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Energies Marines

Interview

Interview : Laurent Schneider-Maunoury, président de Naval Energies

Energies Marines

Lancée il y a un peu plus d'un an par Naval Group et Bpifrance, associés à Technip et BNP Paribas, Naval Energies, société française spécialisée dans les énergies marines (hydroliennes, éolien flottant et énergie thermique des mers), s'est restructurée après une période difficile, liée notamment au fait que les marchés visés ne se sont pas développés aussi vite que prévu. Alors que 2018 devrait être une période cruciale pour l'entreprise, quelle est aujourd'hui sa stratégie et quelles sont ses perspectives ? Nous faisons le point avec Laurent Schneider-Maunoury, président de Naval Energies. 

 

MER ET MARINE : Vous êtes à la tête de Naval Energies depuis l’automne dernier, à un moment où l’entreprise connait une période complexe. Elle a décidé de réduire ses effectifs de 40% et a revu certaines de ses ambitions. Quelle est la situation aujourd’hui ?

LAURENT SCHNEIDER MAUNOURY : J’ai rejoint Naval Energies il y a six mois avec un mandat clair : faire en sorte que cette entreprise soit viable et se développe de manière économiquement pérenne. Naval Energies évolue au sein d’un groupe et nous avons décidé que cette société, qui doit pouvoir vivre avec ses propres richesses, soit structurée de telle sorte qu’elle dispose d’une agilité industrielle renforcée. Nous devrions être 150 collaborateurs à l’été, après la décision de réduire nos ressources suite à l’arrêt d’un certain nombre de projets, lié au fait que le marché ne se développe pas assez vite.

Quel est maintenant votre stratégie ?

Nous avons un positionnement stratégique très clair : nous voulons occuper une position de leader mondial sur nos trois lignes de produits, avec une définition précise de ce qu’est un leader mondial. 

Ce n’est pas forcément une question de taille, c’est d’abord être en avance sur la technologie, être excellent d’un point de vue opérationnel et financier en s’inspirant du modèle de l’aéronautique, et enfin avoir une influence suffisante pour devenir le partenaire naturel de toute personne, société ou institution qui a un projet dans les EMR.

Comment y parvenir ?

Nous nous sommes fixés cinq grandes missions pour développer cette filière : concevoir des produits et aider les porteurs de projets, fabriquer les pièces principales et procéder à l’assemblage final, gérer le déploiement des machines et leur connexion au réseau, assurer la maintenance. La cinquième mission, très importante, est la création de valeur au profit de l’ensemble des parties prenantes à un projet, pour nos clients, pour nos salariés, nos fournisseurs, nos actionnaires et les économies locales, les territoires concernés devant bénéficier d’un impact économique le plus fort possible. Pour l’éolien flottant par exemple, on parle de pièces de très grandes dimensions, un flotteur représentant l’envergure d’un A380. Ces équipements seront réalisés sur place, permettant de développer une filière industrielle locale, qui perdurera avec l’entretien et la maintenance des parcs.

Les EMR sont-elles essentielles pour les politiques de transition énergétique ?

Les énergies marines ne feront pas tout mais nous sommes persuadés qu’elles auront un rôle important dans la transition énergétique mondiale. Elles ont en effet de véritables atouts. L’hydrolien offre par exemple une prédictibilité à long terme, et donc une stabilité dans le réseau électrique, ce qui n’est pas le cas de toutes les énergies. Pour les ETM, nous avons là une énergie de base à même de remplacer, dans les régions chaudes, des énergies fossiles, comme le charbon et le fuel, avec des systèmes fonctionnant jour et nuit, 365 jours par an.

Le potentiel de l’hydrolien est de 100 GW, soit 50.000 machines. C’est à titre de comparaison le double du nombre d’avions que Boeing et Airbus vont ensemble produire dans les 20 prochaines années, sachant qu’une turbine d’hydrolienne est un équipement dont le diamètre est deux fois supérieur à celui du fuselage d’un A380.

