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Interview : Hervé Morin, ministre de la Défense

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Interview : Hervé Morin, ministre de la Défense

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BPC « russe », frégates « saoudiennes », avenir de DCNS, consolidation de l'industrie navale européenne, soutien à l'exportation... Hervé Morin était à Lorient, jeudi dernier, pour la découpe de la première tôle de la Normandie, seconde frégate française du programme FREMM. Occasion d'interroger le ministre de la Défense sur les sujets d'actualité du moment, dans un environnement qu'il semble particulièrement apprécier.
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Monsieur le ministre, vous avez visité le site DCNS de Lorient et, notamment, le chantier de la frégate Aquitaine, première unité du programme FREMM. Quel est votre sentiment ?

Vous savez, visiter une entreprise comme DCNS, c'est toujours un vrai moment de bonheur. Non pas uniquement pour le ministre de la Défense, mais pour le Français que je suis, parce que vous avez là un joyau industriel exceptionnel avec des savoir-faire uniques. Et j'ai toujours, à chaque instant d'une visite comme celle-ci, le sentiment profond que la France a une chance extraordinaire d'avoir ces compétences, ces savoir-faire, ces technologies et cette capacité industrielle qui est probablement unique en Europe. Il y a très peu d'entreprises qui sont à la fois capables de réaliser des bâtiments aussi modernes et sophistiqués que celui-ci, capables de réaliser des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins et capables, aussi, d'intégrer des systèmes d'armes aussi complexes. Donc, honnêtement, ce sont plutôt des moments de fierté.

A l'occasion de cette visite, vous avez annoncé la commande des trois dernières frégates du programme FREMM, ce qui portera la série à 11 bâtiments, sans compter l'export. Les syndicats restent néanmoins inquiets, notamment pour l'emploi...

J'ai indiqué aux syndicats que DCNS a la chance d'avoir un gouvernement qui n'a jamais consacré autant d'argent à l'équipement des armées. Nous faisons un énorme effort de réorganisation de l'ensemble de nos structures et, dans la loi de programmation militaire, nous consacrons 18 milliards d'euros par an à l'équipement des forces, contre 15 milliards d'euros pour la LPM précédente. DCNS bénéficie de l'effort que l'Etat fait pour moderniser sa flotte, de l'effort que fait le pouvoir politique pour promouvoir les produits de DCNS. Honnêtement, les inquiétudes je les comprends parce que, tant qu'on est en vie on a des inquiétudes, mais je ne voudrais pas qu'on les déforme. DCNS doit affronter une concurrence considérable et acharnée sur les programmes navals. Il y a une industrie navale européenne extrêmement fragmentée et qui est donc concurrente pour de nombreux produits, il y a la concurrence asiatique. Et en dépit de tout cela, nous sommes capables de gagner d'énormes marchés à l'exportation. Parce que le pouvoir politique, le président de la République et moi-même, consacrons beaucoup d'énergie pour faire en sorte que les produits de DCNS gagent des marchés. Ce que nous avons fait par exemple au Brésil est formidable. Ce que nous essayons de faire dans un certain nombre de pays est porteur d'espoir. J'ai donc dit aux salariés de DCNS que tout cela permettait à la fois de conforter l'entreprise, mais ne l'empêchait pas de continuer à améliorer sa performance et sa compétitivité. Et il le faut, puisque les autres ne nous attendent pas.

Vous parlez de votre soutien à l'export. Les Russes se sont montrés intéressés par l'acquisition de Bâtiments de Projection et de Commandement. Vous étiez récemment à Moscou. Est-ce que c'est un projet que vous soutenez ?

J'ai rencontré mon homologue russe, Anatoli Serdioukov, j'ai vu le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, et le président Medvedev. Ce dernier et le ministre de la défense m'ont indiqué à quel point ils étaient désireux d'engager une coopération militaire, notamment sur ces BPC. Pour ma part, c'est une opportunité que je considère comme extrêmement intéressante. Je crois qu'il ne faut plus regarder la Russie avec des yeux d'avant 1989. Le mur de Berlin est tombé. La Russie n'est plus l'URSS et la Russie est un pays avec lequel nous avons un partenariat à construire. Ce n'est pas simplement un partenariat sur des coopérations industrielles. C'est un partenariat beaucoup plus large, afin de construire, en Europe, une aire de stabilité, de sécurité et de paix. Dès lors qu'on dit vouloir construire avec les Russes cet espace de sécurité, de liberté et de paix que doit être le continent européen, et bien on doit aussi considérer que l'on peut coopérer sur des programmes d'armement avec la Russie, notamment des bâtiment de la sorte, qui sont essentiellement des bâtiments de conception civile. Il n'y a, à mon sens, aucune raison de ne pas le faire.

