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Iles Marshall : L’épave du croiseur allemand Prinz Eugen vidée de son combustible

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En décembre 1946, l’ancien croiseur lourd allemand Prinz Eugen chavirait et coulait dans les Iles Marshall, quelques mois après avoir encaissé les effets de deux explosions nucléaires conduites dans le cadre d’expérimentations américaines dans l’atoll de Bikini. Menés dans le cadre de l’opération Crossroads, les tirs Able (21 Kilotonnes) et Baker (23 Kt), avaient notamment pour but de mesurer l’effet de l’arme attaque atomique sur des bâtiments de guerre. A cet effet, fut regroupée à Bikini une flotte de 90 bâtiments de surface et sous-marins, constituée de nombreux navires américains désarmés, dont le vieux porte-avions USS Saratoga et les anciens cuirassés Arkansas et Nevada, mais aussi des prises de guerre, comme le cuirassé Nagato et le croiseur Sakawa de la marine japonaise, ainsi que le Prinz Eugen allemand.

 

Le Prinz Eugen avant les expérimentations nucléaires de Bikini (© US NAVY)

Le Prinz Eugen avant les expérimentations nucléaires de Bikini (© US NAVY)

 

Lancé depuis un bombardier le 1er juillet 1946, le tir Able manqua sa cible et ne coula que quelques bateaux. Conduit sous forme d’explosion sous-marine - la première du genre - le 25 juillet suivant, Baker eut beaucoup plus d’effet, provoquant un tsunami de plusieurs dizaines de mètres de hauteur. De nombreux navires furent ravagés et huit coulèrent, dont le Saratoga. L’ex-croiseur allemand survécut mais subit des dommages, qui ne furent pas réparés du fait de la radioactivité imprégnant sa structure. Il fut transféré par l’US Navy vers un autre atoll des Iles Marshall, celui de Kwajalein, à environ 350 kilomètres au sud-est. Alors que son état se dégrade, le Prinz Eugen finit par couler le 22 décembre 1946.

 

Le tir Baker à Bikini, le 25 juillet 1946 (© US ARMY)

Le tir Baker à Bikini, le 25 juillet 1946 (© US ARMY)

Le tir Baker à Bikini, le 25 juillet 1946 (© US ARMY)

Le tir Baker à Bikini, le 25 juillet 1946 (© US ARMY)

 

L’épave, qui n’a pas été renflouée, est toujours au même endroit, retournée et reposant à faible profondeur, son gouvernail et l’une de ses trois hélices continuant d’émerger. Située près de l’île principale de l’atoll, où se trouve une base américaine depuis 1944, elle est devenue au fil des années une attraction touristique et un site très prisé des plongeurs. Mais elle constituait aussi un danger pour l’environnement en raison du combustible toujours présent dans certaines cuves de l’ancien croiseur (2767 tonnes au moment du naufrage selon les autorités américaines). On craignait logiquement, à terme, l’apparition de fuites, liées à la dégradation progressive de la coque ou à un évènement extérieur, comme le passage d’un typhon.

 

L'épave du Prinz Eugen en juillet dernier (© US NAVY)

L'épave du Prinz Eugen en juillet dernier (© US NAVY)

 

L’US Army, en collaboration avec l’US Navy et les autorités des Iles Marshall, ont donc lancé une opération de pompage des soutes. Après deux ans de préparation, elle a été menée à bien cet automne. Plus de 950.000 litres d’hydrocarbures ont été extraits de 173 cuves et caisses accessibles. Cette opération a nécessité la mobilisation du bâtiment de renflouement USNS Salvor, du Military Sealift Command, ainsi que l’affrètement d’un petit tanker civil, l’Humber (90 mètres, 4476 tpl), qui a récupéré le combustible en vue de son retraitement. Si l’ensemble du carburant présent dans la coque depuis 72 ans n’a pas pu être extrait, l’armée américaine estime que l’opération qui vient de s'achever est suffisante pour éviter un risque majeur de pollution et assurer la sécurité des plongeurs qui fréquentent le site.