Vous faites beaucoup référence aux avions et à l’aéronautique. C’est le modèle à suivre pour cette nouvelle industrie ?

Nous nous basons en effet sur l’industrie aéronautique pour imaginer notre développement car les points communs sont nombreux. Nous avons le même rôle d’assemblier, nous fabriquons les principaux composants et nous intégrons ceux produits ailleurs, en France et à l’étranger, afin de produire les machines finales. Comme pour les avions, nos produits sont très technologiques, ils doivent durer 20 à 25 ans et impliquent une relation dans le temps long avec les clients. Il y a aussi une question de taille puisque nous parlons de la production en série d’équipements de grandes dimensions. C’est une industrie manufacturière de répétition avec des cadences petites et moyennes, ce n’est pas l’automobile avec des milliers d’unités sortant chaque mois d’une usine. Nous sommes beaucoup plus proches de l’aéronautique puisque nous tablons plutôt sur la production d’une machine tous les 15 jours, avec comme objectif d’atteindre la même efficience économique.

Pour Naval Energies, la technologie la plus porteuse semble être pour l’heure celle des hydroliennes. C’est un secteur sur lequel vous travaillez depuis de nombreuses années, pour lequel vous avez racheté la société irlandaise OpenHydro et réalisé des prototypes et plusieurs machines de présérie. Vous avez néanmoins rencontré des problèmes techniques avec les hydroliennes installées à Paimpol-Bréhat et au Canada. Cette technologie est-elle réellement prête à l’emploi ?

La technologie des hydroliennes est mûre, elle fonctionne depuis 2006. Nous avons une machine qui tourne depuis plus de 3 ans, de manière continue, sur le site d’essais de l’EMEC, en Ecosse, et nos technologies ont déjà permis d’injecter 1 GWh d’énergie sur différents réseaux électriques, notamment au Canada, avec une hydrolienne qui a fonctionné près de 6 mois et a subi avec succès la plus grande marée du siècle avec le courant le plus fort au monde.

Nous devons maintenant gagner en maturité sur le produit, la manière dont on fabrique, on assemble, on achète les composants… Ce n’est que de la mise au point industrielle. Les problèmes que nous avons rencontrés sont uniquement liés à des composants qui nous ont été livrés par les fournisseurs avec une mauvaise matière, qui n’était pas compatible avec d’autres et a provoqué une corrosion localisée. Ce n’est pas quelque chose de rédhibitoire, surtout que le reste de notre hydrolienne est parfaitement sain et fonctionnel.

Quelles sont les prochains jalons pour les hydroliennes ?

Nous allons remettre à l’eau cet été l’hydrolienne testée dans la baie de Fundy, au Canada, après avoir intégré les derniers upgrades technologiques. Nous allons aussi produire de nouvelles machines dans notre usine dédiée de Cherbourg, que nous sommes en train de réceptionner. Après avoir qualifié les outils et processus de qualification, nous devrions commencer la production à l’été, avec une première machine destinée à un client japonais, dont la livraison est prévue en fin d’année. Nous allons parallèlement réaliser une seconde hydrolienne pour le Canada, que nous prévoyons de mettre à l’eau dans la baie de Fundy au printemps 2019. Ensuite, nous espérons débuter la production des éoliennes du parc pilote du Raz Blanchard et nous positionner sur les premiers projets de parcs commerciaux. 

Que vont devenir les deux hydroliennes qui avaient été immergées sur le site d’essais de Paimpol-Bréhat ?

Nous avons rentré l’une d’elles dans notre nouvelle usine de Cherbourg. Elle va servir à qualifier l’outillage et à la formation des équipes. Pour ce qui est de la seconde hydrolienne française, nous allons voir comment nous pouvons la reconfigurer afin de la vendre.

Vous pensez à EDF EN pour le projet du Raz Blanchard, qui devrait compter 7 machines ?

