Défense
Interview : Jean-Michel Palagos, président de DCI

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Interview : Jean-Michel Palagos, président de DCI

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Détenue par l’Etat et les industriels français, DCI assure depuis 1972 le transfert du savoir-faire opérationnel de l’armée française vers des pays alliés. Forte de 800 salariés, dont 70% de militaires et d’anciens militaires, la société est très présente dans le domaine naval, où œuvre sa branche NAVFCO. DCI forme les militaires appelés à utiliser des matériels acquis auprès des industriels français, mais a également noué des partenariats à long terme avec certains pays, comme l’Arabie Saoudite, le Koweït et le Qatar, dont les officiers et officiers mariniers viennent en France se spécialiser ou apprendre leur métier.

En 2013, DCI, en partenariat avec Piriou, s’est même dotée de son propre outil naval avec la construction, à Concarneau, de l’Almak, un bâtiment spécialement conçu pour la formation maritime des cadets étrangers.

Un an après le baptême du navire, nous faisons le point avec Jean-Michel Palagos, président de DCI, sur ce nouvel outil et l’activité de l’entreprise dans le domaine naval.  

 

MER ET MARINE : Vous avez créé l’an dernier une filiale avec le chantier breton Piriou. Navocean assure l’exploitation de votre premier bâtiment de formation maritime, l’Almak. Quel premier bilan tirez-vous de ce partenariat ?

 

JEAN-MICHEL PALAGOS : C’est un partenariat fantastique. Piriou est comme nous un ETI, on s’entend très bien et la collaboration est équilibrée. L’Almak, qui a été inauguré il y a un an, fonctionne parfaitement bien. Le bâtiment a déjà effectué plus de 36 semaines de navigation dans l’année et nous avons déjà formé plus d’une centaine de cadets à son bord. Le bâtiment, qui est armé par 8 marins et peut accueillir 17 stagiaires, soit un membre d’équipage pour deux cadets, peut réaliser des traversées de 10 jours mais part généralement le lundi et rentre le vendredi.

 

Pourquoi avoir décidé de construire ce navire ?

 

L’Almak nous permet de disposer de notre propre outil et donc d’avoir plus de flexibilité. Dans le même temps, cela soulage l’Ecole navale et ses deux bâtiments de formation à la navigation, que nous utilisions auparavant. La marine peut, ainsi, économiser le potentiel de ses bateaux et, de notre côté, nous avons une véritable autonomie dans la formation, avec la possibilité de mettre en place un suivi personnalisé pour les cadets. Le système est très efficace et très souple.

 

La construction d’autres BFM est-elle envisageable ?

 

Si nous parvenons à occuper l’emploi du temps de deux Almak, nous en construirons un deuxième. Et c’est un objectif vers lequel nous souhaitons tendre !

 

A quand remonte votre activité dans le secteur naval et quel type de formation dispensez vous?

 

Comme vous le savez, DCI assure depuis sa création le transfert du savoir-faire de l’armée française vers des pays alliés. Notre présence dans le domaine naval, via notre branche NAVFCO, remonte au premier programme SAWARI, signé avec l’Arabie Saoudite dans les années 80.

Alors que les industriels assurent la formation technique aux équipements, nous assurons la formation opérationnelle des équipages sur les bâtiments. Cela passe par exemple par l’apprentissage de la tactique, mais aussi la cohésion de l’équipage. Au-delà de la technique et du métier, les jeunes marins doivent en effet apprendre à travailler ensemble, sur bâtiments de surface comme sur sous-marins.

 

Quelles sont les forces de DCI ?

 

D’abord, je suis convaincu que l’armée française est aujourd’hui la meilleure d’Europe, et  elle l’a démontré dans les opérations intervenues ces dernières années. Assurer le transfert du savoir-faire opérationnel de l’armée française est donc un gage de qualité et d’efficacité pour les pays partenaires. Ensuite, DCI propose les mêmes formations que celles des militaires français. Ces formations dispensées aux élèves étrangers sont très encadrées, sous forme de tutorat et d’accompagnement,  ce que ne proposent pas les autres pays.  Enfin, cela fait 42 ans que nous faisons cela, c’est un métier et, contrairement à ce que beaucoup pensent, ça ne s’invente pas, c’est un vrai savoir-faire que toute nos équipes ont forgé au fil des années.

 

Vous avez évoqué les sous-marins. Or, la Marine nationale n’exploite plus depuis une dizaine d’année de sous-marin classique. Sa flotte est désormais uniquement constituée de bâtiments à propulsion nucléaire, dont le concept d’emploi est différent. Comment faites vous avec les équipages des sous-marins conventionnels vendus par la France ?

