Défense
Hervé Morin : « Une grande puissance ne peut pas se passer d'un porte-avions »

Interview

Hervé Morin : « Une grande puissance ne peut pas se passer d'un porte-avions »

Défense

En déplacement hier sur le porte-avions Charles de Gaulle, qui poursuit son entrainement après 15 mois d'arrêt technique, le ministre de la Défense a insisté sur l'intérêt de ce type de navire. « Dans six mois (le temps d'opérer la remise à niveau opérationnelle du groupe aéronaval, ndlr), le Charles de Gaulle pourra, de nouveau, assurer ses missions de présence, de dissuasion, de projection de puissance et de protection de la population. Ce sont des missions indispensables. Je suis convaincu qu'une grande puissance ne peut pas se passer d'un porte-avions. Car c'est un élément de liberté et de projection de puissance considérable », a affirme Hervé Morin devant l'équipage du Charles de Gaulle (voir les images de la visite après l'interview).
Cette déclaration intervient alors que le projet de second porte-avions, permettant d'assurer la permanence du groupe aéronaval pendant les indisponibilité du Charles de Gaulle, est dans tous les esprits. Renvoyée à 2011/2012 par Nicolas Sarkozy, la décision de construire ce bâtiment dépendra de la volonté politique, des capacités financières du pays, mais aussi, à n'en pas douter, de la situation des chantiers de Saint-Nazaire. Dernier grand constructeur civil du pays, l'entreprise est actuellement en grande difficulté. Alors que le chef de l'Etat a promis, en septembre dernier, qu'il ne « laisserait pas tomber les chantiers », la commande du « PA2 » fait, de plus en plus, office de véritable bouée de sauvetage pour Saint-Nazaire.
Suivant le ministre lors de son déplacement sur le Charles de Gaulle, Mer et Marine l'a interrogé sur ces questions.

Mer et Marine : Depuis l'été 2007, le Charles de Gaulle était immobilisé pour son premier arrêt technique majeur depuis sa mise en service il y a huit ans. Est-ce que ce retour à la mer du seul porte-avions français constitue un évènement important ?

Hervé Morin : Le porte-avions a connu 15 mois d'entretien, de travaux majeurs, d'un chantier absolument colossal. 300 millions d'euros, 1600 personnes en moyenne travaillant sur ce chantier avec une visite et un entretien global de l'ensemble de ce porte-avions qui, désormais, est en période de qualification, d'entrainement, pour qu'il soit pleinement opérationnel au mois de mai. Donc, pour un ministre de la Défense, c'est un moment majeur de signaler le retour du Charles de Gaulle.

Pourquoi ? Que représente ce bâtiment ?

Pour la France, un groupe aéronaval et un porte-avions, c'est un instrument de liberté considérable. C'est un facteur de projection de puissance que peu de pays au monde ont. Seuls la France et les Etats-Unis ont des porte-avions de ce genre. C'est un instrument de dissuasion, puisqu'il participe à la dissuasion nucléaire française. C'est un instrument de protection de nos ressortissants, puisqu'il peut aller partout où la mer existe. Et, enfin, c'est un instrument qui permet de signifier, dans le cadre d'une crise, la volonté d'un pays, notamment la volonté de la France. Quand un porte-avions croise au large des côtes d'un pays, c'est que la France considère que cette crise là, elle a un rôle à y jouer. Sa seule présence au large est une preuve de la détermination du pays à prévenir, agir et protéger.

Vous avez déclaré, devant l'équipage, qu'un porte-avions est indispensable pour assurer la puissance militaire d'un pays. Or, durant les périodes d'indisponibilité du Charles de Gaulle, la France ne dispose pas de porte-avions. Est-il, par conséquent, nécessaire d'en construire un second ?

La décision sera, comme vous le savez, prise par le chef de l'Etat en 2012. La logique, dès lors qu'un pays décide de se doter d'un porte-avions, c'est d'en avoir un deuxième. Mais on doit analyser des programmes avec une vision globale du sujet. On ne peut pas considérer que notre seule réflexion repose sur un groupe aéronaval. Il faut analyser une capacité militaire globale et, dans le cadre de cette capacité militaire globale, considérer quelles sont les priorités du moment. Il y a un impératif, d'abord et avant tout, qui est celui d'attribuer l'ensemble de nos crédits à des équipements dont nous avons prioritairement besoin. Il s'agit des hélicoptères, du transport tactique... Ces équipements sont en train d'arriver et un certain nombre ne peuvent attendre, je pense notamment aux hélicoptères et au remplacement des Transall par l'A 400M.

