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Interview : Xavier de la Gorce, Secrétaire Général de la Mer

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Interview : Xavier de la Gorce, Secrétaire Général de la Mer

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A 62 ans, Xavier de la Gorce s'apprête à quitter le Secrétariat Général de la Mer, dont il avait pris la barre en 2004. Créé en 1995, le « SG Mer », comme on l'appelle, est un véritable outil transversal entre les ministères impliqués dans les problématiques maritimes. Rattaché au Premier ministre, il exerce une mission de contrôle, d'évaluation et de prospective en matière de politique maritime et veille à ce que la politique maritime du gouvernement soit conçue en étroite concertation avec les élus et l'ensemble des professionnels concernés. En outre, il anime et pilote l'action des préfets maritimes.
Alors que l'essentiel du commerce français et international transite par la mer et que de nouveaux enjeux, voire de nouvelles menaces, sont apparus dans ce secteur, Xavier de la Gorce revient avec nous sur quatre années riches en évènements et en efforts menés pour faire reconnaître, à sa juste valeur, l'importance du monde maritime.

Mer et Marine : Au moment où vous vous apprêtez à quitter le « SG Mer », quel bilan dressez-vous des actions entreprises ces quatre dernières années ? On déplorait, notamment, un manque de conscience et d'intérêt des élus et de la population sur les questions maritimes. La situation s'est-elle améliorée ?

Xavier de la Gorce : Je pense qu'il y a une meilleure prise de conscience des enjeux liés à la mer, qu'il s'agisse d'enjeux économiques, de développement durable et d'environnement, de recherche ou d'enjeux stratégiques. Cette évolution s'est concrétisée et a été portée au travers des actions menées par l'ensemble des partenaires du monde maritime. La création du Cluster Maritime Français en est une illustration, tout comme la journée Economie de la Mer ou encore les multiples colloques organisés par les professionnels, les scientifiques ou les ONG.
Quand je suis arrivé, j'ai trouvé un monde maritime recroquevillé, se sentant incompris et, au fil des années, ce monde maritime est parvenu à mieux faire comprendre et partager ses préoccupations. De manière générale, je pense donc que le fait maritime est mieux reconnu.

D'importantes avancées ont été constatées. Il y a notamment eu le rapport Poséidon et la volonté de créer une politique maritime européenne, ambition qui a abouti au Livre Vert de juin 2006.

Le rapport Poséidon a été très important. Nous avions réuni 25 partenaires et ce fut le document emblématique de cette prise de conscience collective.
L'émergence d'une politique maritime européenne est un fait majeur. Depuis trois ans, et contre toute attente car on la disait peu intéressée par la mer, la France a un rôle de leader dans l'émergence de cette politique. Elle a eu, et a toujours, un rôle déterminant. D'ailleurs, la France présidera le 14 octobre la réunion des chefs de file européens qui participent à l'élaboration de cette politique commune.

Dans l'émergence de cette politique maritime européenne, quels sont les mesures qui vous semblent fondamentales ?

L'Europe doit être la gouvernance, la connaissance et la surveillance. La première chose à mettre en place, c'est une gouvernance des affaires de la mer au niveau européen. Sinon, ça ne marchera pas. L'échelon le mieux adapté pour la mise en place, le suivi et l'évaluation de cette politique est à mon avis le groupe de représentants qui se réunira le 14 octobre. Demain, ce groupe peut déboucher sur un secrétariat permanent rattaché au Conseil et qui assurerait la gestion des dossiers maritimes pour le compte des 27. Et puis, un jour, on pourrait créer un SG Mer européen.

Comme le SG Mer français, il n'aurait pas un pouvoir exécutif mais une responsabilité de coordination et serait force de proposition ?

Dans le domaine maritime, on trouve de multiples intervenants. Au sein du SG Mer, notre rôle est d'assurer la coordination de ces intervenants, de les faire se rencontrer et, autour d'une table, d'aboutir à une analyse commune. Le quotidien, en interministériel, est fait d'animation, d'écoute et de synthèse. Nous avions par exemple ce mardi une réunion sur la piraterie. Défense, Affaires étrangères, Justice, Transport, Pêche, Tourisme... En tout, pas moins de six ministères étaient réunis. Nous devons donc un rôle de coordination et un devoir de faire des propositions au Premier ministre, duquel nous tirons notre légitimité. On constate que cette action interministérielle est essentielle pour le domaine maritime. Dès qu'il y a une défaillance du SG Mer, on voit immédiatement les répercutions.
Aujourd'hui, nous avons un système qui marche bien et qui intéresse fortement les autres pays européens.

