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Interview : Jean-Marie Carnet, délégué général du GICAN

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Interview : Jean-Marie Carnet, délégué général du GICAN

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Organisateur du salon Euronaval, qui se tient cette semaine au Bourget, le Groupement Industriel des Constructions et Armements Navals regroupe 134 adhérents, représentant quelques 50.000 emplois et 5 milliards d'euros de chiffre d'affaires. On y trouve aussi bien de grands groupes internationaux que des PME et PMI, le GICAN permettant de rassembler et porter les intérêts du secteur naval et maritime français. Pour parler de son action mais aussi de l'évolution du secteur et des grands programmes en cours, nous recevons Jean-Marie Carnet, délégué général du GICAN.
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Mer et Marine : Historiquement, le GICAN était très focalisé sur les industries d'armement mais, au fil du temps, le groupement s'est largement ouvert ?

Jean-Marie Carnet : Le GICAN est une association regroupant les industries navales de défense, les équipementiers mais aussi les sociétés liées à la sécurité et la sûreté maritime. Ce sont les sociétés qui conçoivent, réalisent et entretiennent des systèmes d'armes, des navires, des munitions et des équipements maritimes. On note d'ailleurs que les équipementiers sont, de plus en plus, communs au civil et au militaire, avec beaucoup de polyvalence.
De plus, la sécurité et la sûreté maritime sont à l'ordre du jour et qui nécessitent le développement de nouveaux matériels.

La problématique de la sécurité et de la sûreté maritime est notamment renforcée par l'actualité. On pense notamment à la protection des ports, à la piraterie ou encore à l'immigration et à la lutte contre le narcotrafic...

Oui, c'est quelque chose qui se développe depuis 5 ou 6 ans avec une problématique de base : Qu'est ce que la sécurité et la sûreté maritime et que peut on proposer dans ce domaine. Car il n'y avait pas, jusqu'ici, d'équipements spécifiques et donc de directives claires de la part des Etats. C'est pourtant devenu un problème quotidien, comme on le voit avec la piraterie ou les attaques de navires, comme le pétrolier français Limbourg il y a quelques années. Il y a aussi l'exemple de l'immigration clandestine, qui se développe en Méditerranée, tout comme les trafics illicites sur des embarcations rapides, les « go-fast ».
Il faut donc pouvoir détecter, intercepter, mais aussi pouvoir le faire en toute légalité, de manière à faire en sorte que les personnes interceptées soient condamnées.
Le GICAN est très proche de cette problématique car, après avoir intégré, en 2005, le Comité français des équipementiers du naval (COFRENA), l'Association des technologies de sécurité maritime (ATECHMAR) nous a rejoint en 2006. En deux ans, nous sommes donc passés de 65 à 134 membres.

Qu'attendent vos membres de l'action du GICAN ?

C'est une vraie prestation. Etre au GICAN, c'est déjà appartenir à un club et donc avoir des relations entre membres, entre grands groupes et PME, ces dernières pouvant, ainsi, mieux approcher les donneurs d'ordres.
Derrière, il y a une structure de réflexion et d'information : Comment, par exemple, améliorer les problématiques de délais de paiement. Ou encore comment décliner les problématiques de propriété intellectuelle et industrielle dans le cadre de contrats entre sous-traitants et donneurs d'ordres...
Nous menons, également, une action externe. Le groupement, qui est un relai d'opinions, est actif sur le lobbying par rapport aux pouvoirs publics français, mais aussi vis-à-vis de l'Europe. Il intervient pour défendre une thèse ou une conception mais nous ne défendons pas les intérêts particuliers. Nous portons des positions collégiales, qui sont donc mieux reçues. Le GICAN a aussi une démarche de promotion commerciale dans le cadre d'expositions. En France, c'est bien évidemment Euronaval, mais il y a aussi les salons étrangers.

Aidez-vous les PME à se faire connaître ?

Nous installons notamment un pavillon France pour afficher l'ensemble des compétences de nos membres. C'est très important pour les PME, qui n'ont pas le temps ni les moyens financiers pour investir dans un stand au bout du monde. Nous prenons donc en charge leur matériel et leur documentation, que nous installons au pavillon. De plus, nous élaborons des rendez-vous avec des délégations étrangères, nous les aidons à préparer des campagnes de presse ou nous nous chargeons de les inscrire dans les annuaires. C'est un travail de facilitateur qui vise à valoriser les petites et moyennes entreprises.
Enfin, le GICAN assure une veille stratégique et un recueil d'informations, qui sont ensuite distribuées aux adhérents.

