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Hervé Guillou : « DCNS doit accélérer son développement à l’international »

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Hervé Guillou : « DCNS doit accélérer son développement à l’international »

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En attendant de dévoiler fin juillet son grand plan stratégique pour les années à venir, le groupe naval français, sous l’impulsion de son nouveau patron, arrivé à l’été 2014, poursuit sa mutation. « Toute la société se remet en ordre de marche. La nouvelle organisation est en place et nous en voyons déjà les effets sur le management et les programmes », assure Hervé Guillou.

Barracuda sur les rails, clarification pour les bâtiments de surface

Les difficultés rencontrées sur les sous-marins nucléaires d’attaque du type Barracuda, l’un des chantiers les plus complexes du moment, ont ainsi été surmontées. Le programme a franchi de nouvelles étapes permettant de confirmer la tenue du dernier calendrier, avec une mise à flot du Suffren fin 2016/début 2017 et une livraison de cette tête de série à la Marine nationale en 2018.

Alors que les études sur la prochaine génération de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) vont pouvoir être lancées, la situation s’est également clarifiée dans le domaine des bâtiments de surface. Après des années d’incertitudes, le programme des frégates multi-missions (FREMM) est désormais figé. Certes, il n’y aura au final que 8 bâtiments français de ce type, contre 17 jusqu’en 2008 et 11 après cette date. Mais cette réduction de voilure permet de lancer avec deux ans d’avance le programme des frégates de taille intermédiaire (FTI), vital pour permettre à DCNS de se maintenir dans la compétition internationale. C’est l’une des décisions actées dans le cadre de l’actualisation de la Loi de Programmation Militaire.

Livraison de la FREMM égyptienne à la fin du mois

Dans le même temps, la vente d’une seconde FREMM à l’export, l’Egypte ayant après le Maroc retenu ce modèle, ajoute une unité dans le plan de charge du site DCNS de Lorient. Compte tenu des délais de livraison très courts souhaités par Le Caire, il a en effet fallu prélever une unité sur le stock de la marine française. L’ex-Normandie, en cours d’adaptation aux standards égyptiens à Lorient, sera livrée à la fin du mois. « En contrepartie, nous allons construire une frégate supplémentaire et, pour tenir nos engagements d’avoir livré six FREMM à la Marine nationale d’ici 2019, la cadence de production va être accélérée. C’est une bonne nouvelle pour Lorient, la construction d’une frégate de ce type représentant 2 millions d’heures de travail ». Alors que la construction de deux unités supplémentaires dotées de capacités de défense aérienne renforcée (FREDA) a également été confirmée (livraison entre 2020 et 2022), l’annonce majeure de la réactualisation de la LPM, pour DCNS, est le lancement anticipé des FTI.

10 ans de visibilité pour Lorient grâce aux FTI

Le groupe naval considère ce programme comme stratégique car il doit lui permettre de repositionner son offre à l’international. Il manquait en effet un produit intermédiaire entre la frégate lourde (6000 tonnes) du type FREMM et les corvettes de la famille Gowind, dont 10 exemplaires de 2500 tonnes ont déjà été vendus (6 pour la Malaisie et 4 pour l’Egypte). « Les FTI offrent 10 ans de visibilité pour notre outil industriel. Elles vont permettre de doter la Marine nationale de nouveaux moyens qui s’intègreront à la flotte des frégates de premier rang et à DCNS de disposer d’un nouveau produit à l’export. De nombreuses marines émergentes sont demandeuses de bâtiments de 4000 tonnes et le marché potentiel dans les deux prochaines décennies est de l’ordre de 40 à 50 frégates dans le monde », explique Hervé Guillou. DCNS vise notamment l’Amérique du sud, avec des besoins identifiés au Pérou, en Colombie ou encore au Chili, mais aussi le Moyen-Orient ou encore la région Asie-Pacifique, avec par exemple l’Australie et l’Indonésie.

Nouveau fer de lance à l’export

La FTI permettra de compléter la FREMM, une frégate lourde extrêmement automatisée, qui peut être mise en œuvre par un équipage très réduit mais nécessite dès lors des marins disposant de très fortes compétences techniques. Une typologie qui convient bien aux grandes marines, soucieuses de réduire les coûts en personnel, mais qui se révèle bien moins attractive pour des flottes émergeantes. Car celles-ci n’ont pas autant de contraintes de « main d’œuvre » et préfèrent des bateaux moins techniques et plus compacts, ce qui ne signifie pas, pour autant, des plateformes moins armées et équipées.

Dans cette perspective, « le design des FTI sera adapté à l’export et évolutif, avec différentes versions pouvant être adaptées aux souhaits de nos clients  », souligne le patron de DCNS. « Les études débutent dès à présent. Nous allons sonder de très près le marché pour concevoir une frégate répondant aux besoins de manière à disposer d’un produit attractif et compétitif ». En plus du degré de technicité moindre par rapport aux FREMM, l’objectif est aussi, bien entendu, de proposer un produit moins onéreux, correspondant aux capacités d’investissement d’un large éventail de forces navales.

Pour l’heure, l’architecture des FTI n’est pas figée. Elle dépendra des besoins identifiés et des discussions menées  avec la Direction Générale de l’Armement (DGA) et la Marine nationale, pour laquelle cinq FTI seront construites. En termes de calendrier, DCNS attend la signature du contrat d’études préliminaires cet automne et espère la notification du contrat de développement de ces nouvelles frégates à l’été 2016. La construction à Lorient de la tête de série devrait débuter à partir de 2018, l’objectif étant de livrer ce premier exemplaire à la flotte française en 2023, soit deux ans avant la date initialement prévue. Une anticipation qui permettra à DCNS de répliquer aux nouveaux modèles lancés par ses concurrents dans cette catégorie de frégates, comme le PPA italien. A l’issue des études de développement, DCNS pense pouvoir commencer à travailler à l’export avec la FTI à partir de 2018.