Donc, le choix qui a été fait, c'est une analyse globale. A partir d'une enveloppe budgétaire qui vous est accordée, le choix d'un gouvernement c'est de considérer, non pas simplement la question du second porte-avions, mais de traiter cela dans une analyse globale des besoins militaires d'un pays. Et les besoins militaires prioritaires du pays, c'est notamment l'aéromobilité, c'est notamment el transport tactique, c'est notamment le programme des frégates multi-missions. Bref, c'est toute une série d'équipements dont nous avons besoin en urgence. Le deuxième porte-avions, la décision peut attendre puisqu'aujourd'hui, le Charles de Gaulle est à nouveau à la mer et sera en mesure de pouvoir remplir ses missions pour au moins 6 à 7 ans.

Dans le cadre du plan de relance de l'économie, quels efforts fait le ministère de la Défense en faveur de la construction navale, qui traverse actuellement une période difficile ?

Nous faisons un effort absolument considérable. Comme vous le savez, j'ai obtenu du président de la République que le plan de relance fasse une large place à l'industrie de défense. Pourquoi ? Parce que l'industrie de défense ne délocalise pas. Un euro dépensé c'est un euro qui fait travailler des entreprises et des ouvriers français. Nous avons donc décidé d'anticiper toute une série de programmes, dont des programmes pour l'industrie navale. Nous allons construire un troisième Bâtiment de Projection et de Commandement, nous allons faire un effort important sur la batellerie (engins de débarquement équipant les BPC, ndlr), un effort sur les bateaux d'instruction. Cela va permettre de soutenir l'industrie navale française.

Est-ce qu'il faut comprendre qu'un BPC, aujourd'hui, est plus important qu'un porte-avions ?

Ce n'est pas la même décision. Un nouveau porte-avions c'est 3 milliards d'euros (*). Nous ne sommes donc pas sur le même ordre de grandeur qu'un troisième BPC (environ 400 millions d'euros, ndlr), un bâtiment que nous avions prévu de réaliser en fin de loi de programmation militaire et que, donc, nous avançons.

Ceci dit, un BPC c'est seulement quelques mois de travail pour les chantiers de Saint-Nazaire, alors qu'un porte-avions, c'est plus de deux ans et demi de charge. Dans la situation actuelle des chantiers, dont la cale de construction sera vide en juillet prochain, la commande du « PA2 » pourrait quand même devenir assez urgente ?

Oui, bien sûr. Mais chaque chose en son temps. J'ai vraiment réalisé un travail très fin d'analyse des programmes qui avaient des répercussions directes sur un certain nombre d'entreprises qui sont souvent des entreprises duales, avec des activités civiles et militaires, et qui sont sur les secteurs les plus touchés. C'est le cas de l'industrie navale, mais c'est aussi l'ensemble de l'industrie automobile. C'est pourquoi nous avons aussi un certain nombre de programmes qui concernent des véhicules terrestres.
Nous allons dépenser tout de suite 1.5 milliard d'euros, car nous sommes en mesure de le faire. On a mis 110 millions d'euros dans des plans d'études amont, pour financer les programmes de recherche dans les bureaux d'études. C'est-à-dire que nous finançons l'avenir et, comme vous le savez, la recherche de l'industrie de défense a souvent des retombées sur l'industrie civile. Le plan de relance, c'est aussi 240 millions d'euros pour des travaux d'infrastructures.

Les bases navales vont notamment bénéficier de ces travaux d'infrastructures ?

Oui, sur Toulon par exemple, c'est près de 20 millions d'euros qui vont irriguer l'économie locale, notamment dans la construction d'un nouveau bateau-porte.
Je souligne que nous avons, de plus, décidé de réduire nos niveaux de report de charges de 500 millions d'euros. C'est-à-dire que nous allons payer nos factures plus vite et donc que nous allons faciliter et favoriser la trésorerie des entreprises.

