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Institut Maritime de Prévention : Outil crucial pour faire baisser les accidents en mer

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Institut Maritime de Prévention : Outil crucial pour faire baisser les accidents en mer

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180 jours en mer en 2010. 180 jours pour comprendre le quotidien des marins à la pêche, au commerce, à la plaisance professionnelle et des conchyliculteurs. 180 jours pour analyser les facteurs de risques sur les bateaux - la pêche est aujourd'hui encore le métier où il y a le plus d'accidents mortels - et essayer de conseiller les marins, les armateurs et les patrons sur les pratiques et les postures qui peuvent aider à réduire les accidents. Un travail de bénédictin mélangé à celui des embruns. « On aime ça, aller en mer, et de toute façon, il n'y a que comme ça qu'on peut appréhender le quotidien des gars. Alors avec mes ingénieurs et mes techniciens, on part faire des marées avec eux ». Yvon Le Roy est le directeur de l'Institut Maritime de Prévention. Depuis 1992, cette association loi 1901, basée à Lorient, travaille sur la réduction des risques d'accidents de travail en mer.

Un manque de sécurité à bord des bateaux

« L'origine de l'IMP se situe dans les années 70. A l'époque, on commençait tout juste à parler d'hygiène et de sécurité au travail. Des universitaires lorientais qui travaillaient dans un laboratoire de recherche et, en parallèle, assuraient des formations dans les entreprises, ont commencé à s'intéresser au monde de la pêche. Et ils ont rapidement constaté le manque de sécurité sur les bateaux ». Les réglementations sur la sécurité des navires ne concernaient alors que le flotteur. Rien sur les équipements individuels des marins, ni sur la sécurité des manoeuvres, encore moins sur la prévention des risques. Le laboratoire universitaire ouvre un département sur la sécurité et les conditions de travail à la pêche maritime. Yvon Le Roy, jeune étudiant, rejoint l'aventure au début des années 80. « Dès le début, il nous paraissait évident qu'il fallait aller en mer. Après trois mois d'embarquement, la méthodologie de prévention à bord s'est dessinée : il fallait faire parler les marins et anticiper les risques ». C'est ce que le laboratoire commence à faire. Rapidement, il se retrouve submergé par des demandes émanant des professionnels. « Certes, nous faisions de la recherche appliquée, mais nous ne pouvions pas nous consacrer à ces demandes ». L'idée d'un organisme dédié à la prévention et au conseil commence à faire son chemin. « Et puis il y a le plan Mellick en 1989 ». Le premier plan de sortie de flotte des bateaux de pêche. La profession souffre, fait face à des inflations réglementaires et prend de plus en plus conscience de la nécessité de travailler dans de bonnes conditions.

La pêche a été le premier secteur d'intervention de l'IMP  (© : IMP)
La pêche a été le premier secteur d'intervention de l'IMP (© : IMP)

La prévention à la pêche, au commerce et pour la conchyliculture

« Guy Hanno, le délégué permanent de la CFDT pêche à Boulogne, a été le déclencheur de cette prise de conscience. Il a commandé le premier rapport d'accidentologie à la mer ». Celui-ci arrive en 1992 sur le bureau de Jean-Yves Le Drian, alors secrétaire d'État à la mer. C'est à ce moment-là que l'IMP a été créé, cofinancé majoritairement par l'ENIM, rejoint ensuite par la région Bretagne et maintenant la région Basse-Normandie. Même si les débuts ont été suscités par la pêche, l'IMP a également intégré les problématiques des marins de commerce et des conchyliculteurs. Au Conseil d'administration siègent ainsi Armateurs de France, la Coopération maritime, le Conseil national de la conchyliculture, l'Union des armateurs à la pêche de France, ainsi que tous les syndicats de marins. Et l'IMP est maintenant certifié qualité ISO 9002. « Au début, les armateurs ne savaient pas comment nous utiliser. Alors, nous sommes partis frapper à leur porte, leur expliquer notre démarche et comment nous pouvions travailler ensemble ». L'IMP explique ainsi rapidement aux professionnels que son rôle est uniquement du conseil. « Nous ne sommes pas là pour faire des prescriptions, puisque c'est la mission des inspecteurs de la sécurité des navires et des inspecteurs du travail ». Les ingénieurs de l'IMP créent rapidement un outil de collecte des données statistiques. Ils distribuent des fiches standardisées aux professionnels : pour chaque accident déclaré à l'ENIM, l'IMP reçoit la fiche qui décrit les causes et les circonstances de l'accident. Ces fiches sont conçues dans l'esprit de non réprobation et sont présentées comme déconnectées de toute action répressive.



