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Héliotrope : Le chalutier devenu palangrier

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Héliotrope : Le chalutier devenu palangrier

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Dans le port de Boulogne-sur-Mer, un bateau lorientais est en escale exceptionnelle. L’Héliotrope mesure 33.80 mètres, il appartient à l’armement Scapêche, propriété du groupement des Mousquetaires (Intermarché). L’entreprise, basée à Lorient, possède une flotte de 23 bateaux et emploie 250 marins.  En 2014, elle a débarqué un peu moins de 16.000 tonnes de poissons, représentant une valeur de 48.4 millions d’euros. Elle fournit environ deux tiers des besoins des points de vente Intermarché et Netto.

 

(LE TELEGRAMME)

(LE TELEGRAMME)

 

Historiquement, la Scapêche, créée au début des années 90 après le rachat de plusieurs armements bretons, disposait d’une flotte spécialisée dans le chalut de fond. Cette approche uniforme a progressivement évolué vers une diversification des techniques de pêche. Et ce notamment dans un contexte de pression intense de différentes organisations environnementales opposées au chalutage de grand fond ainsi que d’un encadrement réglementaire européen en évolution permanente. A l’initiative de Maria Damanaki, ancienne commissaire européenne à la pêche, une proposition d’interdiction du chalutage en eaux profondes a été introduite devant le Parlement européen en 2014. Le vote, très serré, n’a pas validé cette proposition, mais la thématique est désormais récurrente et la question de la technique de pêche au centre des préoccupations des différents acteurs du secteur.

 

Les chalutiers de 46 mètres, Mariette le Roch II et Jean-Claude Coulon (FRANCE 3 THALASSA)

Les chalutiers de 46 mètres, Mariette le Roch II et Jean-Claude Coulon (FRANCE 3 THALASSA)

 

C’est bien en amont de ces récentes échéances, cependant, que le Scapêche a choisi de prendre le virage de la diversification de sa stratégie de pêche et d’approvisionnement. Si elle continue à étoffer sa flotte chalutière (avec le rachat de l’armement Dhellemes en 2014 et la construction d’un chalutier neuf qui devrait prochainement rejoindre la flotte), elle investit, dès 2009, dans le caseyeur Zubernoa, rejoint par le Sergagil en 2013. Entre 2010 et 2014, le groupe rachète, en copropriété avec des artisans, trois bolincheurs : les Tximistarri, Mirentxu et Face à la mer.  Encore plus récemment, la Scapêche s’est associée à Pêcheurs d’Opale pour créer Scopale, une coopérative visant à permettre l’accès à la propriété pour des patrons artisans, avec pour objectif la mise en flotte d’une nouvelle génération de navires polyvalents et économes.

Et puis il y a l’Héliotrope, le grand pari technique. Arrêté en 2011 pour des avaries graves de moteur, le chalutier d’alors est resté à quai à Lorient plusieurs mois avant que la décision de le transformer en palangrier soit prise. Une manière de redonner une seconde vie au bateau mais également de tester cette technique de pêche, largement pratiquée dans les grands fonds, notamment par les Norvégiens.

La palangre est une technique reposant sur une longue ligne de pêche garnie d’hameçons. Le bateau en met une ou plusieurs à l’eau avec, à chaque extrémité, des ancres reliées à des orins. La ligne est plongée, un GPS placé sur les bouées des orins permet au bateau de les localiser facilement. Après quelques heures d’immersion, selon la profondeur et l’espèce visée, le bateau revient sur la ligne, qui est remontée puis virée à bord. Cette technique, très sélective, est déjà utilisée pour la pêche à la légine dans l’océan austral où elle a succédé au chalutage. La Scapêche, qui exploite le palangrier Ile de la Réunion, possédait donc déjà une expérience dans ce domaine.

 

Ligne d'hameçons sur la palangre (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Ligne d'hameçons sur la palangre (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

L'Ile de la Réunion (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

L'Ile de la Réunion (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Début 2014 et après avoir bouclé un financement de près de 2 millions d’euros, l’Héliotrope a donc rejoint un chantier galicien pour y subir les travaux de transformation. Dix mois pour retirer les treuils, réaménager les lignes de traitement du poisson, poser un poste de virage à tribord (les lignes ne sont remontées que d’un seul côté du bateau), installer une grue de manutention. Le groupe norvégien Fiskevegn a fourni tous les équipements nécessaire à un palangrier automatisé. Automatisé, parce que le boettage (mise d’appâts sur les hameçons) ainsi que le filage de la ligne sont effectués par des machines, ce qui nécessite moins de monde lors des opérations de virage et de filage.

 

Poste de virage (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Poste de virage (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Zone de tri du poisson avant la mise en cale (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Zone de tri du poisson avant la mise en cale (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

L’Héliotrope a rejoint Lorient en novembre dernier pour une saison hivernale test. D’abord sur la configuration technique du navire : le changement de technique de pêche a ainsi impliqué des nouveaux comportements structurels et de propulsion. D’un chalutier haut sur l’eau dessiné pour des efforts de traction de longue durée, l’Héliotrope a dû devenir un bateau manœuvrier capable de rester en station et de se mouvoir rapidement lors de la récupération des lignes. Pas forcément évident avec une propulsion classique sur une ligne d’arbres et sans propulseur. D’où le choix de la pose d’un gouvernail Becker dont l’ajustement n’a pas été aisé dans les premières semaines d’exploitation. « C’est un prototype, nous allons devoir le faire évoluer et tester ce qui est le plus adapté », rappelle Fabien Dulon, directeur général de la Scapêche.

 

Passerelle de l'Heliotrope (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Passerelle de l'Heliotrope (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Et puis il y a la pêche. L’Héliotrope est parti en reconnaissance pour plusieurs marées dans différentes régions : mer Celtique, Ouest Ecosse ou encore le golfe de Gascogne, accompagné de spécialistes norvégiens (pour les espèces du Nord) et espagnols (pour le merlu du golfe de Gascogne). L’heure est à l’apprentissage : choix de l’appât, temps de pose de la ligne, poids de l’hameçon et longueur de l’avançon… « les Norvégiens disent qu’il faut deux ans pour maîtriser la pêche ». Jusqu’ici, le bateau a surtout pêché du brosme, de la julienne, du congre, de l’églefin et du cabillaud. « Il faut que nous nous ajustions en permanence, notamment pour des espèces qui sont sous quota », détaille Fabien Dulon. L’armement s’est donné deux ans pour arriver à une exploitation commerciale rentable.

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