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Science et Environnement

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Un laboratoire de sciences humaines itinérant en Méditerranée

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Naviguer en voilier et échanger entre chercheurs de différentes disciplines des sciences humaines tout du long d’un périple de 7 mois en Méditerranée sur la difficile question des migrations. Tel est l’objectif de The HumaniSea Challenge, le projet de deux jeunes Français de 29 ans, Antoine Clément et Thomas Leclerc. Leur outil de travail est le voilier l’Incroyable, un ketch en acier de dix mètres de long pour trois mètres de large. Les deux compères, amis de longue date, emmènent des chercheurs au travers d’une multitude d’escales et mettent en avant leurs recherches et découvertes. L’expédition a officiellement commencé par une escale le mois dernier à Marseille. Les explorateurs, après être passés par la Corse, s’apprêtent à voguer vers l’Italie.

Une envie commune, des profils complémentaires

Antoine Clément et Thomas Leclerc, les initiateurs du projet sont amis de longue date. Le premier est le directeur de l’expédition quand le deuxième est le directeur du projet scientifique. « Nous avons chacun un parcours personnel différent, cela nous rend complémentaires », indique Antoine Clément.

En effet, ce dernier est officier de marine marchande diplômé de l’ENSM. Il a officié pendant plusieurs années sur des navires câbliers de Louis Dreyfus Armateurs. De son côté, Thomas Leclerc est docteur en droit international après avoir soutenu une thèse à l’automne dernier sur la question des émissions aériennes de gaz à effet de serre à l’Université de Bordeaux. L’un est donc marin, l’autre est chercheur en sciences humaines. Tous deux ont décidé de faire un break dans leur vie professionnelle et de voyager. Après avoir acheté leur voilier en février 2017, ils ont cherché un sens à leur démarche. C’est là que l’idée de monter une association ayant pour but de stimuler et mettre en valeur les sciences humaines au moyen d’une expédition en Méditerranée a vu le jour.

 

Le voilier l'Incroyable ( © THE HUMANISEA CHALLENGE)

Le voilier l'Incroyable ( © THE HUMANISEA CHALLENGE)

 

Ensemble, ils ont bichonné l’Incroyable cet hiver à Port-la-Nouvelle près de Perpignan pour les réparations du moteur et ensuite à Port-Leucate pour les travaux sur la coque. Les travaux de peinture, d’entretiens de la carène, etc. ont été réalisés par leurs soins. Seuls quelques travaux ont été externalisés. « On a dû faire face à une grosse avarie moteur. C’est un Perkins 4108 de 40cv. On espérait pouvoir réparer nous-mêmes, mais un vilebrequin était cassé et il fallait changer les pistons », expose le capitaine. Toutefois, pour démonter et soustraire l’engin à la coque du bateau, c’est le chef de bord qui s’en est occupé.

 

 

Le nomadisme au service des sciences humaines et sociales

Les porteurs du projet l’avouent sans fard, le voilier d’expédition Tara est une source d’inspiration très forte. « Ce projet de bateau laboratoire itinérant servant à augmenter la connaissance nous plaît beaucoup » indique Thomas Leclerc. « Mais, jusqu’ici il seules les sciences dites « dures » ont été étudiées. Or, il nous semblait intéressant de mettre sur pied un projet similaire pour les sciences humaines et sociales. Très vite, on a décidé que le thème des migrants, et plus largement des migrations de personnes en Méditerranée, était à même de regrouper de nombreuses disciplines scientifiques ».

Les expéditions du Tara servent souvent à réaliser des expériences à partir de prélèvements effectués sur place. Les données récoltées font avancer la connaissance des scientifiques. Pour The HumaniSea Challenge, l’objectif et la méthode sont différents. Il y a bien sûr l’idée d’acquérir de nouvelles connaissances, mais aussi de confronter les thèses des spécialistes avec le réel, le concret. « On travaille sur une mise en contexte. Amener sur place les chercheurs pour qu’ils visualisent le phénomène et qu’ils puissent rencontrer des acteurs locaux. C’est un excellent moyen pour améliorer sa vision d’une problématique », explique le docteur en droit international qui a mesuré l’importance de rester connecté à l’élément étudié lors de ses travaux universitaires. D’où l’envie d’expérimenter une approche des sciences humaines par le voyage et les rencontres.

 

L'expédition Tara constitue une source d'inspiration ( ©

L'expédition Tara constitue une source d'inspiration ( © LOYS LECLERQ - L20 IMAGES)

 

De même, l’espace clos en mer apporte aux participants la possibilité d’échanger longuement entre eux et de confronter leurs idées et leurs méthodes de travail. C’est donc un processus à plusieurs facettes qui est mis en place.

La typologie des navigateurs-chercheurs

Les deux organisateurs se chargeront d’effectuer la navigation du premier au dernier jour. Mais les personnes embarquées n’effectueront que certaines parties du voyage, permettant ainsi au plus grand nombre de participer à l’expédition. De même, on retrouvera aussi bien des « chercheurs purs », que des profils venant d’horizons divers. Ainsi, pour la première traversée, les trois passagers sont une géographe, une bénévole et un cameraman.

