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Guerre des mines : Quelle coopération entre Naval Group et ECA ?

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Les deux industriels français ont annoncé le 9 octobre avoir conclu un « partenariat technologique et commercial » dans le domaine de la guerre des mines, qui tend désormais vers le remplacement des anciens chasseurs et dragueurs par des systèmes robotisés. Un concept prometteur, bien que pas encore complètement mûr opérationnellement selon nombre de spécialistes, qui présente l’avantage d’éviter les interventions humaines dans les zones de danger.

Système de drones

Portant plus particulièrement sur l’appel d’offres pour le renouvellement des chasseurs de mines belges et néerlandais, le partenariat conclu entre Naval Group et ECA vise à proposer une offre globale comprenant des bateaux-mères et leurs systèmes de drones. Ces derniers sont fournis par ECA, qui propose toute une gamme d’engins autonomes, dont des drones de surface (USV) du type Inspector (9 à 12 mètres) capables de mettre en œuvre des sonars ou un drone sous-marin (AUV) de taille moyenne (comme l’A18) pour la détection et la classification des mines. Et ces USV peuvent aussi déployer des robots télé-opérés (ROV), en l’occurrence des Seascan pour l’identification des mines et des K-Ster C pour leur neutralisation. S’y ajoutent éventuellement des AUV lourds, comme l’A27, trop gros pour les drones de surface et qui sont donc déployés par le bateau-mère ou, comme ce peut-être aussi le cas pour les USV et leurs charges utiles, depuis la côte. Un petit drone aérien (UAV), l’IT180 également développé lui aussi par ECA, peut compléter le dispositif en servant notamment de relais radio pour accroître la zone d’opération des drones. Ceux-ci sont gérés par des opérateurs depuis une station de contrôle embarquée ou terrestre, le système de mission recevant en temps réel les informations transmises par les engins autonomes grâce à des liaisons de données sécurisées. 

 

 

Drone de surface (USV) Inspector de 9 mètres, avec ROV K-Ster et Seascan (© : ECA GROUP)

Drone de surface (USV) Inspector de 9 mètres, avec ROV K-Ster et Seascan (© : ECA GROUP)

 

Le retour de Naval Group dans ce domaine

Naval Group, qui n’a pas construit de chasseurs de mines depuis le milieu des années 90 avec le Sagittaire (le plus récent des CMT de la Marine nationale, équipés de poissons autopropulsés PAP conçus par ECA), s’était quelque peu mis en retrait de ce marché ces dernières années. Du fait notamment qu’il n’a pas développé de compétences spécifiques dans les drones de guerre des mines, bien que travaillant tout de même sur certains engins autonomes, comme le D19, un AUV au gabarit torpille destiné aux missions ISR et pouvant être déployé depuis la terre, un navire de surface ou un sous-marin.

 

Mis en service en 1996, le Sagittaire est le dernier chasseur de mines réalisé par Naval Group (© : MICHEL FLOCH)

Mis en service en 1996, le Sagittaire est le dernier chasseur de mines réalisé par Naval Group (© : MICHEL FLOCH)

 

Un nouvel appui industriel pour ECA et les design de Mauric

ECA, de son côté, a déjà vendu de nombreux drones de guerre des mines à travers le monde, y compris de premiers systèmes combinant des USV, AUV et ROV. Mais la société n’avait jusqu’à récemment pas de réelle solution en interne pour les bateaux-mères, même si elle a travaillé par le passé en collaboration avec certains chantiers pour proposer des design. Une situation qui a évolué fin 2016 avec la prise de contrôle du bureau d’architecture Mauric, implanté à Marseille et Nantes. Surtout spécialisé sur les navires civils, ce dernier a aussi développé son activité vers les bateaux gris, essentiellement des vedettes et patrouilleurs hauturiers dédiés à l’action de l’Etat en mer. Des design conçus aux normes civiles qui ont par exemple donné naissance aux dernières vedettes (VGC 28, VGC 32) et OPV (Jean-François Deniau) de la Douane française, ainsi qu’aux patrouilleurs légers guyanais (PLG) de la Marine nationale et juste avant aux RDS de la marine belge, tous réalisés par le chantier Socarenam de Boulogne-sur-Mer.

Sur la base de cette expérience, Mauric a travaillé avec sa nouvelle maison-mère pour développer la famille Octopeda, une gamme de navires adaptés à la mise en œuvre des drones d’ECA.

 

Les modèles Octopeda de 30 mètres en aluminium et de 50 mètres avec coque acier et supetsructure alu (© : ECA GROUP)

Les modèles Octopeda de 30 mètres en aluminium et de 50 mètres avec coque acier et supetsructure alu (© : ECA GROUP)

Les modèles Octopeda de 30 mètres en aluminium et de 50 mètres avec coque acier et supetsructure alu (© : ECA GROUP)

Les modèles Octopeda de 30 mètres en aluminium et de 50 mètres avec coque acier et supetsructure alu (© : ECA GROUP)

 

Des études ont également porté sur le développement de systèmes de lancement et de récupération (LARS), qui demeurent de manière générale un aspect critique du concept d’emploi d’engins autonomes. Il s’agit en effet qu’au-delà des performances théoriques affichées, tout le dispositif ne soit pas inopérant dès que la mer grossit un peu. Cela constitue à la vérité une source d’inquiétude chez les militaires intéressés par ces concepts, tout comme la durée de changement des charges utiles, qui s’avère parfois très longue.

