Marine Marchande
Gunay 2 : Chronique d'un sauvetage à hauts risques

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Gunay 2 : Chronique d'un sauvetage à hauts risques

Marine Marchande

C'était le soulagement hier, dans la région de Marseille, après l'arrivée du cargo turc Gunay 2 dans le port phocéen. Le navire, qui s'était échoué sur l'îlot du Planier dans la nuit de mardi à mercredi, a été dégagé 24 heures plus tard, au terme d'une opération de sauvetage qui a mobilisé d'importants moyens. Certes, le Gunay II n'est pas un géant des mers, avec seulement 84 mètres de long, mais sa cargaison de blé, bien qu'apparemment inoffensive, n'en demeurait pas moins très dangereuse pour l'environnement. Les céréales, quand elles fermentent dans l'eau, sont en effet très nocives pour l'écosystème, comme l'a montré en 1996 la perte de la cargaison du vraquier Fenes. Pour la préfecture maritime de la Méditerranée, il fallait donc éviter à tout prix que le cargo turc ne se disloque sur l'îlot du Planier, dont les rochers sont coupants comme des lames de rasoir. La situation était d'autant plus délicate que le Gunay 2, dont l'armateur fait face à d'importantes difficultés financières, n'était plus assuré.

Situation très délicate

Lorsque l'alerte est donnée, mercredi, les conditions météorologiques sont mauvaises. Prévenus à 2H30 du matin, les pilotes du port de Marseille sont les premiers sur les lieux. Ils découvrent alors le cargo, littéralement encastré sur l'île. La mer est forte et l'équipage, en détresse, est déjà en gilet de sauvetage. « A cet endroit, les fonds forment une marche, passant de 20 à 4 mètres. Les conditions étaient très dures et le bateau était monté d'un mètre sur les rochers. Nous nous sommes approchés avec la pilotine et nous avons communiqué avec le Gunay 2 pour calmer l'équipage, qui était sur le point d'abandonner le navire. Dans le même temps, nous donnions des informations au CROSS Med », explique Vincent Baccelli, l'un des pilotes ayant participé à l'opération. A l'arrivée de la vedette des marins-pompiers, la pilotine reçoit liberté de manoeuvre mais les pilotes n'en ont pas fini. A 5 heures du matin, Vincent Baccelli et Olivier Pasteur partent avec un hélicoptère de la marine avec l'équipe d'évaluation dépêchée sur le Gunay 2. A bord à 6H20, l'équipe comprend également un médecin du bataillon des marins-pompiers de Marseille, le chef du centre de sécurité des navires de Martigues, et le commandant des remorqueurs de Marseille. Leur mission est d'évaluer l'état du navire échoué et les avaries qu'il a subi. « On a mené une investigation poussée, en allant dans les cales et en sondant le plus possible pour estimer les dommages et évaluer la situation ». Le cargo turc est en mauvaise posture. La majeure partie de l'équipage est évacuée, le navire menaçant de se briser. Il est monté très haut sur l'îlot et ses doubles fonds sont crevés. Mais la cale 1, qui contient le blé, semble avoir tenu le coup. Habitués à servir ce genre de Vincent Baccelli et Olivier Pasteur sont convaincus que le Gunay II peut être sorti de ce mauvais pas, bien que sa position laisse penser à un échouement définitif, ou pire.

Marine, remorquage portuaire, pompiers, SNSM, pilotes... Des moyens complémentaires

Face au risque potentiel de voir le navire se briser sur les rochers, la préfecture maritime a donné l'ordre au bâtiment de soutien, d'assistance et de dépollution Ailette de rejoindre la zone, où se trouve par ailleurs une vedette des sauveteurs bénévoles de la SNSM. Décision est prise d'alléger l'avant du cargo, notamment en rejetant les deux ancres. Mais les conditions météo rendent l'opération périlleuse. Le vent est puissant, atteignant 35 noeuds. Arrivé de Marseille, le remorqueur portuaire VB Provence, de la compagnie Boluda, est chargé de maintenir le cargo et de compenser l'effet des rafales. « Si le Gunay 2 avait pris le vent par tribord ou bâbord, il aurait vite été démonté », confie Vincent Baccelli. Les pilotes élaborent un plan d'assistance, validé par le capitaine du Gunay 2 et par la préfecture maritime. Les premières tentatives de déséchouement sont menées à partir de 10 heures par le VB Provence, qui dispose d'une capacité de traction de 50 tonnes. Mais rien n'y fait, le bateau ne bouge pas d'un pouce. Une seconde remorque est alors passée par la Carangue, un remorqueur de la Marine nationale plus puissant, avec 80 tonnes de traction au croc. Positionnés en danseuses, les deux remorqueurs tirent, un coup sur tribord, un coup sur bâbord. Les efforts conjugués de la Carangue et du VB Provence font pivoter le cargo sur la tête de roche où il s'est encastré. Mais le transporteur de blé ne veut pas encore rejoindre la mer. Alors que le jour tombe, seules quatre personnes vont rester sur le Gunay 2, soit le capitaine, un autre marin, ainsi que les deux pilotes. Le reste des occupants est évacué par les moyens présents sur zone.