Au niveau français, quelles évolutions sont, à votre avis, à prévoir dans cette gouvernance des affaires maritimes ?

Le premier chantier sera son adaptation aux enjeux maritimes de demain car certaines circonstances et organisations ont changé.
L'action de l'Etat en mer a, notamment, changé de nature et de volume. On voit par exemple un développement inquiétant de l'immigration clandestine en Méditerranée. La semaine dernière, la marine a porté secours à plus de 350 personnes en moins de 24 heures. C'est la première fois en quatre ans que je vois cela. Il en va de même pour la piraterie. Ces dernières années, on constatait quelques cas mais depuis trois mois c'est l'escalade et on ne voit pas très bien jusqu'où cela peut aller.
Dans le même temps, il faut prendre en compte la réorganisation des services de l'Etat, avec la création d'un grand ministère du Développement durable. Ce ministère a une légitimité transversale sur des compétences qui étaient auparavant éclatées.

L'Action de l'Etat en mer a notamment été évoquée dans le Livre Blanc sur la Défense et la sécurité nationale. Toutefois, contrairement aux moyens purement militaires, on reste un peu dans le flou sur les moyens nécessaires et leur financement...

Les questions se posent : Quels moyens pour l'action de l'état en mer et qui finance dans la suite du Livre Blanc. La nécessité d'assurer la surveillance des zones de pêche, de lutter contre la piraterie et le narcotrafic, ou encore de lutter contre la pollution est évidente. De très gros efforts en matière de moyens et d'organisation ont déjà été faits. Mais qu'attendre dans le contexte du Livre Blanc et dans le contexte budgétaire de la France ?

Est-ce que vous êtes de ceux qui estiment que pour certaines missions, aujourd'hui assurées par la marine et qui ne sont pas militaires, d'autres ministères devraient apporter un soutien financier ?

En haute mer, les moyens resteront ceux de la Marine nationale, dont la mission première est la défense, au sens militaire du terme. Dans le même temps, l'Etat a une responsabilité de police et de maintien de l'ordre public en mer. Qu'on le fasse par les moyens de la marine, soit. Mais le partage du fardeau financier entre les ministères serait logique. Par exemple, le ministère de l'Immigration pourrait prendre partiellement en charge les missions de lutte contre l'immigration clandestine. De même la Douane (ministère des Finances, ndlr) pour le narcotrafic, ou encore le ministère du Développement durable pour la lutte contre la pollution. Le ministère de l'Intérieur pourrait aussi, bien entendu, participer. Intellectuellement, c'est une logique imparable et ce qui est certain, c'est que la marine n'a pas à supporter seule l'action de l'Etat en mer.

En matière de surveillance maritime, des projets sont également en cours à l'échelle de l'Europe, où l'on pourrait mutualiser les moyens de différents pays...

L'idée est de conjuguer nos efforts, de trouver des interfaces pour lutter et prévenir les trafics de drogue, la pollution, l'immigration clandestine ou la piraterie. Il y a un projet pilote de surveillance maritime qui pourrait, dans un premier temps, concerner une zone donnée en Méditerranée et, plus tard, s'ouvrir vers un système européen intégré.

Un premier projet avait été imaginé en Méditerranée occidentale et pour les approches atlantiques mais il s'était heurté à un problème diplomatique entre l'Espagne et la Grande-Bretagne au sujet de Gibraltar. Est-ce que ce problème peut nuire à la mise en place d'une surveillance maritime européenne ?

Il faut résorber les crispations. L'intérêt général et l'importance de la surveillance maritime ne doit pas buter sur un conflit vieux de 350 ans. C'est vrai que ce problème diplomatique a ralenti le projet initial mais cela va repartir sur des bases nouvelles. Il en sera d'ailleurs question le 14 octobre.