Un concept appelé à s’imposer mais qui doit encore faire ses preuves

De l’avis de nombreux experts de la guerre des mines, les plongeurs-démineurs semblent avoir encore de belles années devant eux et les drones devront encore prouver leur efficacité le jour où il faudra traiter un véritable champ de mines. Néanmoins, à l’instar de la révolution qu’avait constitué il y a quarante ans le passage des dragueurs aux chasseurs de mines, le changement est bel et bien en cours et tout le monde ou presque s’accorde à dire que les systèmes autonomes constituent l’avenir. Ce que tend d’ailleurs à prouver l’orientation de nombreuses forces navales vers ces solutions, dont la marine française et son homologue britannique avec le programme MMCM.

Il s’agit donc d’un secteur technologiquement stratégique et commercialement très prometteur sur le marché export. D’où l’intérêt pour Naval Group d’y revenir avec un partenaire à l’expertise reconnue dans les systèmes robotisés.

Une alliance opérée à l’occasion du programme belgo-néerlandais

L’alliance avec ECA s’est opérée à la faveur de l’appel d’offres pour le renouvellement des moyens de guerre des mines belges et néerlandais, un programme géré pour les deux pays par la Belgique. Logiquement, on aurait plutôt imaginé Naval Group se rapprocher de son actionnaire Thales, qui pilote MMCM. Mais sur fond de tensions entre les deux industriels ces derniers mois, entre autres autour du projet de rapprochement entre Naval Group et Fincantieri, Thales a finalement choisi de s’allier avec Sea Naval Solutions. Ce consortium formé par les Chantiers de l’Atlantique, Socarenam et le chantier belge EDR d’Anvers a été justement créé pour répondre à l’appel d’offres belgo-néerlandais, qui porte sur la réalisation de 12 bateaux-mètres d’environ 80 mètres et les systèmes de drones associés.  

 

Saint-Nazaire a conçu un bateau-mère sur la base de son concept 

Saint-Nazaire a conçu un bateau-mère sur la base de son concept Deviceseas dévoilé en 2016 (© : CA)

Le drone de surface et le sonar remorqué développés par Thales pour MMCM (© : THALES)

Le drone de surface et le sonar remorqué développés par Thales pour MMCM (© : THALES)

 

La DGA tente sans succès d’éviter une lutte franco-française

Dans un premier temps, le ministère français des Armées, via la Direction Générale de l’Armement, a tenté de convaincre Naval Group de se retirer de cette compétition. Cela, pour deux raisons : d’une part, il s’agissait d’éviter sur le marché export une énième guerre fratricide entre industriels tricolores qui, souvent, se solde par la victoire d’un concurrent étranger ; d’autre part la DGA souhaite valoriser à l’international le système qu’elle finance dans le cadre de MMCM. Mais du côté de Naval Group on ne l’entendait pas de cette oreille. Pour le leader français du naval militaire, il était en effet hors de question de laisser le champ libre à Saint-Nazaire. Malgré les coopérations dans certains domaines (BPC, porte-avions, bâtiments logistiques), les deux entreprises s’affrontent depuis plusieurs années sur la question des bateaux gris. C’est le cas pour la maintenance des unités de la Marine nationale, où Naval Group a subi de lourds revers face aux Chantiers de l’Atlantique, dont la perte récente des contrats de MCO des frégates du type La Fayette, des frégates de surveillance du type Floréal et du bâtiment d’essais et de mesure Monge. Dans le même temps, Saint-Nazaire commença à développer une activité commerciale sur les constructions neuves, y compris des frégates légères et corvettes.

Eliminer la concurrence nazairienne

Pour Naval Group, la priorité est donc, au-delà de trouver rapidement de la charge de travail pour Kership, sa société commune avec Piriou, d’empêcher coûte que coûte son compatriote de se développer sur le marché militaire. Et en cela le futur programme belgo-néerlandais est crucial puisque si une équipe tricolore l’emporte, il y a fort à parier que la France opte pour les mêmes bateaux-mères (la construction de quatre unités est prévue pour la Marine nationale). Après la génération actuelle des chasseurs de mines tripartites, programme initié par la France, la Belgique et les Pays-Bas dans les années 80, cette option paraitrait en effet cohérente et irait dans le sens de l’homogénéisation des moyens au sein d’une relance de la coopération européenne en matière de défense.

Quant à ECA, la filiale du groupe Alcen profite de la situation pour s’allier avec Naval Group et, du même coup, peut espérer une sorte de revanche sur le programme MMCM, pour lequel la France et le Royaume-Uni n’ont retenu que son A27, d’autres fournisseurs étant préférés pour l’USV (une version adaptée par Thales de l’Halcyon de la société britannique ASV) et les ROV, ces derniers allant être fournis par le groupe suédois Saab.

