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Interview

Xavier de la Gorce : « Il faut créer envers la SNSM un élan de solidarité »

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Pour la première fois se déroule, ce 29 juin, la Journée nationale du sauvetage en mer. Fin 2016, le gouvernement a en effet décidé de faire de cette mission une grande cause nationale et de lui dédier une journée, qui devrait être reconduite chaque année. Objectif : soutenir la SNSM, qui fête ses 50 ans en 2017 et fonctionne essentiellement grâce aux donateurs privés. Alors que l’association évolue et prépare son avenir, mais demeure toujours confrontée à de lourdes incertitudes budgétaires, cette Journée nationale est l’occasion de faire le point avec Xavier de la Gorce, président de la SNSM.

MER ET MARINE : 2017 est une année très importante pour la SNSM ?

XAVIER DE LA GORCE : En effet, nous célébrons le 50ème anniversaire de l’association, un temps fédérateur où la famille se réunit, se consolide et se serre les coudes, permettant de fortifier une identité qui s’est créée petit à petit. Et puis le sauvetage en mer a été décrété grande cause nationale cette année, une décision prise par Manuel Valls, alors premier ministre, lors du dernier Comité interministériel de la mer. Ce label marque le soutien de l’Etat à notre cause et c’est également une très belle reconnaissance pour les sauveteurs. Cette Journée nationale a, de plus, vocation à se répéter et aura lieu tous les 29 juin.

Au-delà du symbole et de la reconnaissance, en quoi ce titre de grande cause nationale peut vous servir ?

Ce coup de projecteur est important pour la SNSM car il permettra peut-être au public de mieux appréhender les enjeux du sauvetage en mer, tout en créant un élan de solidarité chez les usagers du littoral, en particulier les plaisanciers. L’objectif est en tous cas de mieux se faire connaître auprès du grand public et des usagers, afin de générer de la générosité. Il faut en effet que les gens sachent plus largement que la SNSM assure une mission de service public grâce à des sauveteurs bénévoles, notamment des actifs qui travaillent et doivent pouvoir être mobilisés dans le quart d’heure pour aller sauver des personnes dans des zones qu’ils connaissent parfaitement. La SNSM dispose d’un capital humain exceptionnel et c’est un superbe outil au service de nos concitoyens. Sa mise en œuvre se fait dans des conditions opérationnelles et économiques irremplaçables. En clair, si l’Etat assurait lui-même cette mission, dont il a juridiquement la responsabilité au regard des conventions internationales, cela coûterait une fortune au contribuable. Ce n’est pas le cas grâce à notre mode de fonctionnement associatif mais c’est un modèle qui ne peut fonctionner que grâce au soutien de l’Etat et à la générosité des donateurs, ces derniers assurant l’essentiel de nos recettes.

Alors que la SNSM assure une mission de public, comme vous le rappelez, les dons privés représentent aujourd’hui environ 80% de votre budget, qui est d’à peine 30 millions d’euros par an. Vous avez à de nombreuses reprises alerté les pouvoirs publics sur le fait que la participation de l’Etat était insuffisante. Où en est-on aujourd’hui ?

Le rapport parlementaire livré en 2016 au premier ministre par Chantal Guittet préconise que l’Etat porte sa participation à 25%. Aujourd’hui, nous en sommes à seulement 14% mais 2017 est une année exceptionnelle, car nous avons eu un coup de pouce du gouvernement. En temps normal, nous ne sommes qu’à 12%. A terme, nous aurons une amélioration grâce à la décision de mettre en place une taxe sur les éoliennes en mer. Nous estimons qu’elle rapportera à l’association environ 4 millions d’euros par an. Ces recettes apporteront une certaine sécurité mais elles ne seront disponibles que dans plusieurs années, et on ne sait pas exactement quand. C’est la même chose pour la taxe sur les casinos embarqués, sur laquelle nous n’avons aucune visibilité. Donc, pour les toutes prochaines années, le problème reste entier.

L’Etat prend-il conscience du problème ?

La sensibilisation est meilleure et les media nous ont en cela énormément aidé, mais nous restons dans le bricolage. Pour continuer à assurer notre mission et maintenir la motivation des sauveteurs, qui ont autre chose à faire que se battre en permanence pour récolter trois francs six sous, nous avons besoin de visibilité et d’assurer la pérennité de notre modèle économique. C’est indispensable pour renforcer l’appareil de formation et financer la flotte du futur.  

Il est quand même incroyable que chaque année vous soyez obligez de tirer des fusées de détresse pour que votre budget soit bouclé, alors que l’on ne parle que de quelques millions d’euros, ce qui est une goutte d’eau pour les finances publiques…

Il faut que l’Etat sorte de ce débat à la limite de l’indécence et arrête de mégoter d’année en année sur son soutien. La SNSM répond à un besoin et assure en lieu et place de l’Etat des missions qui constituent des obligations légales, pour un coût extrêmement faible, sachant je le rappelle que nos sauveteurs portent chaque année secours près de 8000 personnes le long du littoral français. Il faut avoir le courage politique de dire que la SNSM, dorénavant, verra son budget abondé à hauteur de 25% par l’Etat.

Je refuse qu’on attende pour réagir, comme c’est malheureusement bien souvent le cas dans notre pays, le jour où nous serons confrontés à un accident tragique à cause d’un problème de moyens matériels ou de formation des sauveteurs.

Comment évoluent les dons privés ?

