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Défense

Interview

Interview : Nathalie Smirnov, directrice des Services de Naval Group

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Lancement d’une nouvelle filière de déconstruction de sous-marins, activité record pour Naval Group dans le MCO en France et à l’international, révolution numérique de la maintenance des bâtiments militaires. Nous avons profité de la présence hier à Cherbourg de Nathalie Smirnov pour faire le point avec elle sur la division Services du groupe.  

MER ET MARINE : Vous avez assisté ce mardi au lancement de la déconstruction d’un premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins, Le Tonnant, dont la partie chaufferie avait été préalablement démantelée. Voit-on émerger une nouvelle filière industrielle avec l’élimination dans les 9 ans qui viennent de cinq bâtiments de cette classe ?

NATHALIE SMIRNOV : Ce programme est en ligne avec notre stratégie visant à ce que Naval Group soit présent sur l’ensemble du cycle de vie des navires. C’est à partir de 2002 que nous avons lancé une réflexion en interne quant à notre positionnement sur le démantèlement et la déconstruction de sous-marins. Nous en avons déduit que c’était une activité durable puisqu’après les SNLE de première génération, il faudra traiter les SNA du type Rubis puis les SNLE de seconde génération, et ainsi de suite. Nous sommes donc clairement en train de développer une nouvelle filière sur le long terme avec des partenaires spécialisés, des procédés et des moyens industriels dédiés. L’ensemble permet de garantir que les déchets sont correctement traités et le caractère sensible de ces bateaux géré comme il se doit.

On imaginait difficilement voir déconstruits de tels bateaux en France compte tenu de leur caractère stratégique, même s’ils sont désarmés depuis de longues années…

Les SNLE sont des objets sensibles et il est important que leur déconstruction reste en France. Et c’est encore mieux que ce soit leur constructeur qui s’en charge puisqu’il connait ces bateaux. Nous en tirons de plus une précieuse expérience pour la prochaine génération de sous-marins, pour lesquels nous tiendrons compte dès l’origine des enjeux en matière de retraitement et de valorisation des déchets.

Eliminer ces vieilles coques, où l’on trouve des produits dangereux, comme de l’amiante, est un chantier complexe et délicat, mais aussi une première…

C’est une première en France et nous y travaillons depuis 2012. Il y a eu une première phase d’avant-projet, puis de projet détaillé, puis d’analyse des processus industriels à déployer pour savoir comment les découper. Il faut comprendre que le processus est différent de ce que nous faisons habituellement. Nous construisons les sous-marins par tronçons, alors que là nous allons les déconstruire par tranches horizontales. Il a également fallu mettre en place les moyens industriels, cela nous a pris près de deux ans depuis la notification du marché fin 2016.  Cela a nécessité de caréner le bateau-porte et d’adapter les installations autour du bassin pour retraiter les déchets avant leur évacuation de Cherbourg.  Ce sont des opérations complexes et très surveillées, du fait notamment de la présence d’amiante, une partie dont va se charger Néom, filiale de Vinci Construction, alors que Veolia gère la déconstruction et la valorisation des déchets.

La déconstruction représente une toute nouvelle activité pour la division Services de Naval Group, qui connait actuellement une activité exceptionnellement dense…

C’est vrai, nous allons atteindre cette année 45% du chiffre d’affaires du groupe, contre 35 à 40% habituellement. C’est un niveau extrêmement élevé du fait d’une situation conjoncturelle. Nous avons en effet un pic d’activité colossal avec la conjonction de l’IPER/Adaptation du dernier SNLE du type Le Triomphant, la refonte du porte-avions Charles de Gaulle, les premiers arrêts techniques majeurs des Scorpene malaisiens et le contrat LEX pour les frégates et ravitailleurs de la marine saoudienne. Jamais nous n’avons eu une telle concomitance de grands chantiers en France et à l’étranger. Parvenir à assurer l’ensemble de ces programmes est un vrai défi et, si nous y parvenons, c’est grâce à l’efficacité des équipes, dont je suis sincèrement très fière car cela représente un challenge énorme.