Plusieurs évènements marquants ont ponctué la vie du SG Mer ces quatre dernières années. On retient notamment l'affaire du Clemenceau, emblème de la problématique du démantèlement des navires. Vous avez notamment co-présidé la Mission Interministérielle sur la Déconstruction des Navires (MIDN), créée après le retour de la coque en France...

Le Clemenceau a effectivement été un temps fort. Cet épisode a fait beaucoup de bruit et a été le déclencheur de la prise de conscience de ces enjeux. Pendant un an, nous avons travaillé pour faire un état des lieux du démantèlement en France, en Europe et dans le monde. Nous sommes allés jusqu'en Inde, en Chine ou au Bengladesh. Un an plus tard, nous avons remis au Premier ministre un rapport que tout le monde a accepté et validé. Actuellement, au sein de notre équipe, Claude Wohrer, dont la compétence est désormais reconnue dans toute l'Europe sur ces questions, a un rôle d'animateur actif en vue de la réunion de l'OMI (Organisation Maritime Internationale), qui se réunira au printemps 2009 à Hong Kong. L'objectif est d'obtenir une convention internationale sur le démantèlement des navires. Nous pouvons donc être très fiers car la MIDN a décortiqué la problématique du démantèlement pour aller vers une convention internationale. Et, après tout ce travail, la France est maintenant très écoutée sur ce domaine.

Dans le cadre du Grenelle de l'Environnement, la mer doit évidemment être prise en compte, à la fois dans sa dimension environnementale, mais aussi de sa gestion au quotidien. Dans ce domaine, pensez-vous que le rôle de Préfet maritime doit évoluer ?

L'accompagnement du Grenelle 2 sur l'environnement va être très important. Il y aura en effet une stratégie nationale pour la mer.
Dans cette stratégie il faut que les préfets maritimes, qui doivent prendre une dimension de préfets de la mer, aient une place mieux identifiée. Il est important qu'en mer, il y ait une autorité interministérielle, et pas seulement pour l'ordre public. Qu'il s'agisse de l'Atlantique, de la Manche ou de la Méditerranée, le milieu marin justifie un préfet car son regard porte loin. C'est un regard de marin capable de gérer les crises mais aussi la vie courante. La dimension de préfet de la mer doit s'accentuer et il faut renforcer leurs moyens d'action pour leur permettre d'exercer leurs prérogatives.
De même, plus on approche du littoral, plus la collaboration doit être étroite avec le préfet terrestre. J'insiste d'ailleurs sur le fait qu'il n'y a pas d'opposition entre les deux. Préfets terrestres et préfets de la mer doivent collaborer étroitement car les enjeux sont communs dans la France littorale.

Avez-vous des regrets en quittant votre fonction au SG Mer ?

Je n'ai pas vraiment de regret bien que, malgré les progrès accomplis, il faille toujours dépenser une énergie considérable pour faire partager les enjeux de la mer. C'est sans doute normal car, après tout, nous vivons sur terre. On comprend les enjeux du littoral mais, plus loin, on a du mal car on ne voit plus ce qui se passe.
Pourtant, 90% du commerce mondial passe par la mer. Cela signifie que le rôle des Etats est d'abord d'assurer la sécurité et la sûreté en mer. On le voit d'ailleurs bien avec le problème de la piraterie au nord de l'océan Indien. L'une des routes importantes du commerce maritime est aujourd'hui insécurisée, et ce n'est pas normal. De même, s'il se passe quelque chose de grave dans le canal de Suez (par où passent tankers, vraquiers et porte-conteneurs se rendant en Europe, ndlr), cela impactera directement la vie des citoyens.
Il y a aussi le côté scientifique et environnemental. Aujourd'hui, pour l'opinion publique, l'océan est un facteur d'équilibre sur le plan climatique. C'est un révélateur de ce qui se passe sur la planète. Le jour où la mer sera « déréglée », ce que l'on commence à voir avec les migrations de poissons, l'ouverture de routes en Arctique, ou la problématique de la montée des eaux, cela aura des conséquences sur la vie de chacun. C'est pourquoi il faut agir.
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Interview réalisée par Vincent Groizeleau - © Mer et Marine, 2008
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- Voir le rapport de la MIDN

- Voir le rapport du Groupe Poséidon


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