A l’assaut du marché international

Pour faire face à la réduction du marché domestique, résultant des contraintes budgétaires, mais aussi assurer son développement, DCNS fait de l’international une priorité. « DCNS a toujours exporté mais cette part est en augmentation sensible. Elle représentait 10% de l’activité dans les années 80 et atteint 40% aujourd’hui. Il faut aller plus loin et DCNS doit accélérer son développement industriel à l’international », martèle Hervé Guillou. Une stratégie qui passe par l’adaptation des produits du groupe aux besoins du marché et un renforcement des implantations locales, de manière à disposer d’une présence permanente au plus près des clients. « Depuis 2005, nous avons créé des filiales dans certains pays, comme la Malaisie, l’Inde et le Brésil. Mais c’est encore trop peu.». Ainsi, l’Allemand TKMS compte une quinzaine d’implantations dans le monde, l’Italien Fincantieri une vingtaine et le Néerlandais Damen une trentaine.

Pour corriger le tir, le groupe français  a donc entrepris de se projeter vers de nouveaux horizons. C’est le cas en Arabie Saoudite, où il travaille à la rénovation de la flotte à Djeddah, mais aussi en Australie, où une nouvelle filiale a été créée dans le cadre notamment de la compétition autour des futurs sous-marins australiens. Des implantations en Egypte ou encore en Pologne sont également à l’étude. « Une nouvelle logique se met en place avec de nouvelles équipes internationales. Il s’agit d’être le plus près possible des clients, de comprendre leurs besoins et de les anticiper au maximum afin d’avoir les meilleurs chances de remporter de nouveaux marchés ».

L’ « Equipe France » enfin en ordre de bataille

Une stratégie qui tire donc les leçons de quelques échecs, notamment pour les nouveaux bâtiments de projection australiens en 2007 et les sous-marins singapouriens en 2014. Mais la nouvelle approche adoptée par l’industriel ne peut être efficace que si elle bénéficie d’un soutien sans faille du pouvoir politique. Et c’est là qu’intervient une autre évolution majeure. Dès son arrivée à l’Hôtel de Brienne, en 2012, Jean-Yves Le Drian a entrepris de mettre l’ « Equipe France » en ordre de bataille. Il faut dire que jusque là, les industriels tricolores se battaient souvent en ordre dispersé et n’hésitaient pas, dans un certains nombre de cas, à torpiller les projets de leurs compatriotes pour tenter d’emporter un marché. Des luttes fratricides qui ont fait manquer à la France un certain nombre de contrats majeur. Pour en finir avec cette situation, le ministre de la Défense a mis les troupes au pas et pris la barre de la flotte industrielle tricolore. « L’équipe France est aujourd’hui rassemblée et mobilisée. Nous travaillons en liens étroits avec le ministre, la DGA, la marine et nos partenaires ». Au-delà d’avoir remis de l’ordre au sein des industriels, le gouvernement a aussi, ce que les entreprises attendaient depuis longtemps, pris la question du soutien à l’exportation à bras le corps. Car c’est aussi cela qui a parfois manqué pour permettre à la France de vendre des matériels.  A ce titre, le ministre de la Défense, qui bénéficie de la pleine confiance du président de la République, démultiplie les voyages à l’étranger et s’est imposé comme un excellent VRP et un interlocuteur de référence pour les clients potentiels. Avec à la clé de beaux succès commerciaux. Des victoires que l’on doit aussi à l’action du Quai d’Orsay et à la politique de diplomatie économique mise en place Laurent Fabius. Le ministre des Affaires étrangères qui, lui aussi, mouille la chemise et soutient l’action des industriels lors de ses rencontres avec des dirigeants étrangers, complétant ainsi le travail de terrain mené par les ambassades et consulats.

Consolidation européenne : « Si les étoiles s’alignent, nous serons prêts »

Enfin, la question de l’Europe de la défense navale demeure posée. Alors que la concurrence internationale ne cesse de se renforcer et que de nouveaux acteurs, comme les Chinois et Coréens, deviennent menaçants, l’industrie européenne reste trop éclatée. Depuis plus d’une décennie, gouvernements et industriels plaident à la tribune pour des rapprochements, qu’on ne voit toujours pas venir. Le sujet est en effet politiquement explosif car la compétition entre Européens est acharnée, les gammes de produits identiques et de nombreux élus redoutent qu’une restructuration impacte les bassins d’emploi. Du coup, le statut quo perdure.

Interrogé sur la question, Hervé Guillou dit avoir « une foi de charbonnier » dans la nécessité de poursuivre la construction européenne. Mais il le reconnait avec une pointe d’humour, « je n’ai aucune idée, à 100 ans près, de la date à laquelle nous pourrions construire une alliance européenne ». Pour le patron de DCNS, la situation ne pourra, cependant, durer indéfiniment. Même s’il ne saurait, en raison de son histoire et de ses spécificités, être comparé à ce qui s’est fait dans l’aéronautique avec Airbus,  le secteur naval européen finira inévitablement par se consolider. Reste à savoir quand. « Nous nous préparons à tous les scénarios. Les fenêtres sont en effet étroites et si les étoiles s’alignent, nous serons prêts ».

Un article des rédactions de Mer et Marine et du Télégramme

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