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Reportage

Itaguaí: Au cœur du chantier des sous-marins brésiliens

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C’est un chantier titanesque et unique au monde, le fruit du programme en transfert de technologie le plus complet mené jusqu’ici. Nous vous emmenons aujourd’hui à Itaguaí, à 70 kilomètres au sud-ouest de Rio de Janeiro. C’est là que les nouveaux sous-marins brésiliens du type Scorpene voient le jour, au sein d’une infrastructure industrielle flambante neuve et particulièrement impressionnante, sur laquelle nous nous sommes rendus il y a quelques semaines.

 

Le chantier et la future base navale à Itaguaí (© : NAVAL GROUP) 

 

Tout a commencé en décembre 2008, lorsque les présidents Lula et Sarkozy ont conclu un accord stratégique au travers duquel le Brésil a choisi la France pour l’aider à construire ses nouveaux sous-marins. L’ensemble s’est traduit en septembre 2009 par la signature avec le groupe français DCNS (devenu Naval Group) et son partenaire brésilien Odebrecht d’une série de contrats, pour un montant global de 6.7 milliards d’euros. Ils sont entrés en vigueur en février 2010.

Le programme, baptisé PROSUB, porte sur la réalisation, en transfert de technologie, de quatre sous-marins à propulsion conventionnelle de la famille Scorpene, appelés S-BR, ainsi que l’assistance française pour le développement des parties non nucléaires du premier SNA brésilien, le SN-BR. Naval Group a également apporté son expertise pour la conception et l’équipement du nouveau chantier chargé de construire ces bâtiments, ainsi que la base navale attenante depuis laquelle les sous-marins opèreront et seront entretenus.

 

Sous-marin du type Scorpene, ici de la marine malaisienne (© : MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE) 

 

Développer une capacité sous-marine souveraine

« Le Brésil souhaite développer sa composante sous-marine car nous avons besoin de moyens modernes et performants pour assurer la protection de notre territoire maritime, qui est très grand. Nous disposons en effet de 8500 kilomètres de côtes et 4.5 millions de km² de zone économique exclusive. La mer représente 90% de nos ressources en hydrocarbures et 95% de notre commerce extérieur. La sécurité de notre espace maritime est donc cruciale, d’autant que ses richesses suscitent beaucoup de convoitises. Or le monde est instable et on ne peut pas savoir ce qui va se passer dans 50 ou 100 ans. Avec PROSUB, le Brésil conduit pour la première fois une politique de défense et d’indépendance nationale en acquérant la technologie nécessaire à la conception et la construction de sous-marins, ainsi qu’en développant des capacités propres dans le domaine de la propulsion nucléaire. Alors que nous avons fabriqué dans les décennies précédente des sous-marins de conception allemande, et que nous construisons maintenant les S-BR, nous réalisons pour la première fois, avec le SNA, notre propre design de sous-marin », souligne l’amiral Gilberto Max Roffé Hirschfeld, coordonnateur général du programme des nouveaux sous-marins brésiliens. Ce dernier rappelle que ces deux types de bâtiments sont complémentaires : « Le SNA dispose d’une grande autonomie, il peut aller vite et loin, est très mobile et offre ainsi une grande capacité de dissuasion, alors que les sous-marins classiques sont employés plus près des côtes, aux alentours notamment des points stratégiques ».

 

L'amiral Gilberto Max Roffé Hirschfeld (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

Un site créé ex nihilo dans la baie de Sepetiba

Menés par Odebrecht, avec lequel Naval Group a créé une société commune, Itaguaí Construções Navais (59% Odebrecht, 41% NG), chargée de la réalisation des futurs sous-marins, les travaux de construction des infrastructures ont débuté en 2010.

Le site retenu, situé au milieu de la magnifique baie de Sepetiba, enserrée par les montagnes, ne comprenait jusque-là qu’un terminal portuaire civil, où des vraquiers viennent charger du charbon et qui sert aussi au trafic conteneurisé. Le seul pôle industriel déjà existant et intégré dans le programme était celui de Nuclep, entreprise publique rattachée au ministère brésilien de la Défense qui avait précédemment réalisé la coque résistante des sous-marins du type allemand 209 construits en transfert de technologie au Brésil et mis en service entre 1994 et 2005. Pour les besoins de PROSUB, la société a été modernisée et notamment équipée d’une presse hydraulique Schuller, la plus puissante d’Amérique latine avec une capacité de 8000 tonnes. Elle sert à courber les plaques d’acier à haute limite élastique.