C'est aujourd'hui que s'ouvre Euronaval, qui se déroulera jusqu'à vendredi au Bourget. Quel est le poids et la particularité de ce salon par rapport à ses homologues étrangers ?

Euronaval est le seul salon international totalement consacré au secteur naval. Les autres expositions internationales portent généralement sur deux armes, voire trois armes. Et généralement, le naval est beaucoup moins bien traité que le secteur terrestre, par exemple. C'est d'ailleurs assez logique car tous les pays n'ont pas une façade maritime et une marine, alors que tous les pays ont une armée de Terre pour se défendre. De fait, le naval est souvent oublié.
Euronaval est donc la seule exposition au monde représentant le marché naval. Nous avons 36 pays exposants, 75% des pays ayant une industrie navale étant présents. Les plus grands sont tous ici. C'est pourquoi 65 pays acheteurs envoient une délégation.

Que viennent chercher les pays acheteurs ?

Ils viennent voir l'état de l'art et la concurrence. C'est facile, dans un même lieu, de voir ce que proposent les Français, les Allemands, les Anglais, les Italiens ou encore les Espagnols. Les produits de chacun sont présentés. C'est un véritable catalogue vivant où les clients peuvent dialoguer avec leurs fournisseurs mais aussi d'autres utilisateurs. Par exemple, les officiers des marines étrangères discutent beaucoup avec leurs homologues de la Marine nationale. Il y a des débats entre organisateurs et même des conférences organisées pour cela. Nous organisons, de même, des débats entre les industriels sur l'adaptation des produits à l'évolution des menaces.

Un salon comme Euronaval est un gain de temps est réel pour les industriels ?

Absolument. C'est le dialogue permanent entre clients et fournisseurs. Chacun a le temps et peut se rencontrer sans stress. En une semaine, on rencontre directement tous les clients potentiels directement à Paris. C'est donc une occasion unique de rencontrer tout le monde à moindre frais. Car, pour faire la même chose sans salon, il faudrait envoyer des commerciaux dans le monde entier, ce qui est très lourds et très coûteux.

On constate que l'innovation est au coeur du salon...

Oui car c'est le moteur de la performance de demain. Pour rester en pointe, l'industrie navale européenne doit innover pour avoir une longueur d'avance. D'ailleurs, pour cela, l'Etat doit avoir conscience qu'il doit financer la recherche. C'est aussi vrai pour l'Europe, qui doit participer au maintien d'une base technologique européenne sur tous les domaines.

Les nouveautés viennent souvent, d'ailleurs, des PME ?

Les développements technologiques sont, en effet, souvent l'apanage des petites PME, qui sont souvent fragiles. C'est d'ailleurs pourquoi, cette année, nous avons souhaité mettre à l'honneur les PME et la problématique du maintien des compétences et de l'innovation. Des Trophées seront remis mardi par le ministre de la Défense, Hervé Morin. Un prix sera remis sur le thème de l'innovation, pour récompenser les créations d'une entreprise, le faire savoir et afficher haut et fort ses compétences. Un autre trophée sera décerné à une PME pour sa croissance régulière. Enfin, un troisième sera remis à une entreprise qui est parvenue seule à se développer à l'export. Ce sont donc les trois stades de la vie d'une petite entreprise que nous souhaitons récompenser, de son lancement au stade de la maturité.

Hervé Morin présentera mercredi le projet de Loi de Programmation Militaire. La LPM fait suite au Livre Blanc, publié en juin dernier. Comment les membres du GICAN abordent-il cette période réputée difficile ?

Les programmes nationaux sont fondamentaux car l'industrie de défense vit en fonction des LPM et des orientations politiques. Toutefois, le Livre Blanc tel qu'il est sorti et la loi de programmation qui va en découler sont, dans le domaine naval, assez consistants. Le Livre Blanc a confirmé le besoin d'une marine de premier rang et le maintien de la dissuasion à deux niveaux : Les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins et la composante aéroportée. Il en découle, dans la LPM, la modernisation M 51 des trois premiers SNLE, mais aussi leur environnement, avec le maintien des six sous-marins nucléaires d'attaque du type Barracuda. Il en découle aussi les frégates multi-missions. Il en était prévu 17 et il n'y en aura que 11. C'est vrai mais, d'un autre côté, un industriel qui reçoit une commande de 11 bateaux ne peut pas se plaindre.
Quant au second porte-avions, il n'est pas annulé mais différé à 2011 ou 2012. Il serait prévu dans la LPM.