Les places se libéreront au fil des escales, il y aura donc une rotation. Il est encore possible de rejoindre l’aventure, même si certaines réservations ont déjà été effectuées. En tout, une dizaine de navigateurs-chercheurs font déjà partie de l’aventure. Pour les premières sélections, les personnes intéressées avaient répondu à un questionnaire pour qu’Antoine et Thomas puissent mieux appréhender leur discipline et ce qu’ils pouvaient apporter. Plusieurs d’entre eux se sont engagés pour des navigations. Les personnes souhaitant s’investir, en tant que navigateur-chercheur ou uniquement pour apporter leur soutien, peuvent encore se faire connaître.

 

Les organisateurs et une partie des personnes ayant rejoint l'aventure ( © THE HUMANISEA CHALLENGE)

Les organisateurs et une partie des personnes ayant rejoint l'aventure ( © THE HUMANISEA CHALLENGE)

 

L’équipe de The HumaniSea Challenge a aussi pris contact avec de nombreux laboratoires et doctorants pour leur exposer le principe de l’aventure et s’enquérir d’éventuelles personnes motivées pour en faire partie. En tout, ce sont deux mois de préparation intensive qu’ont menés les deux jeunes hommes au sein de l’Université de Parme, partenaire du challenge.

Dans l’ensemble, il y a trois catégories de personnes intéressées. La première concerne ceux qui soutiennent l'expédition directement ou indirectement sans toutefois faire partie du voyage ou des escales. La seconde comprend les personnes rencontrées en escale. Enfin, la dernière regroupe ceux qui embarquent à bord.

La Méditerranée en long et en large

Pour une première expédition, les créateurs du projet ont dû trouver un équilibre entre les escales proposées, le temps passé en mer et les éventuels contretemps de toute sorte. De fait, leur planning prend en compte l’imprévu. « Nous avons volontairement dimensionné notre calendrier pour nous laisser des marges de manœuvre si nous devions faire face à un problème. Cela nous permet de nous engager sur des destinations bien précises et de nous donner la possibilité d’avoir des escales intermédiaires supplémentaires le moment venu si nous tenons les délais », expliquent-ils.

 

Les grandes lignes du parcours ( © THE HUMANISEA CHALLENGE)

Les grandes lignes du parcours ( © THE HUMANISEA CHALLENGE)

 

Départ donc de Marseille en avril pour une traversée d’ouest en est dans un premier temps jusqu’à Chypre (mi-étape du parcours). Les escales prévues sont Rome, Athènes et Limassol. Si le timing leur permet, ils pourront aussi être amenés à s’arrêter dans d’autres lieux, comme Naples, Messine ou Izmir en Turquie. Cette première partie du programme est déjà bien arrêtée. « Nous avons des interlocuteurs sur place et des activités de prévus. Par exemple, à Rome nous rencontrerons des ONG, mais aussi la marine italienne qui est très impliquée sur le dossier migratoire. Nous serons accueillis au quartier général de Opération EUNAVFOR Med qui réunit les marines européennes dans le cadre de la lutte contre les trafics de migrants », indiquent les deux hommes. Sur la suite du parcours, deux arrêts à Tunis et Gibraltar devraient voir le jour. Alger et Malte font aussi figure de candidates. À chaque fois, les escales officielles doivent durer approximativement une semaine.

Donner une autre vision du problème migratoire

L’un des aspects importants de The HumaniSea Challenge est la diffusion au grand public de la connaissance glanée par le monde de la recherche. Pour Thomas Leclerc, il est nécessaire de s’affranchir du flot d’informations diffusé par la presse qui est souvent régie par l’émotion et l’immédiateté. « Il faut prendre de la hauteur, prendre le temps de se faire sa propre opinion. On cherche à ne pas être dans l’instant, à ne pas être dans l’émotion. La démarche de recherche doit être rationnelle, organisée et rigoureuse. En prenant de la hauteur, elle permet à celui qui y a accès d’élever son niveau de pensée en utilisant réflexion et critique. Elle a comme objectif de produire de nouveaux savoirs ».

Ces connaissances se doivent d’être partagées pour avoir un impact sur notre société, d’où un important volet médiatique pour la petite structure. En plus des réseaux sociaux, elle s’appuie sur un site internet qui se veut être une vitrine de l’expédition. Celui-ci est pensé comme un support médiatique, avec un journal de bord, la publication d’articles scientifiques, d’entretiens audios avec des personnes rencontrés en escales ou encore des podcasts pouvant prendre la forme de débat ou de prise de parole.

Le public peut soutenir l’initiative

Les deux associés ont injecté beaucoup de leurs ressources dans The HumaniSea Challenge. Aujourd’hui, ils sont ouverts à tout type de soutien, qu’il soit financier ou non. Cela peut prendre la forme de bénévolat ou de sponsoring. Les détails sont à retrouver sur leur site internet. Ils ont aussi monté un appel à crownfounding sur le site tipee.