CMT belge Primula (© MARINE BELGE)

 

La succession de 11 CMT et du Godetia

En Belgique, ils remplaceront les cinq derniers CMT encore en service (Bellis, Crocus, Lobelia, Narcis et Primula), chasseurs de 51.5 mètres et 595 tonnes en charge entrées en flotte entre 1986 et 1991 (cinq autres ont déjà été désarmés et/ou vendus). Le programme assurera aussi la succession du bâtiment de soutien et de commandement Godetia, navire de 91.8 mètres et 2260 tpc datant de 1966.

 

Le Godetia (© MICHEL FLOCH)

Le Godetia (© MICHEL FLOCH)

 

Pour ce qui est des Pays-Bas, leurs six futures unités assureront la relève des six CMT encore opérationnels dans la marine néerlandaise (qui en possédait initialement quinze). Il s’agit des Makkum, Schiedam, Urk, Zierikzee, Vlaardingen et Willemstad, mis en service entre 1985 et 1989.

 

Les CMT néerlandais Urk et Zierikzee (© KONINKLIJKE MARINE)

Les CMT néerlandais Urk et Zierikzee (© KONINKLIJKE MARINE)

 

La France prolongera-t-elle la série ?

Il conviendra maintenant de voir si la France, qui aligne aujourd’hui dix CMT (trois autres ont déjà été désarmés), suivra le mouvement et commandera à son tour les mêmes plateformes. La définition des futurs bâtiments français doit être conduite cette année par la Direction Générale de l’Armement. L’acquisition de quatre navires est prévue, ainsi que huit systèmes de drones développés par Thales dans le cadre du programme franco-britannique MMCM. Chaque système comprendra un USV avec sonar remorqué TSAM (Thales) et ROV MuMNS (Saab), ainsi que trois gros AUV du type A27 d’ECA. D’ici 2025, deux ensembles complets doivent être en service, les deux autres suivant d’ici 2030.

Relations tendues entre Naval Group et Thales

Sur le plan politique et industriel, la campagne de Belgique pourrait en tous cas laisser des traces en France. Elle ne va certainement pas arranger les relations déjà tendues entre Naval Group et Thales. Celles-ci se sont en particulier dégradées à la faveur de l’émergence du projet d’alliance entre Naval Group et l’italien Fincantieri. L’électronicien français craint, si ce rapprochement est mené à bien, de voir sa position dans les radars navals fragilisée face à son concurrent italien Leonardo, qui a renforcé en 2018 sa coopération avec Fincantieri. Mais Naval Group, comme tendrait à le démontrer l’affaire de la guerre des mines belgo-néerlandaise, semble bel et bien vouloir s’émanciper de Thales, entré dans son capital en 2007 et qui, depuis, a su habilement jouer sur tous les tableaux via ses filiales internationales, dont les équipements parfois concurrents (comme les systèmes de combat développés aux Pays-Bas) se sont retrouvés à maintes reprises en compétition face aux solutions de Naval Group.  

Poursuite de la stratégie de consolidation européenne et nationale

Hervé Guillou et le directeur général de Fincantieri, Giuseppe Bono, continuent plus que jamais de pousser au rapprochement de leurs entreprises. Mais le projet demeure complexe et le soutien politique, malgré des déclarations officiellement bienveillantes, se veut pour le moins prudent. Et le temps est compté puisque si Giuseppe Bono va être reconduit dans ses fonctions pour trois ans le mois prochain, Hervé Guillou doit normalement les quitter en mars 2020, lorsqu’il sera atteint par la limite d’âge. D’ici là, après avoir conduit précédemment le rapprochement franco-allemand dans le domaine spatial, le patron de Naval Group caresse le rêve d’achever sa carrière en initiant le même mouvement dans la navale européenne, où aucune consolidation majeure n’a pu être menée à bien jusqu’ici.

En attendant, il aura éclairci le paysage français en évitant l’émergence d’une concurrence nazairienne et en favorisant la montée en puissance de Kership dans le domaine des patrouilleurs et bâtiments de soutien de petites et moyennes tailles. Une manière de contrôler ce segment de marché sur lequel de nombreux acteurs tricolores se concurrençaient auparavant. Alors que les couteaux ont été rangés avec CMN, Naval Group travaillant en coopération avec le chantier cherbourgeois sur certains projets export, notamment au Moyen-Orient, la concurrence dans l’Hexagone est désormais réduite. Face au poids lourd français de la navale militaire, on ne trouve plus que le constructeur vendéen Ocea, qui fait mieux que résister sur le marché international des patrouilleurs et unités hydro-océanographiques. Et puis il y a le cas Socarenam, parvenu aussi à se diversifier sur le marché des patrouilleurs, où il a réalisé des unités hauturières pour la Douane, la Marine nationale mais aussi la composante marine belge. Le constructeur nordiste, qui misait beaucoup sur le programme de guerre des mines belgo-néerlandais, doit maintenant se retourner. Sauf à ce que le ministère français des Armées décide de ne pas suivre le mouvement et opte pour une autre plateforme, ce qui parait assez peu probable, Socarenam va sans doute jeter maintenant toutes ses forces dans la bataille du futur programme des six patrouilleurs d’Outre-mer que la marine française va lancer. S’il ne l’obtient pas, le constructeur de Boulogne verra sa présence sur ce marché inévitablement fragilisée, et peut-être même compromise.

Le spectre de la « machine à perdre » évité

En forçant le destin en Belgique, où ses actionnaires (l’Etat et Thales) ne sont pas parvenus à le dissuader, Hervé Guillou misait gros. Car le principal risque de porter une offre concurrente à celle de Sea Naval Solutions était de voir se mettre en branle la tant redoutée « machine à perdre » française, qui par le passé a vu à maintes reprises des compétitions fratricides se solder par la victoire d’un compétiteur étranger quand bien même la France était initialement la mieux placée.

Ce ne fut heureusement pas le cas cette fois. Et, même s’il y aura peut-être quelques remous et explications en coulisses, le ministère des Armées peut souffler car le pire scénario a été évité. Pragmatique, Florence Parly a donc salué dès vendredi cette nouvelle victoire française qui, après le choix de la Belgique d’acheter 442 blindés Griffon et Jaguar, permet d’atténuer l’échec subi dans ce pays par le Rafale face au F-35 américain.

 

Naval Group (ex-DCNS) Marine belge