Vous avez dit au commandant du Charles de Gaulle qu'il avait six mois pour assurer la remontée en puissance opérationnelle du bâtiment. Est-ce que cela signifie qu'à la fin du printemps, vous compter déployer le groupe aéronaval, par exemple en océan Indien, zone à partir de laquelle les avions du Charles de Gaulle sont intervenus, ces dernières années, en Afghanistan ?

Le porte-avions a déjà été au large des côtes pakistanaises. On verra bien, chaque chose en son temps. Il y a assez de crises à travers le monde.

Concernant, l'OTAN, le président de la République souhaite que la France y reprenne toute sa place. Où en sont les discussions ?

Nous avons fait de l'Europe de la défense et de la relance de la défense européenne une priorité et un préalable à toute évolution de notre position au sein de l'Alliance atlantique. La présidence française a clairement été une présidence où la défense européenne a fait un grand bond en avant. Il y a eu une vraie relance sur toute une série de sujets liés à la capacité, à des programmes, à la recherche et à des programmes type l'ERASMUS militaire... L'Europe de la défense a été relancée. La volonté française, est de faire en sorte que les Européens prennent pleinement conscience qu'ils doivent être en mesure de disposer d'une capacité militaire autonome et que cette capacité militaire autonome a vocation à pouvoir intervenir sur un certain nombre de théâtres. En Europe, pour que nous soyons nous même en mesure de régler un certain nombre de crises. Nous avons vocation, plus bien entendu que l'OTAN, à intervenir dans des crises, notamment en Afrique. On imagine mal l'Alliance atlantique intervenir pour stabiliser, ou maintenir la paix, dans une crise africaine. Donc ce que nous voulons, et ce que nous souhaitons, c'est que les Européens sortent d'une situation et passent à l'âge adulte en matière de défense. Il est tant que les Européens prennent conscience que nous avons un avenir commun, que nous avons un destin commun, que nous avons des intérêts communs et que cela mérite que nous mettions en commun un certain nombre de moyens pour que les Européens aient cette capacité militaire autonome. Et, dès lors que les Européens prennent conscience qu'ils sont responsables de leur propre destin, cela donne un nouveau rapport au sein de l'Alliance atlantique. Car, à travers la démarche française, c'est la démarche d'un pays qui veut construire une défense européenne afin que l'Alliance atlantique soit plus européenne qu'elle ne l'est aujourd'hui. Pour que les Européens puissent jouer un rôle majeur au sein de l'Alliance. C'est cela la démarche française : Construire une Europe de la défense pour que les Européens aient une capacité militaire autonome, et construire une Europe de la défense qui permette aux Européens de pouvoir participer, dans une relation plus équilibrées, au sein de l'Alliance atlantique.
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Propos recueillis sur le Charles de Gaulle par Vincent Groizeleau

(*) Lors de l'interview, Hervé Morin a évoqué, par erreur, le chiffre de 4 milliards d'euros. Après vérification, le dernier projet de PA2 présenté au ministère de la Défense était bien estimé à 3 milliards d'euros, facture comprenant le coût de la TVA.

 Hervé Morin sur le Charles de Gaulle (© : MARINE NATIONALE)
Hervé Morin sur le Charles de Gaulle (© : MARINE NATIONALE)

 Hervé Morin sur le Charles de Gaulle (© : MARINE NATIONALE)
Hervé Morin sur le Charles de Gaulle (© : MARINE NATIONALE)

 Hervé Morin sur le Charles de Gaulle (© : MARINE NATIONALE)
Hervé Morin sur le Charles de Gaulle (© : MARINE NATIONALE)

 Hervé Morin sur le Charles de Gaulle (© : MARINE NATIONALE)
Hervé Morin sur le Charles de Gaulle (© : MARINE NATIONALE)

 Hervé Morin sur le Charles de Gaulle (© : MARINE NATIONALE)
Hervé Morin sur le Charles de Gaulle (© : MARINE NATIONALE)

 Hervé Morin sur le Charles de Gaulle (© : MARINE NATIONALE)
Hervé Morin sur le Charles de Gaulle (© : MARINE NATIONALE)

 Hervé Morin sur le Charles de Gaulle (© : MARINE NATIONALE)
Hervé Morin sur le Charles de Gaulle (© : MARINE NATIONALE)

 Le Charles de Gaulle au large de Toulon (© : MARINE NATIONALE)
Le Charles de Gaulle au large de Toulon (© : MARINE NATIONALE)

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