Jusqu’à 20.000 personnes mobilisées

Pour le reste, il a fallu tout inventer et construire, ce qui a représenté, et représente toujours, une œuvre de génie civil colossale. Ainsi, pas moins de 2000 personnes, et même jusqu’à 20.000 avec les emplois indirects, ont été mobilisées pour édifier les différents sites d’Itaguaí, quelques 600 entreprises brésiliennes étant impliquées. « Les retombées économiques sont extrêmement importantes et ce programme a généré beaucoup d’emplois, notamment pour les habitants de la région, mais aussi au-delà. Il y a d’ailleurs eu un très gros travail d’organisation et de logistique pour accueillir toute cette force de travail. Il a fallu construire des habitations, des écoles et nous avons même développé les capacités agricoles locales afin de nourrir les milliers de personnes qui oeuvrent sur le chantier. Il faut aussi noter qu’il y a tout un programme en faveur de l’environnement, l’aménagement des sites étant compensé par un plan de reforestation couvrant 196.000 m² », explique un officier brésilien.   

 

 

 

Différents pôles construits autour de la montagne

L’ensemble du complexe chantier/base navale, appelé EBN (Estaleiro e Base Naval), est réparti en différents pôles autour d’une montagne bordant la mer. Le premier site nouveau à avoir été ouvert est l’Unité de Fabrication des Ensembles Métalliques (UFEM), opérationnelle depuis mars 2013 après 28 moins de construction. Edifiée à côté de Nuclep, qui lui fournit les anneaux de coque épaisse, cet imposant établissement est chargé de réaliser les parties non résistantes des bâtiments, ainsi que le pré-armement avec l’intégration d’équipements dans les différentes sections constituant la coque. Dans l’imposante nef principale, où l’on trouve les quatre sections composant la coque de chaque sous-marin, les opérations de manutention sont réalisées grâce à des ponts roulants capables de soulever des charges de 150 tonnes.

 

L'UFEM (© : MARINHA DO BRASIL) 

L'entrée du grand hall de l'UFEM (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

Sections des S-BR à l'UFEM (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

 

Sections du S-BR1 à l'UFEM (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

Sections des S-BR à l'UFEM (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

Sections des S-BR à l'UFEM (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

Une fois les sections équipées et préassemblées, elles seront transférées à l'Estaleiro de Construção (ESC), le grand hall d’assemblage de l’EBN. Celui-ci a été construit au bord de la baie, de l’autre côté de la montagne, ce qui a nécessité la réalisation d’une route de 3.5 kilomètres aboutissant à un tunnel de 703 mètres de long et 14 mètres de diamètre percé dans la roche et s’ouvrant sur les infrastructures construites au bord de la baie.  

 

L'entrée du tunnel percé dans la montagne (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

(© : NAVAL GROUP) 

 

 

Le grand hall d'assemblage (© : NAVAL GROUP) 

 

Couvrant une surface de 5200 m², le hall d’assemblage est l’un des bâtiments les plus impressionnants du complexe. Fraîchement achevée, la gigantesque nef de 160 mètres de long, 33 mètres de large et 52 mètres de haut est assez grande pour accueillir simultanément deux sous-marins. Sa base est conçue pour supporter une charge de 10 tonnes par m². C’est une version moderne du chantier Lauboeuf de Cherbourg, qui dispose dans son prolongement d’un ascenseur pour la mise à l’eau des bâtiments. Ce synchrolift, d’une capacité de levage de 8000 tonnes, est dimensionné pour recevoir les futurs sous-marins nucléaires d’attaque brésiliens, qui seront nettement plus gros que les Scorpene.

 

Bâtiments en construction autour du hall d'assembage (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

(© : VICTOR M.S. BARREIRA) 

 

Emplacement de la future base navale (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

Après le chantier, la base navale

Si cette partie de l’EBN est terminée, le site constitue encore un vaste chantier. Il faut d’ailleurs imaginer qu’il y a 6 ans, il n’y avait ici qu’une plage bordée par la végétation luxuriante de la montagne. De gigantesques travaux de dragage et de remblaiement ont été menés (300.000 m3 de matériau traités), afin de gagner sur la mer et créer ex-nihilo le chantier.