Le président Sarkozy est d'accord avec vous sur cette approche ?

Je viens de vous donner le point de vue du ministre de la Défense. Ensuite il y a une procédure interministérielle et une décision qui est prise au plus haut niveau. Mais j'espère qu'on entendra mes arguments.

Il faut rappeler que les BPC, conçus par DCNS, sont maintenant réalisés par les chantiers STX de Saint-Nazaire. La réalisation du 3ème BPC pour la Marine nationale y est d'ailleurs en cours mais, malgré cette commande, leur situation est très difficile. Pensez-vous que le manque de charge chez STX France et leur besoin d'engranger des contrats peut peser dans la décision concernant le bâtiment russe ?

Comme vous le savez, nous avons, dans le cadre du plan de relance, décidé d'avancer la construction d'un troisième bâtiment de projection et de commandement pour pour permettre à STX Saint-Nazaire de passer ce mauvais cap. Un BPC c'est 25% de leur plan de charge. Moi je trouve que ce ne serait pas forcément une mauvaise nouvelle pour Saint-Nazaire, mais également pour DCNS, que nous puissions avoir d'autres commandes.

Les exportations françaises de matériels militaires, tous types confondus, ont été exceptionnelles en 2008. En sera-t-il de même cette année ?

Nous avons fait en 2008 la meilleure année depuis l'an 2000. J'avais fixé comme objectif 6.7 milliards d'euros et nous avons finalement fait 7.3 milliards. L'année 2009 s'annonce d'un très bon cru. Après il y a les difficultés de la comptabilité nationale puisque vous savez que, pour qu'un contrat soit compté dans l'année, il faut attendre le versement du premier acompte. Mais les contrats au Brésil, qu'il s'agisse des 51 hélicoptères, des sous-marins vendus par DCNS et d'autres perspectives, font que les années qui viennent devraient être bonnes.
Tout ceci est la conjonction de trois éléments. C'est bien entendu un excellent produit, ce sont des industriels dont les équipes sont capables de faire la promotion de ce produit. Mais cela ne suffit pas. Car acheter un programme d'armement, ce n'est pas seulement acheter un produit, c'est aussi un acte politique. Il faut donc un appui politique considérable. Ce sont ces trois facteurs qui font que l'industrie française peut gagner des parts de marché : Un produit, à un bon prix, avec un industriel qui fait son travail de promotion et de partenariat, ainsi qu'un soutien politique complet et total. Sans soutien politique, totalement engagé, l'industrie française est handicapée. Et je pense que depuis 2007, nous avons démontré avec le président de la République et avec l'ensemble de nos équipes que nous étions totalement engagés pour soutenir ce fleuron industriel que représente l'industrie d'armement française.

Dans votre discours prononcé à Lorient à l'occasion du lancement de la construction de la frégate Normandie, vous êtes revenu sur la nécessaire consolidation de l'industrie navale européenne. C'est l'un des objectifs fixés à Patrick Boissier, président de DCNS depuis janvier dernier ?

Le président de DCNS a comme mandat d'être un acteur de cette recomposition industrielle mais, pour un mariage ou pour des fiançailles, il faut être deux. Nous sommes ouverts et prêts à discuter. Ce qu'il faut c'est qu'en face nous ayons des entreprises qui aient aussi envie de discuter. Nous aimerions que les discussions avancent plus vite qu'elles n'ont avancé avec TKMS. Il y a des discussions potentielles et possibles avec d'autres pays. J'ai notamment indiqué au président Boissier que les Polonais étaient intéressés pour avoir des discussions industrielles. Sur ce sujet là, ça avance un peu plus. Mais il est clair qu'il faudra, un jour, que le paysage industriel naval européen se recompose parce que nous sommes concurrents face à un monde qui est déjà extrêmement concurrentiel. Donc il serait préférable que les Européens soient organisés.

