Construction Navale
Hervé Guillou: « Le contrat de filière est une étape importante pour l'industrie de la mer »

Interview

Hervé Guillou: « Le contrat de filière est une étape importante pour l'industrie de la mer »

Construction Navale

Le contrat de filière des industries de la mer a été signé le 29 octobre dernier. Il regroupe le GICAN, l'Oil&Gas représenté par Evolen, la Fédération des Industries Nautiques et le Syndicat des Energies Renouvelables. Hervé Guillou, président du GICAN, revient sur les enjeux que représente cette nouvelle alliance.

MER ET MARINE : L’industrie maritime en France est importante pour son poids économique et en termes d’emploi. Elle demeure pourtant assez peu visible par rapport à d’autres secteurs, comme l’aéronautique et l’automobile. Comment faire en sorte que cela change ?

HERVE GUILLOU: Effectivement, la filière des industriels de la mer pèse aujourd’hui environ 115 000 emplois en France, pour 30 milliards de chiffre d’affaires, dont 60% à l’export. Mais comme l’a rappelé le ministre de l’Economie et des Finances Bruno Le Maire, la visibilité de l’industrie de la mer n’est pas à la hauteur de son poids économique et de son apport pour les territoires français. Pour nous, industriels, cela a des conséquences très concrètes en termes de capacité à attirer des jeunes vers nos métiers, de rayonnement sur les marchés étrangers, de financement de notre R&D… Aujourd’hui, c’est une véritable bataille culturelle qu’il nous faut mener pour mettre la mer au cœur des débats économiques de notre pays.

Pour cela, en réponse aux ambitions du Conseil National de l’Industrie, les industriels de la mer se rassemblent au sein de la filière des Industries de la mer. Avec le soutien du gouvernement et des régions, le GICAN, la FIN, le SER et Evolen sont aujourd’hui réunis pour traiter de leurs sujets communs et travailler à la croissance de nos industries.

Vous avez récemment signé un contrat de filière. Quel est l’intérêt ? Qu’est-ce que cela doit-il changer par rapport à la situation précédente ? Quelles sont les priorités ?

Ce contrat de filière, signé le 29 octobre dernier, est une étape importante pour l’industrie de la mer. Pour la première fois étaient réunis autour de la table trois membres de gouvernements, Régions de France, les organisations professionnelles du secteur, des dirigeants industriels, les représentants des syndicats. Le contrat de filière est le fruit d’une discussion de plusieurs mois entre toutes ces organisations et l’administration, afin de s’accorder sur une vision claire et partagée pour l’avenir de la filière des industriels de la mer. Nous y sommes parvenus, il fallait rassembler pour avancer.

La filière s’est dotée d’une nouvelle gouvernance, qui permettra de déployer cette politique volontariste partagée avec le gouvernement, et déclinée lors du CIMER et dans le Conseil National de l’Industrie. Il donne officiellement à la filière un Comité Stratégique, qui se réunira une fois par an en présence du ministre de l’Economie et des Finances et du ministre des Transports. Nous sommes convenus avec le gouvernement qu’il se réunira à nouveau d’ici avril 2019 pour permettre de valider des engagements de l’Etat au regard du besoin de soutien financier autours de projets précis. Plusieurs Comités (international, numérique, emploi, formation, compétences et R&D) travaillent déjà dans cet objectif.

Quels sont les objectifs pour ce qui est de deux enjeux cruciaux : la R&D et l’emploi ? Qu’attendez-vous en la matière des pouvoirs publics ?

Le contrat de filière met en place un pilotage unifié du soutien à l’innovation, avec la création du CORIMER (Comité d’Orientation de la RDI pour la Mer), qui sera présidé par Jean-Georges Malcor, personnalité reconnue du secteur maritime. Il fallait élargir notre feuille de route aux quatre organisations de la filière. Le CORIMER devient ainsi l’instance unique d’orientation et de labellisation de la R&D au plan national, une interface unique entre porteurs de projets, préparés au sein du Comité R&D de la filière, et guichets de financement. Le SG Mer y tiendra un rôle central et nous sommes heureux de ce soutien des pouvoirs publics.

Concernant l’emploi, il s’agit de mieux anticiper et mutualiser nos besoins, en termes d’attractivité, de compétences et de volume. Notre filière est en croissance, et cela nous oblige à une nouvelle dynamique, afin d’assurer le maintien et le développement des compétences. Nous sommes actuellement confrontés à des manques structurels sur certains métiers clés, essentiellement ouvriers et techniciens. Ensemble, il s’agit donc de redonner de l’attractivité à nos métiers, de faire connaitre nos perspectives d’emploi. Pour cela, la filière des industriels de la mer souhaite conclure avec le ministère du Travail un engagement de développement de l’emploi et des compétences (EDEC) à l’horizon 2019, mais aussi mieux favoriser l’alternance. Au-delà, il faudra améliorer le rayonnement et l’attractivité de la filière, avec des objets de promotion et notamment le Navire des Métiers.