Le projet Normandie Hydro prévoit l’installation d’une ferme pilote de sept hydroliennes dans le Raz Blanchard où l'on trouve l'un des courants les plus forts au monde, le second en Europe. Elles seront connectées sous la mer et raccordées au réseau terrestre par un seul câble d’export. Avec une mise en service prévue à l’horizon 2020, cette ferme pilote sera exploitée par EDF Energies Nouvelles.

Quels marchés doit fournir l’usine de Cherbourg ? Avec quels fournisseurs Naval Energies va s’associer pour la fourniture de composants ?

L’usine de Cherbourg a vocation à fournir des projets en France, en Ecosse, en Irlande, en Norvège… en somme toute l’Europe du nord et jusqu’en Espagne si besoin selon nos capacités industrielles. Pour des projets lointains, nous pourrons créer des usines localement.

Concernant la supply chain, le schéma industriel n’est pas encore fixé car il dépend de la visibilité commerciale. Parle-t-on de 2 machines à produire chaque mois ou chaque année ? En fonction des commandes, nous développerons notre réseau de fournisseurs, en France et à l’étranger, cela dépendra du savoir-faire et des compétences déjà existantes. Ce qui est important, c’est qu’une filière globale se développe.

Cherbourg, en plus d’assurer à terme la maintenance des parcs commerciaux situés à proximité, restera une usine maîtresse où nous réaliserons tous les premiers de série, notamment dans la perspective de former les personnels qui assureront la production locale de machines destinées à des parcs à l’étranger. Si nous développons de nouvelles générations d’hydroliennes, c’est aussi Cherbourg qui s’en occupera.

Vous travaillez déjà sur des hydroliennes plus puissantes ?

Des réflexions sont en cours sur l’optimisation du design pour rendre notre hydrolienne plus compétitive. Au-delà, avoir à l’avenir des machines plus petites ou plus grandes, ce n’est pas inenvisageable, mais commençons déjà par ce que nous avons.

L’un des problèmes de ces nouvelles énergies, notamment l’hydrolien, est le coût de l’électricité produite, qui est aujourd’hui très élevé. Comment le réduire ?

Ce coût de production au MW dépend du coût de fabrication des équipements, du coût des opérations mais aussi du coût du financement. On considère d’ailleurs que ce dernier représente un tiers du coût de l’énergie. Si l’on arrive à trouver un moyen de rendre le financement de ces énergies moins risqué pour les investisseurs, nous arriverons à baisser le coût de l’énergie.

Cela passe par des subventions publiques ?

La puissance publique a un rôle crucial à jouer. Cela peut être en effet via des subventions aux équipements, mais on peut également penser à des systèmes de garanties bancaires dont bénéficieraient les opérateurs en cas de moindres performances, ce qui permettrait de demander des retours sur investissements plus raisonnables afin de faciliter le lancement et la montée en puissance de la filière.

Aujourd’hui, le coût de production de ces nouvelles énergies est du même ordre que ce qu’était l’éolien il y a 30 ans, soit 300 à 400 euros du MW/h. Mais il n’y a aucune raison que l’hydrolien par exemple ne connaisse pas la même décroissance des coûts que ce que l’on a constaté dans l’éolien. Si l’on a d’importants volumes de machines à produire et installer, il sera possible de baisser les coûts, non seulement en bénéficiant sur le plan industriel d’effets de série, mais aussi en réduisant les risques et donc le coût du financement.

Le problème est aujourd’hui de lancer la filière et il n’y a que la puissance publique qui peut le faire.

Hervé Guillou a récemment expliqué que 2018 serait une année cruciale pour Naval Energies et laissé entendre que si des commandes importantes n’étaient pas enregistrées, ou du moins les premiers appels d’offres commerciaux lancés en France, cette activité pourrait s’arrêter…

Naval Group, avec les autres actionnaires de Naval Energies, a investi 250 millions d’euros entre 2008 et 2016 dans la R&D, le recrutement de personnel qualifié et la création de moyens industriels. Maintenant, il nous faut des perspectives de chiffre d’affaires car s’il n’y en a pas, au bout d’un temps les investisseurs se lassent. Ce qu’Hervé Guillou a voulu dire, c’est que s’il n’y a pas de visibilité sur une activité qui se développe en termes commerciaux, on ne pourra pas forcément continuer.