 

La grande force de DCI est d’avoir maintenu des compétences dans la mise en œuvre de sous-marins classiques, en recourant notamment à des anciens de la Marine nationale. C’est une expertise très précieuse qui permet d’assurer une formation complète, même si les marins que nous recevons n’ont jamais mis les pieds sur un sous-marin. C’est ce que nous avons vécu lorsque la Malaisie a acheté à la France deux Scorpène, qui sont devenus les deux premiers sous-marins de l’histoire du pays. Or, après plusieurs années de formation, l’équipage du premier sous-marin, parti de Toulon en 2009, a pu sans problème rallier sa base à Bornéo. Cela démontre le niveau de maturité des marins et la qualité de la formation qu’il on reçue.

 

Vous assurez également des cursus classiques pour les officiers, qui restent de longues années en France. Comment ce séjour se passe-t-il ?

 

Nous avons deux cursus longs : le CENOE (Cours de l’Ecole Navale pour Officiers Etrangers) et SAGEMA (Saudi Grandes Ecoles Marine). Depuis Sawari II, nous avons formé à l’Ecole navale un bon millier d’officiers. Lorsqu’ils arrivent en France, ils passent d’abord par Cherbourg, où ils sont accueillis dans des familles françaises. Pendant un an, ils s’immergent dans la culture francophone et apprennent notamment la langue. Ensuite, ils partent deux ans en Bretagne pour suivre des cours à l’Université ou à l’IUT. Puis ils rejoignent l’Ecole navale, où ils passent trois ans, aux côtés de leurs homologues français.

 

Les cours sont les mêmes que pour les élèves de la Marine nationale ?

 

Absolument. Les formations proposées par DCI sont identiques à celles que suivent les Français. Les titres et le contenu sont les mêmes. Il n’est pas question de distribuer des diplômes au rabais, c’est une question de crédibilité et les pays avec lesquels nous travaillons le comprennent bien.

 

Ça ne doit pas être facile pour ces jeunes cadets étrangers de s’intégrer dans le modèle français ?

 

Ce n’est jamais évident d’évoluer dans un système éducatif différent lorsque l’on est à l’étranger. C’est pourquoi notre action est très axée sur le tutorat, avec un accompagnement très fort, y compris sur leur temps libre et pendant les vacances scolaires. Notre objectif est de réunir toutes les conditions pour conduire ces jeunes vers la réussite. Et nous y parvenons puisque s’il y a un taux d’échec, il n’est pas plus important que ce que nous connaissons avec les Français.

 

Cette formation en France est-elle de nature, plus tard, à favoriser la coopération entre marines ?

 

Il est évident que des liens très forts se nouent. Quelque part, ces officiers passent leurs plus belles années de jeunesse en France et cela laisse des traces. Ils sont non seulement francophones, mais également francophiles.  Ils ont appris leur métier avec des instructeurs et dans un environnement français, ils sont habitués aux modes opératoires de la Marine nationale. Sur le plan opérationnel, cela facilite donc la coopération, surtout que les premières générations que nous avons formées arrivent maintenant aux grades d’officiers généraux.

 

Cela sert également les intérêts diplomatiques de la France ?

 

Bien entendu, c’est un véritable levier d’influence pour notre pays.

 

Pendant longtemps, les capacités militaires d’un certain nombre de pays, notamment au Moyen-Orient, n’étaient pas vraiment prises au sérieux. Pour être clair, on disait que ces pays achetaient du matériel high tech mais ne savaient pas s’en servir. Cette perception est-elle en train de changer ?

 

Je le dis sans détour, notamment aux industriels lorsque nous en parlons : Ces pays ont évolué depuis 40 ans. Ils ont atteint un haut niveau de maturité et ils sont bons, comme le prouvent de récentes opérations auxquelles ils ont participé. Les missions effectuées  nécessitent des compétences de haut niveau pour mettre en œuvre des capacités militaires complexes.  Ce n’est pas à la portée du premier venu et, pour nous, c’est une grande source de satisfaction et de fierté.

 

Comment gérez-vous les différences culturelles, parfois importantes ?

 

Chez DCI, nous sommes au service des clients, nous faisons souvent du sur mesure et nous nous adaptons aux spécificités culturelles des uns et des autres. Il est primordial d’avoir une grande capacité d’écoute et de compréhension car, dans chaque culture, il y a des signaux qu’il faut percevoir. Dans de nombreux cas, on touche directement à l’homme et, parfois plus qu’une signature en bas d’un contrat, il y a simplement le respect de la parole donnée. C’est une relation de confiance. Quand elle est donnée, elle est solide et il ne faut pas la perdre.

 

Comment voyez-vous l’avenir des formations ?

 

L’avenir passera par la rénovation des méthodes de formation, avec beaucoup plus d’outils de simulation. Nous devrons franchir un pas qualitatif dans ce domaine car les jeunes générations sont bercées par le numérique et nous devons continuer à faire briller leurs yeux d’envie ! 

 

Interview réalisée par Vincent Groizeleau © Mer et Marine, octobre 2014

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