 

Plongeurs intervenant sur la coque du Prinz Eugen en le 12 octobre (© US NAVY)

Plongeurs intervenant sur la coque du Prinz Eugen en le 12 octobre (© US NAVY)

L'USNS Salvor et le tanker Humber lors des opérations de pompage (© US NAVY)

L'USNS Salvor et le tanker Humber lors des opérations de pompage (© US NAVY)

 

Suivant l’Admiral Hipper et le Blücher, le Prinz Eugen était le troisième des cinq croiseurs lourds mis en chantier par la Kriegsmarine avant la seconde mondiale. Lancés en 1939, le quatrième et le cinquième ne furent jamais achevés : il avait été décidé de transformer le Seydlitz en porte-avions en 1942 mais la guerre empêcha l’aboutissement de ce projet, alors que le Lützow, à l'état de coque incomplète, fut vendu et transféré début 1940 à l’URSS, qui ne put le terminer avant qu'Hitler lance l'opération Barbarossa en juin 1941. Renommé Petropavlovsk, il n'a pu servir que de batterie flottante à Saint-Pétersbourg (alors Leningrad). Coulé en 1941 par lors de l’offensive allemande puis renfloué, il servira de caserne flottante après le conflit et sera ferraillé dans les années 50. La carrière du Blücher sera quant à elle très courte, le bâtiment, entré en service en 1939, étant coulé l’année suivante par des torpilles norvégiennes près d’Oslo, lors de l’invasion de la Norvège par les Allemands. Le Hipper survit pour sa part à cette opération, très coûteuse pour la Kriegsmarine et servira jusqu’à la fin de la guerre. Il participa à la traque des convois alliés en Atlantique depuis Brest, puis dans l’Arctique à partir de la Norvège. Rapatrié en Baltique début 1945, il est mis hors de combat en mai de la même année suite à un bombardement britannique dans le port de Kiel, où il est finalement sabordé par son équipage.

 

L'Admiral Hipper en Norvège en 1942 (© US NATIONAL ARCHIVES)

L'Admiral Hipper en Norvège en 1942 (© US NATIONAL ARCHIVES)

 

Le Prinz Eugen fut l’un des très rares bâtiments allemands d’importance à survivre à la guerre, avec les croiseurs légers Leipzig (sabordé en 1946 en mer du Nord avec une cargaison de gaz de combat) et Nürnberg, ce dernier étant récupéré par l'URSS et armé sous le nom d’Admiral Makarov jusqu’en 1959, avant d’être démoli en 1961. On peut aussi ajouter le Lützow (ex-Deutschland) saisi par les soviétiques qui le renflouèrent mais le coulèrent comme cible en 1947. 

Long de 212 mètres pour une largeur de 22 mètres et un déplacement à pleine charge de plus de 18.700 tonnes, le Prinz Eugen est mis sur cale à Kiel en avril 1936 et lancé en août 1938. Comme ses sisterships, il surclassait nettement les croiseurs lourds britanniques et français de l’entre-deux-guerres. A titre d'exemple, l'Algérie (1934), le dernier et plus abouti des sept "10.000 tonnes" de la Marine nationale, mesurait 186 mètres de long et déplaçait à peine 14.000 tonnes en charge. Il faut dire que l’Allemagne, qui mit ses croiseurs en chantier plus tard, s’était entretemps affranchie des limitations imposées par le traité naval de Washington. Hitler avait refusé de s'y conformer, ce que la précédente République de Weimar avait d'ailleurs déjà fait, mais secrètement, lors de la construction des cuirassés de poche Deutschland (renommé Lützow en janvier 1940), Admiral Sheer et Admiral Graff Spee, respectivement mis sur cale en 1929, 1931 et 1932, puis entrés en service en 1933, 1934 et 1936.