 

 

Vue du futur complexe d'Itaguaí (© : NAVAL GROUP) 

 

Alors que les bâtiments annexes du grand hall sont toujours en construction, une nouvelle phase a débuté avec l’édification de la base navale attenante. Celle-ci comprendra notamment deux cales sèches couvertes longues de 140 mètres, qu’il reste à creuser. Elles accueilleront les futurs SNA et serviront aux arrêts techniques majeurs, un vaste terre-plein partiellement couvert allant également être aménagé à côté du hall d’assemblage pour réaliser des opérations de maintenance au sec des Scorpene. Ceux-ci seront sortis de l’eau au moyen du Syncrolift. Posés sur un « chariot » mobile, ils seront conduits vers l’espace de maintenance, qui disposera de structures couvertes.

 

Maquette de l'ESC et de la future base navale (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

Normes sismiques très sévères

280 mètres de postes à quai pour les sous-marins vont également être créés, l’ensemble étant protégé par d’immenses digues. On notera que toutes ces infrastructures répondent à des normes sismiques particulièrement sévères et sont érigées 5 mètres au-dessus du niveau de la mer, afin notamment de pouvoir résister à un tsunami tel que celui qui a provoqué la catastrophe de Fukushima. L’EBN accueillera en effet non seulement des SNA, mais aussi les installations radiologiques servant à leur soutien, telles que celles destinées aux éléments combustibles des cœurs nucléaires. Une piscine accueillant les barres irradiées va notamment être construite. Un bâtiment dédié, haut de 16 étages (visible sur la photo de la maquette ci-dessus), sera connecté aux deux cales sèches couvertes via une structure métallique blindée servant aux opérations de chargement et de déchargement des chaufferies.

 

Vue du futur complexe d'Itaguaí (© : NAVAL GROUP) 

Vue du futur complexe d'Itaguaí (© : NAVAL GROUP) 

Vue du futur complexe d'Itaguaí (© : NAVAL GROUP) 

 

S’étendant sur une surface de 487.000 m², cette partie sud du complexe, qui regroupera le hall s’assemblage et la base navale, devrait être achevée en 2020, à l’exception des deux cales sèches destinées aux futurs SNA. Elles verront le jour plus tard, en lien avec le déroulement de cette partie du programme, dont la responsabilité incombe aux seuls Brésiliens.  

Un pôle majeur est également en train de sortir de terre, celui qui accueillera les simulateurs sur lesquels se formeront et s’entraineront les sous-mariniers brésiliens. Il s’agit d’une véritable école, en cours de construction, qui abritera une gamme complète d’outils de simulation destinés à l’apprentissage, la qualification et le perfectionnement des équipages.

 

Simulateur mobile de conduite, sécurité plongée et propulsion (© : NAVAL GROUP) 

 

Centre de formation et d'entrainement

Il y a là un centre d’entrainement au sauvetage individuel, avec son « escape tower », qui se présente sous la forme d’une piscine verticale de 5 mètres de diamètre par 8 mètres de hauteur. Equipés d’une tenue gonflée, les marins empruntent un sas pour quitter la structure, apprenant ainsi les gestes qu’ils auraient à faire s’ils étaient amenés à évacuer le sous-marin par eux-mêmes.

 

Formation au sauvetage individuel (© : NAVAL GROUP) 

 

Un autre simulateur leur permet de découvrir et d’interpréter une fuite ou d’une voie d’eau. Cette structure en forme de tunnel est équipée de tuyaux et vannes, sur lesquels sont reproduits différents problèmes. Des jets sont envoyés sur les parois métalliques, d’autres dans le tunnel. En jouant sur la pression de l’eau qui y circule, les formateurs peuvent reproduire les effets d’une fuite à différentes profondeurs d’immersion. « Les personnels qui s’y forment apprennent à reconnaitre les différences entre les bruits provoqués par différents types de fuites et fermer les bonnes vannes pour couper l’alimentation des tuyaux en amont de la fuite. Ils apprennent aussi à communiquer rapidement avec quelqu’un en dehors du local, dans un environnement plus ou moins bruyant et avec peu ou pas d’éclairage. Le résultat est impressionnant et criant de vérité », explique Marc Deliancourt, responsable marketing Services de Naval Group, dont le centre de Ruelle, en Charente, est spécialisé dans les simulateurs.