Ils sont essentiels car le financement de la SNSM est actuellement pour 80% constitué d’argent privé. Nous avons de grands mécènes, des legs grâce auxquels nous équilibrons le budget mais qui sont par définition aléatoires, ainsi qu’une multitude de donateurs. Cette année, ils seront 85.000, donnant en moyenne 80 euros. C’est très bien mais c’est insuffisant et nous en appelons à la solidarité des usagers de la mer et du littoral. Nous avons en effet des millions de personnes qui fréquentent les plages et des dizaines de milliers d’usagers de la mer, dont 650.000 plaisanciers actifs pour un total de 4 millions de plaisanciers selon les chiffres officiels. Sachant que les plaisanciers représentent 80% de nos interventions, si seulement 150.000 nouveaux donateurs faisaient un chèque ne serait-ce que 30 euros, défiscalisables au deux tiers, nous aurions 4.5 millions d’euros de plus par an et serions sauvés.

Et les grandes entreprises du secteur maritime, sont-elles généreuses ?

En réalité, elles donnent modestement. Nous avons souvent de leur part des déclarations d’amour mais pas souvent le chèque qui va avec…

A l’heure actuelle, votre budget n’est toujours pas bouclé pour 2018 ?

Il nous manque encore 2 millions d’euros, à condition je l’espère que Total renouvelle bien sa convention de 2 millions d’euros. Les besoins monteront à plus de 4 millions d’euros en 2021 puisque nous allons devoir remplacer une grande partie de notre flotte, dont les canots tous temps, qui ont plus de 30 ans. Dans le même temps, il faut assurer des besoins croissants en termes de formation, notamment du fait que parmi nos bénévoles, la proportion de marins de carrière est aujourd’hui moins forte. Il faut donc former les gens à être des marins et des sauveteurs, ce qui coûte beaucoup d’argent. Aujourd’hui, nous sommes dans l’incapacité de mettre à niveau notre outil de formation faute de visibilité financière.

C’est pourquoi j’appelle une nouvelle fois l’Etat à prendre ses responsabilités et arrêter de tergiverser. Ce serait ça, la vraie marque de reconnaissance pour nos 7000 sauveteurs bénévoles. Pour le budget 2018, c’est maintenant que cela se décide.

Qu’en est-il de vos efforts pour optimiser l’outil ?

Nous demandons un peu d’argent mais il est évident qu’en parallèle, nous faisons tous les efforts possibles, à la condition que cela ne remette pas en cause la sécurité des sauveteurs et celle des personnes secourues. Sur le remplacement de nos bateaux, par exemple, nous avons bien avancés avec le projet Flotte du Futur, qui vise à nous doter des bateaux les plus adaptés et économiques, tout en restant là aussi intransigeant sur la sécurité et les capacités d’intervention dont nous avons besoin. Nous avons travaillé avec plusieurs architectes, mis en compétition, sur les différents modèles dont nous avons besoin, des petites embarcations côtières aux navires hauturiers. La flotte du futur répondra au juste besoin des stations et tiendra compte de l’évolution des missions ces dernières années, avec par exemple le développement de la plaisance et des activités proches de la côte. Nous essayons de tendre autant que possible vers une plus grande standardisation, afin de réaliser des économies d’échelle à la construction, pendant la maintenance et pour faciliter la gestion des stocks. L’organisation de la maintenance est d’ailleurs complètement renouvelée avec de nouvelles méthodes, un outil numérique de gestion et de suivi ainsi que le nouveau Pôle de soutien de la Flotte qui sera ouvert en fin d’année à Saint-Malo. J’ai également proposé à la dernière assemblée générale que soit désigné, dans chaque station, un référent technique et logistique.

Où en est-on du remplacement des canots tous temps ?

Il y en avait 40 à remplacer et nous avons assuré la succession de trois d’entre eux avec les CTT NG. Les deux premiers ont été livrés aux stations de l’île de Sein et des Sables d’Olonne, le troisième rejoindra Sète en fin d’année. Pour la suite, nous ne remplacerons pas forcément les actuels canots tous temps par des CTT NG. Certains le seront par de nouveaux navires de sauvetage hauturier, les NSH, que nous étudions dans le cadre de la flotte du futur. L’objectif, là aussi en tenant compte des missions, est de disposer d’un nouveau bateau moins coûteux que le CTT NG, peut-être un peu plus petit mais qui réponde évidemment aux besoins avec des choses robustes, fiables et économiques.

Malgré un environnement de plus en plus contraignant et toutes les difficultés, en particulier financières, auxquelles vous êtes confrontez, restez-vous optimiste pour l’avenir ?

Je ne suis pas pessimiste car il n’y a pas d’alternative à la SNSM. Il faudra donc bien trouver des solutions. Car si nous n’avions plus les moyens financiers nécessaires, nous serions obligés de mettre des stations en sommeil et je vous prie de croire que ça ferait du bruit dans le Landerneau. On ne peut pas dire indéfiniment « nous allons nous débrouiller ». Chez les sauveteurs, on n’a pas la discipline militaire, si on ne peut pas, on ne fait pas. C’est pourquoi, dans ce milieu, la motivation et la reconnaissance sont essentielles, et la question du financement de l’association est au cœur de cette problématique.

Moi, je suis très fier des sauveteurs et d’être leur président car c’est une maison admirable avec des bénévoles qui font ça pendant des années et, malgré les contraintes et les risques, sont toujours disponibles pour aller sauver des vies, et ils en sauvent beaucoup.   

Interview réalisée par Vincent Groizeleau © Mer et Marine,  juin 2017

 

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