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Libye : cessez le feu, accords commerciaux entre Tripoli et Ankara, renforcement d’Irini

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Libye : cessez le feu, accords commerciaux entre Tripoli et Ankara, renforcement d’Irini

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Le 21 août, un cessez-le-feu et l’organisation prochaine d’élections ont été annoncés par les autorités politiques rivales en Libye. D’un côté le gouvernement d’union nationale (GNA) de Tripoli reconnu par la communauté internationale et dirigé par Fayez al-Sarraj ; et de l’autre le parlement de Tobrouk, présidé par Aguila Saleh et qui soutient le maréchal Khalifa Haftar et son armée nationale libyenne (ANL), dans l’Est du pays. Haftar est pour mémoire appuyé militairement par les Emirats Arabes Unis, l’Egypte, l’Arabie Saoudite et la Russie (via le groupe Wagner), alors que le GNA est soutenu par la Turquie et le Qatar. Les Nations Unies ont salué cette annonce, de même que le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, qui avait menacé au printemps de déployer des troupes en Libye si les forces du GNA continuaient d’avancer à l’Est vers Syrte, prise en janvier par les troupes d’Haftar. Alors que Tripoli réclame la création de zones démilitarisées à Syrte et Al-Jufrah, il est encore bien trop tôt pour savoir si ce cessez-le-feu signifie la fin de la guerre civile dans le pays, plongé dans le chaos suite à la chute du régime du colonel Kadhafi en 2011.

Peu avant cette annonce, les liens se sont encore renforcés entre le GNA et la Turquie, dont l’intervention militaire directe a permis au GNA de stopper l’avance puis de refouler l’ANL. Au-delà des aspects militaires, l’enjeu pour la Turquie est aussi et surtout stratégique et économique, Ankara souhaitant développer son influence et son activité commerciale en Afrique tout en profitant des réserves potentielle de gaz en Méditerranée orientale pour assurer son indépendance énergétique. C’est dans cette perspective que l’accord de coopération conclu en novembre 2019 avec le GNA comprenait non seulement un volet militaire, mais aussi un pacte de « délimitation maritime ». Au travers de celui-ci, la Turquie compte s’arroger de nouveaux doits de forage en Méditerranée orientale, où la découverte ces dernières années d’importants gisements sous-marins de gaz naturel suscite des convoitises, notamment autour des eaux chypriotes et grecques, où Ankara a lancé de nouvelles campagnes de sondages sismiques en août, provoquant de vives tensions avec ses voisins européens.

En plus du pacte de délimitation maritime s’ajoute maintenant une nouvelle série d’accords commerciaux entre le GNA et Ankara. Annoncés le 13 août, ils portent sur la relance au profit de sociétés turques de différents projets interrompus par le conflit, ainsi qu’un marché pour la mise en place d’un système de gestion et de contrôle des importations dans le grand port de Tripoli, pour le compte de la douane libyenne.

- Voir notre article : Marine turque : des détroits à la Libye, l'instrument d'une ambition stratégique

Dans ce contexte toujours très instable et incertain, l’opération européenne Irini, dont la principale mission affichée est de faire respecter l’embargo sur les armes à destination de la Libye, se poursuit. Une mission difficile puisque l’aide militaire apportée à l’ANL passe essentiellement par voies terrestre et aérienne, alors que celle fournie au GNA par Ankara vient certes en bonne partie par la mer, mais les cargos sont solidement escortés par la marine turque, qui empêche tout contrôle. Ce qui avait donné lieu à l’incident du 10 juin, lorsque la frégate française Courbet avait été illuminée par la conduite de tir de l’une des frégates turques escortant le roulier Cirkin, convoyant du matériel militaire vers la Libye.

- Voir notre article OTAN : la France espère un électrochoc sur la question turque

Irini, faiblement gréée depuis ses débuts en février, a en tous cas vu ses moyens renforcés cet été. L’Italie déploie depuis juillet le porte-hélicoptères d’assaut San Giorgio, qui sert de bâtiment amiral et travaille depuis la fin août avec le Hamburg, l’une des trois frégates allemandes de défense aérienne du type F124 qui grâce à ses importants moyens de surveillance remplace avantageusement la frégate grecque Spetsai. Cette dernière, l’une des quatre unités du type Meko 200HN de la flotte hellénique, était le seul bâtiment de surface dédié à Irini depuis le printemps. Elle aussi avait eu maille à partir, en mai, avec l’escorte turque d’un cargo se rendant en Libye.

 

Le San Giorgio (© MARINA MILITARE) 

Le San Giorgio (© MARINA MILITARE

La frégate grecque Spetsai

La frégate grecque Spetsai (© JEAN-CLAUDE BELLONNE

 

Du côté des moyens aériens, là aussi les capacités de l’Eunavfor Irini se sont musclées. L’opération s’appuie désormais sur un avion radar EMB-145 grec, trois avions de surveillance maritime (un Falcon 50 français, un An-28BR1 Bryza polonais et un Merlin III luxembourgeois), ainsi qu’un drone italien Predator. Des moyens aériens qui opèrent notamment depuis la Sicile. Ces dernières semaines, plusieurs navires de commerce ont été contrôlés par la force navale européenne, y compris via des inspections physiques à bord.

Enfin, le théâtre libyen demeure toujours au cœur du drame humanitaire qui se joue depuis plusieurs années en Méditerranée centrale. La situation des migrants arrivant en Libye est toujours catastrophique alors que l’été fut marqué par de nouveaux drames lors des tentatives de traversées vers l’Europe. Les moyens de sauvetage des ONG sont réduits à peau de chagrin et les Etats européens sont de plus en plus réticents à accueillir les naufragés.  

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.