 

Accoutumance à la voie d'eau (© : NAVAL GROUP) 

 

Le centre comprendra également un simulateur tactique pour la formation à la navigation, au combat ou encore à la reconnaissance auditive (sur la base d’enregistrements fournis par la marine brésilienne). Ce local reproduit un PCNO de sous-marin avec ses consoles et même un périscope renvoyant des images selon les scénarii. « On peut jouer sur les conditions météo, l’état de la mer et la visibilité. L’instructeur confronte les stagiaires à différentes situation tactiques, la présence d’un autre sous-marin, de bateaux, d’aéronefs… De la détection au lancement des armes et aux manœuvres évasives, cela permet de développer les réflexes des marins face à des situations très variées et leur apprendre à agir le plus vite possible ».

 

Simulateur tactique (© : NAVAL GROUP) 

 

L’une des autres pièces maîtresses du centre de formation d’Itaguai sera l’imposante cabine hexapode, produite comme le simulateur tactique par le centre Naval Group de Ruelle, qui a conçu le centre de sauvetage individuel et celui d’accoutumance à la voie d’eau (dérivés de ceux dont dispose la Marine nationale à Brest) mais qui sont eux réalisés directement au Brésil. Montée sur vérins, la cabine permet de reproduire de façon très fidèle les mouvements du bâtiment en fonction de son inclinaison, des effets de la houle en surface ou en plongée. Ce simulateur est dédié à la conduite de la plateforme, la sécurité plongée et la propulsion. Les stagiaires y apprendront à piloter le sous-marin et faire face aux imprévus et avaries, gérer la propulsion et l’énergie, les auxiliaires, l’eau, l’oxygène, le gaz carbonique, la purge… « Là aussi on forme les gens à avoir les bons réflexes et à travailler en équipe, en particulier sur des situations critiques avec des conditions extrêmement réalistes que l’on ne peut reproduire, pour des questions de sécurité, à bord d’un vrai sous-marin. L’avantage des simulateurs est, véritablement, la capacité à confronter les équipages à tous les cas de figure, même les cas ultimes ».

 

Simulateur (cabine) mobile de conduite, sécurité plongée et propulsion (© : NAVAL GROUP) 

 

L'EBN à 65% d'achèvement hors installations nucléaires

De l’autre côté de la montagne, juste avant le tunnel, se trouve la base arrière du chantier, la « North Area », qui sera elle-même aménagée par la suite. S’étendant sur 103.000 m², ce site accueillera un centre de décontamination radiologique, un laboratoire environnemental, des bâtiments administratifs et une caserne pour un bataillon spécialisé dans les opérations NRBC (nucléaire, radiologique, bactériologique et chimique).

A ce jour, l’ensemble de l’EBN en est à plus de 65% d’achèvement, hors installations nucléaires, pour un coût de construction des infrastructures donné à 1.24 milliard de réais brésiliens (plus de 330 millions d’euros).

 

La North Area (© : NAVAL GROUP) 

La North Area (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

Un programme retardé par les restrictions budgétaires

Par rapport au planning initial, le projet a pris deux ans de retard. Cela s’explique, selon les militaires et industriels, par deux raisons principales. D’abord, le Brésil fait face aux conséquences de l’effondrement du marché pétrolier, qui constitue l’une de ses principales ressources et a entrainé d’importantes coupes budgétaires, notamment pour ses armées. La marine brésilienne n’y a pas échappé, étant contrainte d’ajourner de nombreux projets. Elle est néanmoins parvenue, moyennant des étalements d’investissements, à maintenir PROSUB. Mais les travaux de génie civil avancent moins vite puisqu’il n’y a plus, actuellement, que 2000 personnes sur le chantier (hors personnels dédiés à la construction des sous-marins), contre 6000 en 2014. « Depuis 2015 nous avons été confrontés à de sérieux freins budgétaires qui ont affectés la construction des infrastructures et, du coup, entrainé du retard sur les sous-marins qui en dépendent. Mais les choses avancent et nous nous concentrons sur la mise à flot prévue l’an prochain du premier bâtiment », souligne Eric Berthelot, président de DCNS do Brasil. Certains glissements de calendrier sont également le fait de la complexité du programme : « Nous sommes partis de rien, il faut tout créer et transférer un savoir-faire de pointe, avec en même temps des sous-marins à construire et toute une infrastructure à édifier. Il y a forcément, dans ce type de projet, des aléas et des ajustements à faire en cours de route ».