 

Le cuirassé de poche Deutschland en 1936 (© IMPERIAL WAR MUSEUM)

Le cuirassé de poche Deutschland en 1936 (© IMPERIAL WAR MUSEUM)

 

Officiellement appelés "Panzerchiff " (navire cuirassé) et considérés comme des croiseurs lourds, ces bâtiments de 186 mètres et d'un déplacement en charge allant de 14.500 tonnes pour le premier à 16.300 tonnes pour le dernier, étaient avec leurs deux tourelles triples de 280mm plus puissants que leurs "homologues" étrangers (armés de 203mm) et plus rapides (28 noeuds) que la plupart des cuirassés en service. Avec l'arrivée au pouvoir des Nazis en Allemagne, il fut envisagé de réaliser des "super cuirassés de poche", mais après de nombreuses discussions ce projet donna finalement naissance aux croiseurs de bataille Scharnhorst et Gneisenau, des unités plus conventionnelles de 235 mètres et 38.700 tpc, armées de trois tourelles de 280mm, d'excellents canons mais avec un calibre assez faible comparativement aux bâtiments de ligne d'alors (allant généralement de 330 à 380mm).

 

Le croiseur de bataille Scharnhorst (© BUNDESARCHIV)

Le croiseur de bataille Scharnhorst (© BUNDESARCHIV)

 

En matière de croiseurs, l'Allemagne revint également à des concepts plus classiques, bien qu'optant pour des bateaux nettement plus grands que leurs équivalents européens. A distance, les imposants croiseurs lourds allemands pouvaient d’ailleurs être assez facilement confondus avec les cuirassés Bismarck et Tirpitz, ce qui se produisit à plusieurs reprises pendant le conflit. Capable de dépasser la vitesse de 32 nœuds et armé par un équipage de 1600 marins, le Prinz Eugen était équipé de quatre tourelles doubles de 203mm, douze canons de 105mm, de l’artillerie légère sans cesse renforcée au fil de la guerre et douze tubes lance-torpilles.

 

Le Prinz Eugen en 1946 (© US NATIONAL ARCHIVES)

Le Prinz Eugen en 1946 (© US NATIONAL ARCHIVES)

 

Mis en service à l’été 1940, le Prinz Eugen accompagne le cuirassé Bismarck, lui aussi flambant neuf, lors de sa tentative de passage vers l’Atlantique en mai 1941. Partis de Norvège, les deux bâtiments sont traqués par la Royal Navy et, repérés dans le détroit du Danemark, doivent affronter le croiseur de bataille HMS Hood et le cuirassé HMS Prince of Wales. Suite à cet engagement, au cours duquel le Hood explose et le Prince of Wales est sérieusement endommagé, le Prinz Eugen, dont les réserves de combustible s’amenuisent, reçoit l’ordre de faire route indépendante et rejoindre Brest, ce qui lui évite de subir le même sort que le Bismarck, acculé et finalement coulé par la flotte britannique.

 

Le cuirassé Bismarck (© BUNDESARCHIV)

Le cuirassé Bismarck (© BUNDESARCHIV)

 

Depuis la pointe Bretagne, le Prinz Eugen doit opérer contre les convois en Atlantique, tout comme les croiseurs de bataille Scharnhorst et Gneisenau, qui sont parvenus à atteindre Brest quelques mois plus tôt et ont coulé de nombreux navires de commerce. Mais le port français est dangereux puisqu’à portée des bombardiers de la Royal Air Force, qui multiplient les raids pour neutraliser les unités allemandes et faire cesser la menace qu’elles représentent sur le ravitaillement du Royaume-Uni. En juillet 1941, le Prinz Eugen est, ainsi, touché par une bombe qui tue 60 marins et fait de gros dégâts, le clouant au port pour plusieurs mois. La Kriegsmarine décide par conséquent de rapatrier ses bâtiments en Allemagne, ce qu’ils font en février 1942 en remontant directement la Manche (opération Cerberus). Le croiseur est ensuite immédiatement envoyé à Trondheim, en Norvège, en compagnie du cuirassé de poche Admiral Sheer. Deux jours seulement après son arrivée, il débute une patrouille mais est torpillé par le sous-marin britannique HMS Trident. Le bâtiment est sauvé mais sa  poupe est dévastée et doit être découpée puis remplacée. Après des travaux provisoires à l’abri d’un fjord norvégien, le bâtiment part en mai 1942 pour Kiel, où il est en chantier jusqu’en octobre, puis en essais jusqu’à la fin de l’année. Début 1943, le Prinz Eugen doit retourner en Norvège afin, notamment, d’opérer avec le Scharnhorst, qui s’y trouve maintenant. Mais la surveillance britannique est très étroite et, malgré plusieurs tentatives, il apparait impossible de sécuriser le transit du croiseur. Celui-ci est donc contraint de rester en Allemagne en sert pendant neuf mois à l’entrainement des cadets en Baltique.

