Science et Environnement
Isabelle Autissier : « Sans océans, nous ne serions pas là »

Interview

Isabelle Autissier : « Sans océans, nous ne serions pas là »

Science et Environnement

A l’occasion de la Journée mondiale de l’océan, qui se déroulait hier, Le Télégramme a interviewé la navigatrice Isabelle Autissier, présidente du WWF France sur l’avenir des espaces marins et les enjeux environnementaux comme humains qui en découlent.

LE TELEGRAMME : La journée mondiale de l’océan : utile ou gadget ?

ISABELLE AUTISSIER : Comme toutes ces journées…, ça sert à tout et à rien. C’est bien parce que c’est un moment où on peut parler des océans, de ce qui va bien et de ce qui ne va pas bien, de ce qu’on peut faire. Un moment où on peut mettre le sujet sur la table mais si on se limite à une seule journée par an, ce n‘est pas suffisant. Les océans existent et sont très utiles 365 jours par an. Il ne faut donc pas s’en préoccuper que le 8 juin.

En quoi l’océan nous est-il utile ?

La moitié de l’oxygène que vous respirez vient du plancton marin. Par ailleurs, les océans évitent que la terre soit absolument glaciale aux pôles et invivable de chaleur à l’équateur, grâce à la circulation du courant qui régule une grande partie de la mécanique climatique de la planète. L’océan nourrit aussi plusieurs milliards de personnes. S’il n’y avait pas les océans, nous ne serions pas là, tout simplement.

L’océan est-il en bonne santé ?

Le bilan n’est pas bon. L’océan s’est réchauffé, déjà, de presque 1° C, ce qui est absolument monstrueux quand on considère le nombre de milliards de m3 d’eau. Par ailleurs, il est totalement infesté de matière plastique : on en trouve dans les crevettes des plus grandes fosses océaniques mais aussi dans les embruns. Quand vous respirez à plein poumons au bord de mer et que vous croyez que ça vous fait du bien, vous respirez du plastique ! De plus, ces plastiques contaminent toute la chaîne alimentaire et provoquent des dérèglements dans toute la vie des océans. Au WWF, on a mesuré que les grandes baleines de Méditerranée sont pleines de plastiques, de pesticides… Comme nous, d’ailleurs : quand on mange du poisson, on mange du plastique. D’autre part, près de 80 % des espèces commercialisables sont surexploitées, on scie la branche sur laquelle on est assis. Si on exploite plus que ce que la nature peut mettre à notre disposition, on mange le capital au lieu de se contenter des intérêts et, un jour, on n’a plus rien. Quant au corail, il est menacé par le réchauffement : à + 1,5°C, 80 % va mourir ; si l’on atteint 2°C, ce serait 100 % ! Or, le poisson de corail nourrit dans les pays chauds, en particulier dans les pays en développement, des centaines de millions de personnes.

Est-ce grave et définitif ?

Grave ? Oui. Définitif ? Non. Est-ce qu’on sait ce qu’il faut faire ? Oui. Est-ce qu’on le fait ? Non ! Un exemple : la pêche pirate, soit 30 % des prises. On sait ce qu’il faut faire : traçabilité du poisson, avoir des moyens de contrôles et que ce soit gravement puni. De même, on sait que la biodiversité marine diminue et que dès qu’on fait une aire marine réellement protégée, les résultats sont spectaculaires : en quatre-cinq ans, les populations de poissons remontent. Ça marche très bien quand on les fait respecter. De même, on sait qu’il faut arrêter d’utiliser du plastique ou de sortir le pétrole du sol, passer aux énergies renouvelables, favoriser les transports en commun pour lutter contre le réchauffement climatique. Mais on ne fait pas.

Pour quelles raisons, selon vous ?

Parce qu’on n’a pas l’imagination pour vraiment se représenter la catastrophe. Le Covid est très caractéristique : ce phénomène avait été parfaitement décrit par un groupe de chercheurs depuis plusieurs années. En 2005, l’Onu avait déjà tiré la sonnette d’alarme, en disant : « Attention baisse de la biodiversité = risque de pandémie ». On avait tout sur la table, tous les gens qui sont en position de décider avaient connaissance de ces éléments. Mais voilà, on fait passer d’autres intérêts avant et on ne protège pas les océans. Et comme tout cela n’est que de la physique, de la chimie et de la biologie, pas des croyances ni des opinions, eh bien, ça devient ce que ça doit devenir.

Le Covid-19 peut-il agir comme un électrochoc et faire avancer les choses ?

Tant qu’on ne réfléchit qu’en termes de Pib ou de cash-flow, on ne peut pas aller loin. Tant qu’on ne raisonne qu’en fonction de son petit confort à soi, que l’on veut tout, tout de suite, ça ne peut pas marcher. Quand on est 9 milliards, ce n’est pas possible. Je pense que la crise qu’on vient de vivre va faire avancer un peu plus cette prise de conscience, on va voir. Au WWF, on se bat, en tout cas, pour essayer de promouvoir des solutions, montrer qu’elles sont moins chères, même à court terme, montrer que notre vie va être plus agréable.

Optimiste ?

Je ne considère pas que c’est foutu et fini. Tant qu’on peut se battre, on se bat. M. de La Palisse disait que tant qu’on n’est pas mort, c’est qu’on est encore vivant et il avait parfaitement raison. Tout ce qu’on arrivera à gagner, ce sera ça de gagné. On n’empêchera peut-être pas les choses mais il faut le faire. Je pense aussi qu’il y a de plus en plus de citoyens qui rejoignent cette façon de penser. Maintenant, il faudrait peut-être accélérer un peu le mouvement. Car, là, on n’a pas payé cher même si c’est déjà tragique et que ça va continuer à l’être… On va payer beaucoup plus cher d’autres crises qui vont être beaucoup plus graves, dues aux questions environnementales, au dérèglement climatique, qui risquent d’engendrer des situations très douloureuses.

Une interview de la rédaction du Télégramme