Marine Marchande
Interview : Eudes Riblier quitte SeaFrance

Interview

Interview : Eudes Riblier quitte SeaFrance

Marine Marchande

Eudes Riblier a annoncé vendredi qu'il quittait ses fonctions de président du directoire de SeaFrance. Il devrait être remplacé par Pierre Fa, de la SNCF. Nommé le 5 janvier 2001 à la tête de la filiale transmanche de la SNCF, Eudes Riblier a accompagné, durant 8 ans, la mutation de la compagnie face à l'évolution du trafic transmanche et l'émergence de nouveaux concurrents. Adaptation face aux menaces, modernisation de la flotte, relations sociales parfois difficiles, notamment avec les officiers au printemps dernier... Eudes Riblier a accepté de faire le point, avec nous, sur ses 8 années passées à la tête de SeaFrance. Il explique également pourquoi il a choisi, aujourd'hui, de quitter l'armement.
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Mer et Marine : Quelles sont les raisons de votre départ ?

Eudes Riblier : Comme vous le savez, j'ai été victime d'un infarctus au mois de mai. Ce fut l'élément déclenchant. Ceci m'a amené à constater que je devais prendre du recul, pendant quelques temps, avec un quotidien lourd et chargé, comme on peut l'avoir à SeaFrance. J'ai besoin d'un temps de respiration. Guillaume Pépy, président de la SNCF, m'a donné son accord et m'a proposé de le rejoindre, dans un premier temps comme conseiller, puis dans un second temps pour prendre la tête d'une filiale opérationnelle du groupe.

Pourquoi ne pas avoir souhaité revenir à SeaFrance ?

Je pense qu'il faut savoir tourner les pages, aussi bien pour moi que pour SeaFrance. C'est nécessaire. On ne peut pas être en réserve pendant six mois et se remettre en activité. Ce n'est pas possible dans une activité comme celle de SeaFrance.

Vous êtes resté 8 ans à la barre de la compagnie. C'est une longue période. Quel bilan tirez-vous ?

C'est un beau mandat et nous avons fait de jolies choses. En 2001, j'ai rejoint une compagnie avec une flotte extrêmement ancienne et des habitudes de travail qui avaient déjà évolué mais le devait encore.
Maintenant, SeaFrance compte les 3 plus gros navires exploités entre Calais et Douvres, des bateaux qui sont, objectivement, les plus beaux de la ligne. Quant au trafic, on transporte aujourd'hui 50% de voitures en plus et le nombre de camions a pratiquement doublé en 8 ans.
La compagnie a évolué de façon extraordinaire malgré les épreuves. Nous avons eu l'effondrement de la passerelle à Calais, en 2005, ou encore l'année précédente l'arrivée d'un outsider low cost avec des effets importants sur le marché. Nous avons su faire face et montrer que nous étions capables de répondre aux challenges.
Aujourd'hui, SeaFrance est plus forte et bien mieux valorisée.

Le transport transmanche a souvent été marqué par une certaine agitation sociale. Les compagnies, comme SeaFrance, ont une image de relations difficiles entre la direction et les syndicats. Quelles évolutions avez-vous constaté ?

Nous sommes dans le secteur du transport et des services. La syndicalisation y est forte et il y a des réflexes de conflictualité.
Ce qui a été fait de plus important c'est de dire et montrer les choses, de faire comprendre en amont afin d'éviter les conflits. Quand on a un bon dialogue social, qu'il y a une compréhension des enjeux économiques et humains, on arrive à faire évoluer la société. Je ne dis pas que tout est rose, mais on arrive beaucoup mieux, aujourd'hui, à faire partager les enjeux. Et tout le monde comprend que c'est mieux d'avoir une entreprise qui gagne et peut redistribuer. Il fallait faire, ensemble, tous les efforts de productivité possibles et quand cela était payant, on savait dire merci.

Tous les personnels ne se sont pourtant pas sentis considérés de la même manière. Beaucoup de reproches vous ont été adressés par les officiers, qui ont observé une très longue grève au printemps. Est-ce que vous n'avez pas raté des rendez-vous avec les officiers ?

Il y a sans doute eu des rendez-vous ratés et il y a des choses douloureuses. Quand j'entends qu'ils n'ont pas eu la place qu'ils souhaitaient dans la compagnie, je rappelle que, lorsque je suis arrivé, on traitait les officiers, y compris les commandants, comme des conducteurs d'autobus. Ce n'est pas l'image que j'ai de leur travail, ni celle que j'ai voulu donner. Malheureusement, une mauvaise compréhension est demeurée.

De manière générale, quelles sont encore les faiblesses de SeaFrance et les défis qui attendent la compagnie ?