A partir d’octobre 1943, il est réarmé pour les opérations de combat et, jusqu’à la fin de la guerre, intervient avec son artillerie en soutien des troupes allemandes face à l’avancée de l’armée rouge, notamment en compagnie du cuirassé de poche Lützow (ex-Deutschland), coulé lors d’un bombardement britannique sur les deux navires dans le port polonais de Świnoujście (Swinemünde en allemand), le 13 avril 1945. Alors que le Lützow est immobilisé mais peut encore servir de batterie d'artillerie, le Prinz Eugen se réfugie à Copenhague, où il arrive une semaine plus tard. Il retrouve dans la capitale danoise le Nürnberg, qui s’y est replié depuis le mois de janvier. Les deux croiseurs sont désarmés dans les jours ayant précédé la reddition allemande, le 8 mai 1945.

 

Le croiseur léger allemand Nürnberg, cédé à l'URSS en 1946 (© IMPERIAL WAR MUSEUM)

Le croiseur léger allemand Nürnberg, cédé à l'URSS en 1946 (© IMPERIAL WAR MUSEUM)

 

A la fin de ce même mois, ils sont ramenés en Allemagne sous escorte de la Royal Navy. En décembre, alors que le Nürnberg est cédé à l’URSS, le Prinz Eugen est attribué aux Etats-Unis, qui ont des croiseurs à ne plus savoir qu’en faire et n’ont donc pas besoin du bâtiment allemand. L’objectif de Washington est surtout qu’il ne tombe pas aux mains de Moscou.   

Le bâtiment est officiellement intégré au sein de la flotte américaine sous le nom d’USS Prinz Eugen et rallie Boston avec un équipage germano-américain le 22 janvier 1946. Transféré dans l’arsenal de Philadelphie, le croiseur est inspecté de fond en comble et certains équipements, qui intéressent l’US Navy, sont récupérés pour être testés sur d’autres plateformes. Le Prinz Eugen ne sera pas remis en service et ne reprendra pas la mer par ses propres moyens, du fait notamment de son appareil propulsif très complexe, que les Américains ne parviennent pas à maintenir en service après le départ des marins allemands. Il est donc décidé de verser le bâtiment à la flottille cible qui participera aux essais nucléaires dans l’atoll de Bikini.

 

Le Prinz Eugen lors de son franchissement du canal de Panama en mars 1946 (© US NATIONAL ARCHIVES)

Le Prinz Eugen lors de son franchissement du canal de Panama en mars 1946 (© US NATIONAL ARCHIVES)

 

Le 3 mars 1946, le Prinz Eugen part en remorque de Philadelphie et, via le canal de Panama, rejoint le centre du Pacifique pour sa dernière mission. Il subit en juillet les deux explosions de l’opération Crossroads, notamment le test sous-marin Baker, à un peu plus d’un kilomètre de distance du point 0. Légèrement endommagé par le souffle et l’énorme vague provoquée par la détonation, qui crée un geyser colossal,  l’ancien croiseur allemand, devenu inutile à cause des radiations, est conduit à Kwajalein et officiellement désarmé le 29 août suivant.

 

US Navy / USCG