En plus de ces problèmes financiers et des glissements inhérents à toute entreprise aussi complexe, une partie du programme est, par ailleurs, visée par une enquête dans le cadre du gigantesque scandale de corruption qui secoue le pays depuis 2014 et dans lequel Odebrecht, acteur industriel brésilien de premier plan, est impliqué. Le groupe est accusé d’avoir généralisé le trucage de marchés publics et son directeur général, Marcelo Bahia Odebrecht, a été condamné en mars 2016 à 19 ans de prison pour avoir versé plus de 30 millions de dollars de pots-de-vin. Concernant Itaguaí, ce sont des marchés liés aux infrastructures, sous la responsabilité du géant brésilien du BTP, qui sont visés. Dans le cadre de la coopération judiciaire entre la France et le Brésil, le parquet national financier de Paris a néanmoins ouvert en octobre une enquête préliminaire pour, selon le quotidien Le Parisien, « des soupçons portant sur des faits de corruption d’agents publics dans le cadre du programme des nouveaux sous-marins brésiliens ». Naval Group, qui ne fait à ce stade l’objet d'aucune procédure particulière, assure qu’il « n’a rien à voir avec cette affaire » et affirme « respecter scrupuleusement les règles du droit international ».

PROSUB, priorité absolue de la marine brésilienne

Alors que côté brésilien on assure que les retards enregistrés par le programme ne sont pas liés aux affaires mais essentiellement aux restrictions budgétaires, PROSUB continue donc de progresser. « L’aboutissement du programme de construction des nouveaux sous-marins est notre première priorité », explique un officier de la marine brésilienne. Cette dernière a d’ailleurs, signe très révélateur, consacré au salon LAAD de Rio, en avril, l’essentiel de son stand à PROSUB. « Le financement de la réalisation du chantier et de la base navale est budgété à 95% », affirme quant à lui un responsable de la COGESN, structure brésilienne assurant la coordination du programme.

 

Le stand de la marine brésilienne au salon LAAD (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

Transfert de la première section du S-BR1 vers le hall d’assemblage

De fait, la construction des sous-marins, qui avance au rythme de celle des nouvelles infrastructures, entre dans une phase cruciale. La première section du S-BR 1, qui sera baptisé Riachuelo, sera transférée cet été vers le hall d’assemblage, où les quatre éléments principaux constituant sa coque seront progressivement jonctionnées. Comme les trois autres sections, elle est en cours d’équipement à l’UFEM.

 

Formation des soudeurs brésiliens à Cherbourg (© : NAVAL GROUP) 

 

Un vaste programme de formation

La partie « avant » du bâtiment, comprenant les tronçons 3 et 4, a pour mémoire été réalisée sur le site DCNS Cherbourg, où elle a servi de support à la formation des premières équipes brésiliennes travaillant aujourd’hui à Itaguaí. « Dans le cadre du transfert de technologie nous avons formé plus de 250 Brésiliens, du soudeur à l’ingénieur. Avec les deux sections de coque produites à Cherbourg, des soudeurs, formeurs, tuyauteurs ou encore électriciens brésiliens se sont formés aux côtés de nos équipes. Puis ils sont revenus ici avec un savoir-faire technique qu’ils diffusent depuis aux autres personnels que nous avons recrutés, sachant que nous notamment créé à Itaguaí une école de soudure. Des Cherbourgeois sont également venus ici pour parfaire la formation », explique Eric Berthelot.

 

La partie du S-BR1 réalisée à Cherbourg (© : NAVAL GROUP) 

 

Loin d’être terminé, le transfert de technologie lié à ce programme, qui est le plus large et abouti du genre pour un contrat à l’export, va se poursuivre encore pendant plusieurs années, non seulement au Brésil, mais également en France. En plus des marins brésiliens, des dizaines d’entreprises locales sont accueillies par Naval Group et ses grands fournisseurs pour apprendre à réaliser, intégrer et entretenir des équipements, comme les tubes et systèmes de manutention de torpilles (ceux du S-BR1 ont été produits à Ruelle), les mâts, des éléments de l’appareil propulsif ou encore du système de combat. Une part importante des équipements des futurs S-BR bénéficie en effet d’un programme de nationalisation. « L’objectif est de permettre aux entreprises brésiliennes de devenir indépendantes pour de futurs projets. Les discussions sont à ce niveau très approfondies avec les Français sur le transfert de technologie permettant une nationalisation des équipements et systèmes », note l’amiral Gilberto Max Roffé Hirschfeld. Ainsi, les entreprises brésiliennes, une fois formées, se chargent de la réalisation des pièces puis, au fur et à mesure, de l’assemblage des systèmes, pour au final être en mesure de gérer toute la chaine jusqu’à la mise en service et la maintenance. Ce transfert de technologie permettra également aux Brésiliens, en fonction de leurs besoins, d’effectuer des adaptations et évolutions sur les équipements de leurs sous-marins.