L’activité Services s’est réorganisée il y a quelques années après le succès du concept de chantier dédié qui avait été mis en place pour le MCO des frégates du type La Fayette. Vous avez ainsi développé au plus près des clients des « bases avant », soutenues par une base arrière servant de back office et rassemblant tous métiers stratégiques. Où en êtes-vous du déploiement de cette organisation ?

Le concept est complètement déployé en France et aujourd’hui nous renforçons nos bases avant internationales. Tous les pays ne progressent évidemment pas au même rythme. En Malaisie, par exemple, nous sommes très avancés. Nous débutons le premier arrêt technique majeur du second sous-marin du type Scorpene de ce pays. Un programme qui nous permet d’avoir de plus en plus de Malaisiens à la manœuvre. Car c’est cela la finalité de notre stratégie : donner tous les moyens aux bases avant internationales pour réaliser le maximum de services avec des équipes locales. Pour cela, nous développons des compétences sur place afin que les bases avant soient de plus en plus autonomes.

Jusqu’à se passer complètement de la France ?

Certains pays ont plus d’expérience et un tissu industriel spécialisé plus ou moins développé. L’Inde dispose par exemple depuis longtemps des compétences requises en matière de sous-marins. Mais globalement, nous continuerons de réaliser et entretenir en France certains équipements clés ou très complexes des navires que nous vendons. De plus, les bases avant auront toujours besoin de s’appuyer sur leur base arrière quand elles auront besoin d’une expertise de haut niveau en matière d’ingénierie ou d’interventions spécifiques sur des travaux particulièrement complexes.

Quels sont pour vous les grands enjeux des prochaines années ?  

J’en vois deux. D’abord, nous allons devoir passer d’une maintenance préventive à une maintenance prédictive. Nous travaillons beaucoup sur les FREMM, qui sont nos bateaux pilotes sur ce sujet. L’objectif est de capter toutes les données disponibles sur les systèmes et modéliser l’évolution de certains équipements sensibles, comme la propulsion ou le radar. Il s’agit d’anticiper les dérives de fonctionnement et supprimer des visites systématiques qui ne servent à rien ou arrivent trop tôt. Cela doit permettre d’optimiser la maintenance, améliorer la disponibilité des matériels et réduire les coûts. Notre objectif est de réaliser à Brest en fin d'année, sur l'Aquitaine, le premier arrêt technique d'une FREMM entièrement digitalisé, avec l’ensemble des dossiers sur tablettes et une récolte des données directement au format numérique.

Le second grand enjeu du moment pour nous est la digitalisation des processus. Nous avons en effet des millions de documents de procédures et d’opérations techniques qui sont en format papier. Il faut numériser tout cela pour avoir une meilleure qualité d’exécution et collecter immédiatement toutes les mesures prises lors des phases d’entretien des navires. Cela nous permettra de capitaliser et de tendre vers la maintenance prédictive que j’évoquais précédemment.

En dehors des FREMM, les bâtiments plus anciens seront-t-ils tous concernés, certains allant être retirés du service dans quelques années seulement ?

C’est vrai et sur les frégates du type F70, par exemple, cela ne vaut sans doute pas le coup. En revanche, nous travaillons par exemple sur les SNLE, avec des problématiques de confidentialité des données évidemment très importantes. Tout doit se faire dans un environnement maîtrisé. Nous le ferons également pour les SNA du type Rubis car, même si leur désarmement va bientôt commencer, les derniers navigueront encore pour une décennie et il est inconcevable que l’on travaille encore sur papier dans cinq ans.

Cette approche sera on l’imagine également initiée à l’international ?

Oui c’est un objectif mais nous y allons progressivement car de nombreuses marines étrangères n’ont pas la même culture en matière de maintenance. Nous commençons par la mise en place de la maintenance préventive, comme nous le faisons déjà en France mais qui n’est pas encore très développée à l’étranger. Mais cela progresse. En Malaisie, elle est par exemple parfaitement acquise désormais et en Egypte nous montons en puissance sur ce sujet.

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Propos recueillis par Vincent Groizeleau

 

 

Naval Group (ex-DCNS)