Il faut toujours plus de cohésion. Quand l'ensemble de la société est soudée sur un objectif commun à tout le monde, elle peut faire des miracles. SeaFrance doit pouvoir réagir très vite et à toutes les opportunités qu'elle peut saisir. Le récent incendie dans le tunnel sous la Manche en est une parfaite illustration. Nous avons immédiatement adapté le cycle d'exploitation du Molière et réorganisé en quelques jours la flotte. La compagnie a fait preuve d'une grande capacité d'adaptation et c'est comme ça qu'elle est capable de gagner.

On a beaucoup parlé d'une possible vente de la compagnie par la SNCF. Pensez-vous que l'avenir de l'armement sera toujours dans son contrôle par un groupe public ?

La question est de savoir si nous avons un actionnaire qui peut et a envie d'accompagner l'entreprise dans ses développements ? Durant 8 ans, la SNCF a été un actionnaire qui m'a accompagné dans les demandes d'investissements que j'avais. J'ai obtenu ces financements plus ou moins rapidement et plus ou moins facilement mais je les ai toujours obtenus quand nous en avions besoin.
Dans le même temps, on peut aussi considérer que SeaFrance est intégrée à une structure qui n'a pas d'intérêt autre dans le maritime et qui n'est donc pas, théoriquement, le meilleur actionnaire possible. Il y a sûrement des actionnaires solides et impliqués dans le maritime.

Comment voyez-vous l'évolution du marché dans le détroit du Pas-de-Calais ? Norfolkline connaît une belle croissance, P&O a décidé de renouveler sa flotte avec deux grands ferries, LD Lines va s'implanter à Boulogne... Est-ce que cela ne va pas faire trop ?

Le détroit a toujours été un marché terriblement concurrentiel et actif. Le tunnel sous la Manche a pris, en gros, la moitié du marché. Stena et Overspeed ont disparu. Norfolkline est montée en puissance, Speed Ferries est arrivée, Louis Dreyfus va s'implanter à Boulogne...
Mais je crois aujourd'hui que, pour quelques temps, nous ne sommes plus dans un marché en perpétuelle expansion. La Grande Bretagne est entrée en récession. Pendant 18 mois à deux ans, le marché sera au mieux stable et sans doute baissier.
On peut espérer qu'à l'arrivée des nouveaux navires de P&O, fin 2010 et fin 2011, le marché aura repris de la vigueur. Il faudra également voir, en contrepartie de ces entrées en flotte, combien de navires ils vont enlever de la ligne. Il y aura forcément une adaptation.

Vous-même avez décidé de repasser à une flotte de 5 navires, au lieu de 6 depuis 2005. Conserver en réserve le SeaFrance Renoir a pourtant été une bonne idée puisque ce bateau permet actuellement d'absorber une partie du trafic du tunnel pendant les réparations...

C'est vrai mais on ne peut pas imaginer de garder un navire en réserve en attendant un problème dans le tunnel une fois tous les dix ans. Ce serait bien trop coûteux. Nous avons gardé le Renoir car je voulais un navire de renfort pour les arrêts techniques des autres bateaux fin 2008 et début 2009 et offrir ainsi un service continu. Mais il est évident qu'ensuite, le Renoir sera vendu.
Pour le moment, notre système d'exploitation est basé sur un navire de renfort avec deux ou trois allers-retours par jour pouvant passer à cinq rotations. Avec l'entrée en service du Molière, c'est le Cézanne qui assurera cette fonction. Nous garderons donc une souplesse que n'ont pas nos concurrents.

Vous parlez de la vente du Renoir mais vous cherchez déjà depuis des mois un acquéreur pour le Manet. Dans un marché du ferry qui semble moins favorable aujourd'hui, est-ce que SeaFrance ne risque pas de se retrouver avec ses vieux navires sur les bras ?

La difficulté du Manet, c'est qu'il a été mis sur le marché un peu tard, c'est-à-dire en début d'année. Cela ne laisse pas assez de temps pour les visites et une mise en ligne au début d'une saison estivale. Aujourd'hui, la période va rendre la vente plus favorable et je pense qu'elle va intervenir dans les mois qui viennent.

Une dernière question concernant Armateurs de France. Vous êtes actuellement président de cette organisation patronale. Allez-vous continuer ?

J'ai proposé de rester président de cette association, dont je suis élu à titre personnel, jusqu'au mois d'avril prochain, c'est-à-dire jusqu'à la fin de mon mandat.
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Propos recueillis par Vincent Groizeleau - © Mer et Marine, 2008

Interviews My Ferry Link (ex-SeaFrance)