Pour créer ce vaste réseau de fournisseurs locaux, il a fallu, au départ, un important travail d’identification des entreprises capables de participer au programme puis, ensuite, accompagner leur montée en compétence et l’acquisition des savoir-faire comme de l’organisation nécessaires pour intégrer l’aventure. Dans cette optique, on notera aussi qu’un important volet consacré à la formation est mis en œuvre par ICN, en collaboration avec l’organisme brésilien SENAI et le ministère français de l’Education nationale. L’objectif est de fortifier et développer l’industrie brésilienne en proposant aux futurs ingénieurs, techniciens et ouvriers brésiliens des formations donnant accès à des diplômes reconnus. 

Mise à l’eau du S-BR1 prévue fin 2018

Depuis l’arrivée en mai 2013 de la partie du S-BR1 produite à Cherbourg, ICN est monté en puissance. Opérateur du chantier d’Itaguaí pour le compte de la marine brésilienne, l’entreprise, qui emploie désormais 1600 personnes (dont quelques Français seulement), a réalisé avec les éléments fournis par Nuclep le reste de la coque du sous-marin et l’intégration des différents équipements : blocs découplés, tuyauteries, cloisons, caisses, appendices extérieurs…

Prévue initialement en janvier 2016, la mise à l’eau du Riachuelo est désormais programmée au second semestre 2018. Les deux années suivantes seront consacrées aux essais, d’abord à quai puis en mer, en vue d’une livraison à la marine brésilienne vers 2020. Le second Scorpene, futur Humaita (S-BR 2), dont les tronçons sont déjà à l’UFEM, devrait quant à lui être à flot en septembre 2020 (au lieu d’août 2017). Suivront les S-BR 3 (Tonelero) et S-BR 4 (Angostura), qui selon le dernier planning seraient mis à l’eau en décembre 2020 et décembre 2022, au lieu respectivement de février 2019 et juillet 2020. « L’objectif est de livrer le dernier bâtiment d’ici décembre 2023, sachant qu’une cadence de 18 mois est prévue entre chaque sous-marin. Il faut néanmoins être prudent avec les calendriers car on parle encore une fois d’un programme extrêmement complexe, avec des choses qui sont réalisées pour la toute première fois ici, mais nous sommes confiants », rappelle Eric Berthelot.

 

Eric Berthelot (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

Plus grands que les précédents Scorpene

Plus grands que les Scorpene réalisés précédemment pour le Chili (2), la Malaisie (2) et l’Inde (6), les S-BR mesureront 71.6 mètres et afficheront un déplacement de 1870 tonnes en surface, contre 66.4 mètres et 1700 tonnes pour les autres sous-marins de cette famille. L’augmentation de la taille permettra d’accroître les réserves en combustible et en vivres, afin de gagner en autonomie, condition impérative compte tenu de l’étendue des eaux brésiliennes.

 

 

Armés par un équipage de 45 hommes, les S-BR disposeront de six tubes de 533mm permettant de mettre en œuvre 12 torpilles lourdes, en l’occurrence les toutes nouvelles F21 françaises dont le Brésil est le premier client export, ainsi que des missiles antinavire Exocet SM 39. Ces sous-marins océaniques polyvalents pourront réaliser tout type de missions, comme la lutte contre les navires de surface, la guerre anti-sous-marine, les opérations spéciales et le recueil du renseignement.

 

(© : NAVAL GROUP) 

Exocet SM39 sur le stand de MBDA au salon LAAD (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

Un SNA comme finalité du programme

L’EBN servira également à réaliser le premier sous-marin nucléaire d’attaque brésilien, un projet qui date des années 80 et que le pays entend, grâce à PROSUB, enfin mener à bien dans la décennie qui vient. Le SNA est d’ailleurs clairement considéré localement comme l’élément clé du programme lancé en 2009. C’est même lui qui a en grande partie présidé au choix de la France comme partenaire pour la conception et la réalisation des nouveaux sous-marins brésiliens. « Seuls quelques pays maîtrisent la technologie des sous-marins à propulsion nucléaire et ils n’étaient que deux à pouvoir répondre à nos besoins : la France et la Russie », explique l’amiral Gilberto Max Roffé Hirschfeld. Pour des questions politiques et géostratégiques, en particulier sans doute les relations avec les Etats-Unis, Paris a été préféré à Moscou.