L'IMP travaille également avec les conchyliculteurs  (© : IMP)
L'IMP travaille également avec les conchyliculteurs (© : IMP)

La chute à la mer, première cause de mortalité à la pêche

« On s'est vite aperçu qu'à la pêche, il y avait tout à faire. Alors on s'y est mis ». Première constatation, la cause de décès principal à la pêche est la chute à la mer, soit 8 à 10 décès par an, hors naufrage. « Nous avons alors décidé de beaucoup communiquer sur le vêtement de travail à flottabilité intégrée ». Face à des professionnels parfois réticents, parce qu'inquiets du fait que ces nouveaux équipements peuvent les gêner dans leurs manoeuvres, les techniciens de l'IMP ont été à l'écoute et ont fait preuve de pédagogie. « On n'est pas à leur place, mais les voir évoluer sur le bateau, cela nous aide à comprendre quel type de matériel est le plus adapté pour concilier leurs impératifs de pêche et les critères de sécurité ». Les lignes ont fini par bouger. La loi sur la pêche a introduit le rapprochement du code de travail maritime du code de travail général. Les équipements de protection individuelle sont entrés dans les textes et, progressivement, dans les moeurs. « La culture du facteur humain s'installe à la pêche. Nous sommes désormais sollicités sur de nombreuses thématiques : les conditions de repos, le bruit, la manutention... le changement de mentalité s'est opéré ».

La prévention est désormais intégrée par les armements à la pêche   (© : IMP)
La prévention est désormais intégrée par les armements à la pêche (© : IMP)

Les difficultés de statistiques au commerce

« Au commerce, la démarche est un peu différente. Nous avons été beaucoup sollicités au début des années 2000 quand la loi a introduit l'obligation, pour toutes les entreprises, de détenir un document unique de prévention ». L'expertise de l'IMP, axée autour du marin, est venue compléter celle des services qualité des armements, souvent très centrés sur la technique. « Les armements au commerce se rendent compte de la plus-value de la prévention et de la réflexion autour du facteur humain dans la sécurité à bord. Ainsi, nous avons mené avec CMA CGM un beau travail sur l'aménagement des plages de manoeuvres, un lieu très accidentogène, pour que celles-ci soient dimensionnées en fonction des déplacements des marins. Nous avons également travaillé avec plusieurs armements sur des formations sur les gestes et les postures. Marin au commerce, c'est un rythme : les quarts, l'éloignement, le bruit... Ces facteurs sont à prendre en compte pour améliorer la sécurité au travail ». L'IMP regrette cependant de ne pas pouvoir tenir des statistiques au commerce. « La typologie est extrêmement difficile à établir puisque nous ne recevons des fiches que sur les accidents des marins français. Or, on sait bien que les bords sont multinationaux. Partant de là, l'analyse des facteurs de risques ne peut être que partielle ».

Baisse des accidents de travail mais inquiétudes pour l'avenir

Depuis 1992, le travail de la petite association, qui compte 9 employés, a donc payé. Mais Yvon Le Roy ne crie pas victoire. « Depuis 1990, à la pêche, il y a une baisse des accidents à la manoeuvre. Mais le problème s'est déplacé. Désormais 30 à 35% des accidents arrivent à quai lors des opérations d'avitaillement ou de déchargement. Ce qui est une conséquence de la systématisation du déchargement par le bord, là où il y a quelques années ce travail était effectué par des dockers ou des ouvriers poissonniers ». Si la pêche aux arts traînants (drague et chalut) est toujours la plus dangereuse, il y a désormais une recrudescence d'accidents sur les fileyeurs. « Les pêcheurs mouillent de plus en plus de filets et il faut aller de plus en plus vite pour les remonter, afin d'éviter que les poissons pourrissent. Il y a eu 6 accidents mortels récemment sur ces bateaux, cette proportion devient inquiétante ». L'obligation prochaine de ramener les rejets va-t-elle susciter de nouveaux accidents sur des navires qui n'ont pas été construits pour cela ou qui ne pourront l'être que dans un système de jauge contrainte ? Comment peut-on apprécier les résultats de telles actions ? On peut se référer aux statistiques publiées par le Service de santé des gens de mer de la Direction centrale des Affaires maritimes, complétées par les analyses de détail conduites par l'IMP. Georges Tourret, le président de l'IMP constate que depuis sa prise de fonction fin 2003, le nombre des accidents du travail maritime a été réduit de plus d'un tiers (4002 accidents du travail en 2002 contre 2500 en 2010). Pour la seule variation entre 2009 et 2010 à effectifs quasiment constants (environ 28.000 emplois temps plein), la baisse a été de d'environ 15%. Pour les décès en mer, la baisse est aussi significative. En 2010 13 vies ont été sauvées grâce aux équipements préconisés par l'IMP, et depuis le début de l'année c'est encore une dizaine de vie sauvées qui a pu être comptée. « Ce sont des beaux résultats et tous ceux qui y ont concouru dans les armements, à bord des navires, dans les organisations professionnelles, dans les services de l'État, peuvent en être fiers », souligne Georges Tourret. Mais le président de l'IMP reste cependant soucieux. Les réorganisations administratives en cours entre ENIM et Affaires Maritimes pourraient-elles être susceptibles d'affecter le système de recueil et d'exploitation des données sur les accidents et donc les actions de prévention ? Il espère, en tous cas, que non.