Maintenant que les Anglais ont lancé leur projet et que les Français le décalent de trois à quatre ans, pensez-vous que les études qui avaient été menées dans le cadre de la coopération franco-britannique sont caduques ?

Il faut redéfinir la taille et la propulsion du navire, ainsi que le système d'armes à bord. Cela ne peut vraisemblablement plus être le modèle britannique, qui n'avait d'intérêt que si nous réalisions notre porte-avions en même temps que les leurs et en liaison avec les Britanniques.

La propulsion nucléaire peut-elle revenir d'actualité pour le PA2 ?

Le prix du pétrole, même s'il a récemment baissé, remontera inévitablement. Or, on dit que le pétrole, nous en avons pour 40 ans et le porte-avions doit être en service 50 ans. Je ne vous fais pas de dessin. Dès la conception il faut prendre ce contexte en compte et, évidemment, la question du nucléaire se pose.

La consolidation de l'industrie navale en Europe est toujours posée. On en parle depuis des années mais cela ne semble pas avancer très vite ?

Il y a des restructurations possibles. La problématique, c'est que les Allemands et les Français ont fait des champions nationaux. L'Italie a son champion et la Grande-Bretagne se restructure en ce sens. Toute la difficulté est, ensuite, de faire un champion supranational. On voit que le modèle EADS a eu du mal et chacun se dit que ce n'est peut être pas ce modèle là qu'il faut reproduire.
La restructuration de l'industrie navale européenne sera sans doute plus longue que prévu et se fera probablement par la technologie, à la faveur de nouveaux projets.

Le temps joue-t-il en la faveur de DCNS par rapport aux Allemands, notamment sur les sous-marins ?

Ce que l'on observe c'est que la France a été longtemps absente du segment des sous-marins conventionnels à l'export car DCN, qui était un service d'Etat avant 2003, ne réalisait plus que des bâtiments à propulsion nucléaire pour la marine. Depuis, elle a réinvesti sur ce marché et a remporté de beaux succès. Sur les trente dernières années, il est vrai que les Allemands ont vendu beaucoup plus de sous-marins que les Français. Mais sur les cinq dernières années, on en a vendu un peu plus. Donc nous ne sommes pas à la remorque.

Ce qui permettrait d'être plus fort pour négocier ?

Je pense que oui. C'est un rapport de force mais TKMS, contrairement à DCNS, n'a pas de marché national important. Il est donc beaucoup plus tributaire de l'export et, de ce fait, la conjoncture l'impact plus que DCNS.

Qu'en est-il des Russes, qui sont restés en marge ces dernières années et que l'on sent revenir sur le marché ?

Ils ont été en effet très absents mais ils essayent de revenir, et reviennent bien. Il faudra compter avec eux car ils essayeront de revenir dans la course avec des prix compétitifs et des produits performants.

Les Européens doivent-ils craindre les nouveaux entrants, comme les pays asiatiques ?

Ce seront des compétiteurs mais avec des produits de la génération d'avant. Ils s'adresseront à un marché qui n'est pas demandeur du dernier cri technologique, par exemple des pays moins riches et moins développés.
Ce qu'il faut voir, c'est que sur ce marché, l'attrait de la technologie est important. Quand on voit l'AIP (système de propulsion anaérobie pour sous-marins classiques, ndlr), qui permet de passer de trois jours à plus de deux semaines en plongée, ça change tout.
Cette longueur d'avance dont je parlais tout à l'heure, elle est ici. C'est ce qui permet à l'Europe d'être présente et tout à fait performante dans la compétition internationale. Dans le domaine militaire, où le client est à la recherche du « must » technologique, si on est un cran au dessus des autres, on sait que l'on assure mieux sa sécurité. Autrement, on n'a pas les moyens de ses ambitions et on se contente des produits ayant une génération de retard. D'ailleurs, on constate souvent que les clients préfèrent le top, ou n'achètent rien. Je pense donc que la concurrence des nouveaux entrants sera limitée.
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Propos recueillis par Vincent Groizeleau