Former les Brésiliens à la conception d’un sous-marin

Pour autant, la coopération avec DCNS ne concerne que les parties non nucléaires du bâtiment, en clair l’ensemble de la plateforme, à l’exception de la tranche réacteur. Contrairement au Scorpene et sa variante brésilienne, le SN-BR ne sera toutefois pas l’œuvre des ingénieurs français. Alors que les S-BR ont pour but de doter le Brésil des capacités industrielles et savoir-faire nécessaires à la construction de sous-marins, la partie SNA de PROSUB visait à former des ingénieurs brésiliens à la conception de tels bateaux. C’est dans cette optique qu’une école de design de sous-marins a été créée à Lorient, où sont venus se former durant deux ans les équipes qui ont, ensuite, rejoint à Sao Paulo le bureau d’études de la marine brésilienne chargé de concevoir le SN-BR. Ce plan de formation s’est achevé au début de cette année.

 

 

Mise en chantier à partir de 2020

Après une première phase dédiée aux études de faisabilité lancée en 2012, les Brésiliens ont travaillé sur le design préliminaire de leur futur SNA d’août 2013 à janvier 2017. La troisième étape, à savoir les études de détail, doit débuter en juillet 2018. Les équipes de conception, aujourd’hui composées de 200 personnes, vont monter en puissance et devraient voir leurs effectifs tripler. Si tout va bien, la marine brésilienne estime que la construction du bâtiment pourra être lancée début 2020, en vue d’une mise à l’eau fin 2027 et une livraison à l’horizon 2030. Ce calendrier officiel pourra néanmoins être amené à glisser, tant pour des questions de coûts qu’en raison de la complexité d’un tel programme. « Il faut se rappeler qu’un sous-marin nucléaire est l’un des objets les plus compliqués réalisés par l’homme et qu’un projet comme celui-ci reste extrêmement complexe même pour les nations qui maîtrisent ce savoir-faire, à l’image du Royaume-Uni et de la France, où il aura fallu plus de 10 ans pour construire l’Astute et le Barracuda ». Dans les coursives, on préfère donc évoquer une fenêtre plus large pour la mise en chantier (d’ici 2022) et jusqu’en 2029 pour la mise à l’eau.

Le challenge de la propulsion nucléaire

Pour l’amiral Gilberto Max Roffé Hirschfeld, « le plus grand challenge de ce programme est la propulsion nucléaire car il n’y a pas, sur ce point, de transfert de technologie. Cette partie est sous l’entière responsabilité du Brésil et nous devons par conséquent développer de manière autonome des technologies de pointe, avec une sécurité maximale car dans le nucléaire il faut 0 risque. A terme, nous aurons une pleine souveraineté dans ce domaine ».

En matière de nucléaire, le Brésil, qui n’a pas l’ambition d’utiliser l’atome pour fabriquer des armes, dispose depuis 1982 d’une centrale électrique, située à Angra, au sud-est du pays, dans l’Etat de Rio. Conçue par l’Américain Westinghouse, elle a été dotée à l’origine d’un réacteur à eau pressurisée de 640 MW développé à l’époque par les groupes allemands Siemens et KWU. Sur la base de ce modèle, un second réacteur de 1350 MW a été mis en service en 2001. Le projet d’un troisième réacteur de même puissance, relancé en 2007 et pour lequel le Brésil a signé un accord de coopération avec le Français Areva sur différents équipements annexes, est en cours de construction.

Les Brésiliens ont acquis par ce biais différents savoir-faire dans le domaine des centrales nucléaires civiles, qu’ils mettent à profit pour concevoir un réacteur embarqué. Mais cela reste un défi énorme puisque cet équipement doit répondre à des contraintes extrêmement sévères, en particulier en termes de compacité et de puissance, ainsi que de sécurité. Car c’est le volume de la chaufferie qui constitue l’élément le plus dimensionnant du sous-marin. Les travaux sont menés à Sao Paulo. C’est là qu’a été installé un centre dédié, qui peut être considéré comme l’équivalent du site de recherche et de développement français du CEA à Cadarache, où sont réalisés depuis 1971 les réacteurs d’essais à terre destinés aux programmes des sous-marins nucléaires de la Marine nationale.