Des conditions météos musclées

La météo ne s'est pas arrangée, avec une forte mer et de puissantes rafales de vent. Le remorqueur VB Provence passera la nuit sur place. La préfecture maritime prévoit de reprendre les opérations de déséchouement au lever du jour et, pour cela, fait appel à son plus puissant remorqueur, l'Abeille Flandre. Ce dernier n'aura toutefois pas l'occasion d'intervenir puisque vers 1H15, le Gunay 2 sort de son piège et se met à flotter. A force de pivoter lors des tentatives des remorqueurs, le cargo avait finit par glisser légèrement. Le mouvement de la mer, qui a légèrement monté avec le passage d'une dépression, fait le reste. « On était quasiment sûr qu'il allait flotter mais il fallait s'assurer que la cale 1 ne prenait pas l'eau. Si cela avait été le cas, cela pouvait être très dangereux », explique Vincent Baccelli. La Carangue, l'Ailette et les vedettes se rapprochent donc en toute hâte pour porter secours aux occupants du cargo, au cas où ce dernier menacerait de chavirer. Mais, malgré son âge et le choc subi, la coque résiste. Après que les pilotes aient dirigé une expertise validant l'intégrité du navire et constaté l'absence de risque de pollution, le remorquage du navire débute. Sous bonne escorte, il est tiré par l'arrière et conduit au plus vite à l'abri. A 5 heures du matin, le convoi est au niveau de la passe nord de Marseille. Le commandant du port monte à bord et valide l'entrée du navire jusqu'à la forme 10. Cette solution permet de maintenir le bateau à flot et, en cas de problème, d'assécher la cale et donc d'éviter une dissémination de la pollution. A 7H15, le Gunay 2 est à quai, en sécurité.

Les pilotes intégrés aux équipes d'évaluation

C'est en 2005, suite à un précédent sinistre, que le président de la station de pilotage de Marseille demande aux autorités de l'Etat d'intégrer des pilotes dans les équipes d'évaluation et d'intervention dépêchées sur les navires en difficulté. Connaissant parfaitement les fonds marins et chenaux de la région, les pilotes sont chargés de conduire les navires marchands jusqu'au terminaux portuaires. Réalisant plusieurs milliers de mouvements par an, ils connaissent donc très bien les différents types de navires qui font escale à Marseille-Fos, des porte-conteneurs aux pétroliers géants en passant par les petits vraquiers. de tailles plus modestes. Le Gunay 2 est, d'ailleurs, un habitué du port, qu'il a côtoyé des dizaines de fois. « Dans une situation difficile, le côté humain est très important. Nous connaissons le commandant du Gunay 2, qui vient à Fos depuis des années. Quand on est arrivé, les marins pensaient qu'ils allaient mourir mais le fait de voir des pilotes, avec qui ils travaillent depuis longtemps, les a rassuré ». Une fois à bord, Vincent Baccelli et Olivier Pasteur ont pu mettre à profit toute leur connaissance des cargos pour évaluer au mieux la situation. « Il faut des gens habitués à travailler avec ce type de navires. Un bateau marchand ne réagit par exemple pas comme un bâtiment militaire, qui est beaucoup plus compartimenté. Les pilotes peuvent donc apporter leurs connaissances pour évaluer une situation extrêmement dégradée. Notre voeu est que la connaissance très pointue du pilotage soit mise au service de la collectivité pour, comme on l'a vu avec le Gunay 2, sortir de situations où l'on risque de perdre le bateau et d'avoir une pollution ». Ensuite, comme l'explique Vincent Baccelli, c'est une affaire de « confiance et de synergie » entre les différents acteurs participant à l'opération. Marine nationale, aéronautique navale, SNSM, marins-pompiers, centre de sécurité des navires, remorquage portuaire et remorqueurs affrétés (La Carangue et l'Abeille Flandre appartiennent et son armés par BOURBON)... « Tous les moyens sont complémentaires et nous avions tous un seul but : sortir le bateau de là. La réussite de l'opération, qui était difficile, est un bel exemple de ce que la confiance et la complémentarité des moyens comme des compétences peuvent permettre ».

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