On a quand même l'impression que le mouvement de consolidation, qui semblait prometteur au début des années 2000, est complètement au moins mort...

Oui, peut être. C'est vrai que ça n'avance pas. Mais DCNS, qui s'est profondément transformé depuis des années, qui a désormais tous les outils juridiques pour le faire, grâce à la loi de programmation militaire, sera le pivot de cette recomposition industrielle. J'en suis sûr. Parce que DCNS a la chance d'avoir un pays qui consacre encore beaucoup d'argent à sa défense. Je le rappelle, nous y consacrerons 377 milliards d'euros sur deux lois de programmation. Nous avons donc tous les atouts pour réussir. Il faut que DCNS améliore sa compétitivité pour que nous soyons le plus attractif possible. Nous avons les savoir-faire, les technologies et l'outil industriel qui doivent nous permettre d'être le pivot de cette recomposition du paysage industriel européen.

Comment y parvenir ?

De manière générale il faut s'attacher à la recomposition du paysage industriel européen et, en même temps, voir dans quelles conditions nous pouvons partager des compétences. Je pense qu'il faut accepter l'idée d'abandonner, au niveau européen, un certain nombre de compétences, en acceptant des dépendances mutuelles. Entre Européens, il faut que nous acceptions l'idée que des pays détiennent certaines compétences clés mais que tous les Européens puissent se dire que l'Europe est encore capable de bâtir et mener des programmes. On peut penser à l'avion A400M, à l'hélicoptère lourd, ou à des domaines touchant à la guerre des mines ou à la protection des approches maritimes...

Dans quelques semaines, Patrick Boissier dévoilera le nouveau plan stratégique et la réorganisation de DCNS. Ce plan est pour le moment confidentiel mais, vous qui le connaissez sans doute, qu'en pensez-vous ?

J'en connais les grandes lignes et je pense que la stratégie du président Boissier est la bonne. D'abord, il le fait dans le cadre d'un dialogue social extrêmement approfondi. On ne peut pas faire évoluer une entreprise si les hommes n'y adhèrent pas. C'est, en termes de méthode, un point absolument fondamental et essentiel. J'y étais très attaché et j'étais convaincu que le président Boissier ferait cela avec le souci qui est le siens. DCNS est une entreprise qui s'est beaucoup transformée en quelques années, mais qui vient du lointain passé des arsenaux, avec une histoire de près de 400 ans.
L'idée d'améliorer la performance et la compétitivité de l'entreprise pour être en mesure d'avoir les meilleurs prix dans un monde extrêmement concurrentiel et de faire en sorte que, parce que l'entreprise a de meilleurs prix, elle puisse ré-internaliser une partie de son activité, tout cela va plutôt dans le bon sens. Tout le monde devrait y adhérer. Je pense que c'est la bonne stratégie pour faire de DCNS une entreprise qui soit solide sur ses bases, capable de nouer des partenariats industriels, d'être le pivot de la recomposition européenne, et à l'exportation, d'être en mesure de porter l'industrie française. De là, on peut créer de l'emploi.

Lors d'un déplacement à Saint-Nazaire, en 2008, Nicolas Sarkozy a relancé l'idée d'un rapprochement entre STX et DCNS. Patrick Boissier pense qu'il y a beaucoup de synergies entre les deux entreprises, qui réalisent ensemble les BPC. Le président de DCNS estime toutefois que « de là à imaginer un rapprochement capitalistique, il y a un pas qui n'est pas franchi »...

Et qui n'est pas d'actualité...

Concernant DCNS, 11 FREMM sont maintenant notifiées pour la Marine nationale et une autre frégate a été commandée par le Maroc. Dans votre discours, vous avez également évoqué des projets en Grèce, au Brésil, en Algérie et en Arabie Saoudite. Concernant cette dernière, où en sont les discussions ?

Je suis d'un naturel optimiste. Nous avons le meilleur produit, ça j'en suis certain et je l'ai souvent expliqué à mon homologue saoudien. Entre ce que propose la concurrence et ce que propose la France, il n'y a pas photo, tant sur le bâtiment en lui-même que sur le système d'armes.
Maintenant les discussions sont toujours extrêmement longues. Comme vous le savez, en plus de cela, le contexte politique local est un peu difficile.
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Propos recueillis à Lorient par Vincent Groizeleau.

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