La désignation du lauréat attendue en décembre

Voilà donc pour le dessous des cartes qui a conduit Naval Group, associé à ECA au sein d’un consortium, à déposer le 2 octobre auprès de la Belgique une offre concurrente à celle de Sea Naval Solutions. On ne connait pas exactement les détails techniques de la proposition mais elle s’appuie très probablement pour les drones sur une combinaison de la version de 12 mètres de l’Inspector, de ROV Seascan et K-Ster, ainsi que d’AUV (sans doute l’A18, peut-être l’A27). Quant au bateau-mère, ECA, sollicité sur cette question par la rédaction de Mer et Marine, indique que « les concepts Octopeda présentés récemment par Mauric vont de 30 à 50 mètres. Ils ne sont pas adaptés au besoin exprimé pour l’appel d’offres Belgique Hollande ». Sauf à ce qu’ECA joue sur les mots et qu’une déclinaison plus grande de la famille Octopeda soit imaginée, le design proposé par Naval Group pourrait être logiquement une nouvelle déclinaison des plateformes multi-missions conçues par Kership. Surtout d’unités scientifiques, qui offrent de nombreuses similitudes avec les besoins de la guerre des mines dronisée.

 

Le BHO2M marocain (© : MER ET MARINE)

Le BHO2M marocain (© : MER ET MARINE)

 

La dernière évolution de cette gamme est pour mémoire le bâtiment hydro-océanographique (BHO2M) de la marine marocaine, unité de 72 mètres construite chez Piriou à Concarneau et dont la livraison est prévue incessamment sous peu. C’est un navire intégralement réalisé en acier, comme le bateau-mère proposé à la Belgique, qui intègrera probablement un LARS conçu par Mauric et ECA.  

On notera à ce propos que Kership n’a pas pu concourir directement sur le projet belgo-néerlandais puisque la consultation exige des candidats qu’ils réalisent un chiffre d’affaires annuel supérieur à 1 milliard d’euros. Le résultat de la compétition devrait être connu en décembre, sachant que les deux offres françaises sont en concurrence avec celle du groupe néerlandais Damen, semble-t-il allié pour le système de drones à Atlas Elektronik ou Elbit. En revanche, Saab, qui s’était initialement positionné, n’aurait finalement pas remis d’offre.

Un partenariat non-exclusif

Le communiqué de presse diffusé la semaine dernière laissait planer le doute quant à la portée du partenariat entre Naval Group et ECA. S’agit-il d’une nouvelle alliance française exclusive sur le marché international ? A la vérité non, comme nous l’a expliqué ECA : « Le partenariat objet du communiqué concerne l’offre remise pour le programme belgo-néerlandais. Si des prolongements sont possibles, le partenariat a bien sûr vocation à exploiter les possibles opportunités consécutives à cet appel d’offres belgo-néerlandais ». En clair, les deux industriels ont notamment en ligne de mire les futurs bateaux-mères français et d’autres clients éventuels intéressés par leur proposition.

Pour le reste, ECA ne s’est pas marié avec Naval Group et la société pourra donc, semble-t-il, librement participer aux différentes compétitions qui se présenteront sur le marché international. Avec d’ailleurs peut-être la possibilité de se retrouver parfois en concurrence avec son partenaire sur la bataille belgo-néerlandaise.   

Quid des partenariats du groupe ECA avec Ocea et Socarenam ?

D’ailleurs, ECA a déjà un partenariat en cours sur la guerre des mines avec Ocea, spécialisé dans les bateaux en aluminium. Le constructeur vendéen propose dans ce domaine des plateformes en aluminium de 60 mètres (OSV 190) mais peut construire des navires jusqu’à 85 mètres. En 2016, Ocea a conclu un accord avec ECA et DCI portant sur des offres communes comprenant des bateaux-mères conçus par le chantier vendéen (dont l’OSV 190) et embarquant les systèmes d’ECA, ainsi que des prestations de formation opérationnelle dispensées par DCI Navfco. « L’accord entre ECA et Ocea est toujours valide et plusieurs opportunités à l’export existent dans le cadre de cet accord avec des navires Ocea en aluminium », assure-t-on chez ECA.

 

OSV 190 équipé de drones ECA (© : OCEA)

OSV 190 équipé de drones ECA (© : OCEA)

 

Toutefois, le fait que la société propose maintenant ses propres design avec la gamme Octopeda et collabore dans le même temps avec Naval Group pourrait complexifier la situation dans certaines compétitions. Il y a en tous cas de quoi brouiller les cartes. Néanmoins, pour ce qui concerne Ocea, le chantier ne se montre pas inquiet, du fait qu’en cas de problème sur de futurs dossiers, il dispose sur le marché de solutions alternatives en matière de drones. De plus, les accords de 2016 sont en réalité bipartites, c’est-à-dire que le partenariat avec ECA ne conditionne pas celui avec DCI.  

Enfin, il conviendra aussi de voir comment va réagir Socarenam puisque Mauric sert désormais les intérêts d’une alliance qui entre en concurrence frontale avec les projets du chantier boulonnais.

 

Naval Group (ex-DCNS)