D’où l’insistance de Naval Energies pour demander au gouvernement de lancer au plus vite des appels d’offres…

L’usine de Cherbourg a été construite suite à l’annonce de l’Etat de lancer des appels d’offres pour les premières fermes commerciales. Or, ces procédures, qui devaient voir le jour en 2017, sont toujours en attente alors que, de notre côté, nous avons joué le jeu en créant une nouvelle capacité industrielle dédiée.

Quelle est la situation sur l’éolien flottant ?

Nous nous concentrons aujourd’hui sur la ferme pilote de Groix-Belle-Ile, nous attendons la décision finale d’investissement du consortium qui porte ce projet.

Plus généralement, nous avons développé plusieurs design de fondations flottantes. Nous nous positionnons sur ce domaine comme sous-systémier pour la partie flotteur, et nous pouvons faire le raccordement électrique. Mais contrairement aux hydroliennes nous n’avons pas l’ambition de prendre la responsabilité d’un système complet. Nous estimons que l’éolien flottant est une énergie d’avenir. Toutefois, de la même manière que l’hydrolien, il lui faudra pour se développer les mêmes déclics et le même soutien dont a bénéficié l’éolien terrestre puis l’éolien posé en mer.

Le développement des technologies liées à l’énergie thermique des mers semble connaitre une évolution contrastée entre les installations terrestres et les centrales offshore, des verrous technologiques importants demeurant pour ces dernières. Comptez-vous maintenir votre présence sur ce secteur ?

L’ETM c’est la création d’énergie à partir des différences de température de l’eau de mer, en surface et en profondeur. C’est une source d’énergie très intéressante pour les régions chaudes, et notamment les territoires d’Outre-mer, qui ont un vrai problème d’accès à l’énergie et pour lesquels nous pourrions fournir une énergie de base décarbonée. 

La technologie consistant à créer de l’énergie à partir d’un échangeur est maitrisée depuis longtemps et nous nous inspirons de ce qui se fait à bord des sous-marins. Nous sommes en train de qualifier des systèmes encore plus performants. On sait aujourd’hui faire une centrale ETM à terre afin de générer du courant pour le réseau électrique et développer des coproduits, comme des systèmes de réfrigération, la production d’eau douce via des désalinisateurs, de l’aquaculture… C’est sans doute avec de premiers projets de ce type que nous pourrons développer une filière ETM.

Pour les centrales ETM offshore, nous sommes encore confrontés à des problèmes pour aller chercher l’eau en profondeur. Il faut en effet concevoir un tuyau long d’un kilomètre et de 6 mètres de diamètre, capable de remplir une piscine en 3 secondes, qui doit se déployer facilement, est accroché à une structure flottante et doit pouvoir résister 25 ans dans des zones très régulièrement soumises à des épisodes cycloniques. Les briques technologiques qui permettent de répondre à toutes ces contraintes, tout en disposant de systèmes économiquement viables, ne sont pas encore mûres.

D’où le gel du projet Nemo en Martinique ?

 Aujourd'hui, nous ne sommes pas en mesure de nous engager sur un planning car cela dépend de l’identification et de l’obtention d’aides publiques. Nous devons encore faire sauter ce verrou technologique et il nous faudrait encore investir en R&D plusieurs dizaines de millions d’euros, que nous ne pouvons pas mobiliser pour le moment. Toutefois, nous travaillons à fond pour trouver les financements nécessaires.

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Propos recueillis par Vincent Groizeleau, © Mer et Marine, avril 2018

 

Naval Group (ex-DCNS)