Sur quels axes doit se développer la R&D navale et maritime aujourd’hui ? Les financements alloués sont-ils suffisants ?

Dans le cadre du contrat de filière, quatre axes principaux ont été identifiés pour la R&D maritime : les nouveaux matériaux et le chantier 4.0, le navire intelligent et les systèmes autonomes, l’énergie et la propulsion, les ressources marines. Ces grands projets, pour lesquels l’ensemble de la filière s’engage, doivent nous permettre de gagner en compétitivité et de développer nos parts de marché dans les prochaines années, mais également d’être de véritables moteurs de la transition énergétique grâce à l’émergence de navires plus verts, de matériaux recyclables, de généraliser l’éco-conception ou encore de permettre un recours plus simple au GNL. De cette manière, les industries de la mer souhaitent se positionner en précurseur dans le domaine des matériaux de rupture.

La question est autant celle du montant des financements publics que celle de leur lisibilité réelle pour les porteurs de projet. Nous sommes aujourd’hui dans une situation regrettable, où les guichets se comptent par dizaines et les soutiens beaucoup trop fragmentés sans cohérence d’ensemble. Cela décourage les porteurs, et les innovations. Le Comité R&D et le CORIMER doivent permettre une meilleure cohérence et favoriser l’émergence de grands projets fédérateurs, en s’appuyant sur toutes les contributions utiles, des industriels, des fédérations et des pôles de compétitivité. Nous avons également l’engagement du ministre de l’Economie et des Finances et du SG Mer pour rationnaliser ces guichets publics

Quels sont les besoins et prévisions de recrutement dans les prochaines années ? Quelle stratégie adoptez-vous pour susciter l’attrait des jeunes et mettre en place des parcours professionnels répondant aux besoins des industriels ?

Effectivement, nous évaluons le besoin en recrutement, pour la seule industrie navale, à au moins 10 000 emplois dans les 10 prochaines années. Nos besoins immédiats, pour cette année, sont de l’ordre de 1 500 à 2 000 emplois. Pour la première fois depuis des décennies, l’industrie navale est créatrice nette d’emplois, et se mobilise pour le faire savoir ! Le Navire des Métiers, lancé durant Euronaval en présence du ministre de l’Education nationale et de la Jeunesse, y a contribué. Il a désormais vocation à être déployé sur les grands événements français, et dans tous les territoires littoraux. Il était ainsi à l’Usine Extraordinaire le weekend dernier, il est ces jours-ci aux Assises de l’Economie de la Mer, il sera dans le mois de décembre au Nautic. Il faut également aller chercher les jeunes là où ils sont, y compris Internet : une première vidéo d’un youtubeur destinée à faire connaitre les métiers du naval, tournée chez Couach, a ainsi engrangé 1,4 millions de vues jusqu’ici. Il faut capitaliser sur cette base, et convertir l’essai.

Et sur la formation ?

Il faut évidemment adapter les dispositifs de formation par rapport à nos besoins, avec la mise en place d’une véritable ingénierie de formation, dont les objectifs pédagogiques sont spécifiés par les industriels, et de référentiels métier. Nous devons également définir avec l’Etat les modalités de mise en place d’aller/retour de professeurs et d’industriels dans les campus et centres de formation : toucher les jeunes, c’est également parler à leurs professeurs. L’alternance, les stages, sont évidemment pour les jeunes l’occasion de mettre un premier pied à bord : il faut cultiver cela.

Vous avez récemment lancé le Campus des industries navales, pour l’heure axé sur la construction navale. Comment va-t-il s’étendre aux autres filières de l’industrie maritime ?

Le Campus des Industries Navales a permis de mieux associer les industriels et vise à permettre de labelliser et développer des formations qui doivent accueillir les futurs jeunes talents. La démarche ASPIRE est similaire, dans le secteur Oil&Gas. Le contrat prévoit notamment de rapprocher l’offre de la demande en adaptant les dispositifs de formation et à anticiper l’évolution des métiers, sur la base des expressions des besoins à moyen terme des industriels, qualitatifs et quantitiatifs. Nous allons y travailler ensemble et le président du Comité emploi, formation, compétences, Dominique Sennedot y veille particulièrement.

Propos recueilllis par Vincent Groizeleau, novembre 2018