 

Vue non définitive du futur SNA brésilien (© MARINHA DO BRASIL) 

 

Un prototype du réacteur testé à terre

Actuellement, les Brésiliens sont en train d’assembler dans ce centre le prototype du réacteur qu’ils ont conçu pour le SN-BR. Une fois le montage achevé, il faudra procéder à la divergence puis tester la chaufferie et vérifier que son fonctionnement comme ses performances sont en ligne avec ce qui est prévu. C’est en fonction de la puissance réelle développée par ce réacteur que le design du SNA pourra être affiné, avec toujours le même casse-tête : le triptyque puissance, volume et masse définissant la taille du bateau, en particulier son diamètre. Avant les essais, on ne peut donc parler que d’hypothèses.

Celles-ci, pour l’heure, portent sur un sous-marin de 107 mètres de long pour un déplacement officiel de l’ordre de 6000 tonnes, qui pourrait être en définitive supérieur. En plus de son réacteur, le SN-BR disposera d’une turbine, d’un réducteur et d’un moteur électrique, ce dernier étant fourni par Jeumont Electric (également présente sur les Scorpene). L’entreprise française a déjà livré il y a deux ans une machine à la marine brésilienne dans le cadre du projet LABGENE, un laboratoire destiné à simuler sur un banc d’essai à terre le fonctionnement complet de la cinématique propulsive du futur SNA brésilien (hors chaufferie nucléaire). On notera que l'équipement produit à cet effet par Jeumont était annoncé en 2015 comme le plus grand et le plus puissant moteur synchrone à aimant permanent du monde. D’un poids de 72 tonnes, il mesure 6 mètres de long, 3 mètres de large et 4.5 mètres de haut et est accompagné de ses armoires de convertisseurs de puissance. 

 

Le moteur Jeumont livré pour le prototype à terre (© : JEUMONT ELECTRIC) 

 

Système de combat national

Le SN-BR, qui pourra notamment mettre en œuvre des torpilles lourdes, mines et missiles antinavire, voire des missiles de croisière, disposera d’un système de combat national. A cet effet, DCNS a là encore opéré un important transfert de technologie en formant des ingénieurs brésiliens à la conception, la réalisation et l’intégration du système de combat SUBTICS allant équiper les Scorpene S-BR. Les échanges, qui se poursuivent, ont débuté dès 2011 sur le site DCNS du Mourillon, près de Toulon (transféré il y a quelques mois à Ollioules) puis sur une plateforme d’intégration à Saint-Mandrier. Celle-ci devrait être ensuite transférée au Brésil, où elle servira aux opérations de maintenance et de mise à niveau du CMS des S-BR, ainsi que sur le système de combat du SNA, qui sera probablement basé sur une évolution du SUBTICS.

D’autres sous-marins en perspective

Ce premier sous-marin à propulsion nucléaire, qui devrait s’appeler Alvaro Alberto, doit être évidemment suivi par des sisterships, dont on ne connait pas pour le moment le nombre et la cadence de production. Tout dépendra de la construction du premier, du coût final du programme et de la situation économique du Brésil au cours de la prochaine décennie.

Une chose est en tous cas certaine, c’est notamment le programme SN-BR qui doit permettre, après l’achèvement des Scorpene, de maintenir l’activité du nouveau chantier d’Itaguaí. Car il y a là un enjeu majeur dont les marins brésiliens ont parfaitement conscience : il faut assurer dans le long terme de l’activité pour éviter de perdre un savoir-faire longuement et chèrement acquis. D’où la nécessité, en plus des opérations de maintenance qui permettent de maintenir des compétences, de construire d’autres sous-marins après les cinq actuellement prévus dans le cadre de PROSUB.

Itaguaí, un futur tremplin pour le marché export ?

On l’a vu, d’autres SNA sont espérés à la suite de l’Alvaro Alberto. Mais il y a peut-être, aussi, des opportunités à l’export. On peut en effet imaginer que Naval Group s’allie au Brésil pour faire d’Itaguaí une plateforme de construction pour des contrats internationaux. L’industriel français, qui a déjà réalisé des Scorpene pour le Chili dans les années 2000, convoite en effet les marchés de renouvellement des sous-marins de nombreuses marines sud-américaines. Grâce à ses imposantes infrastructures et son outil industriel de pointe, Itaguaí pourrait aussi, le cas échéant, diversifier son activité vers les bâtiments de surface, où il y a également un important potentiel commercial, notamment pour la marine brésilienne.

 

Naval Group (ex-DCNS) Marine brésilienne