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Histoire Navale
Jean Bart : Un vaisseau du XVIIème siècle reconstruit à Gravelines

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Jean Bart : Un vaisseau du XVIIème siècle reconstruit à Gravelines

Histoire Navale

Dans l’ombre de l’Hermione, sous le feu des projecteurs depuis plusieurs années, un autre chantier de reconstruction d’un grand bateau historique, le futur Jean Bart, est en cours à Gravelines, entre Calais et Dunkerque. Un projet encore plus ambitieux puisqu’au lieu d’une frégate, il s’agit cette fois d’édifier un vaisseau de premier rang de la première moitié du XVIIème siècle. « Si l’Hermione est une église, le Jean Bart sera une cathédrale », sourit Christian Cardin, président de l’association Tourville et initiateur du projet.

 

Le chantier du Jean-Bart (© : ASSOCIATION TOURVILLE)

Le chantier du Jean-Bart (© : ASSOCIATION TOURVILLE)

 

La bataille de la Hougue

Un projet qui voit officiellement le jour en 1992 mais trouve ses racines quelques années plus tôt. Normand d’origine, petit-fils de Terre-neuvas granvillais et passionné par les magnifiques bateaux de l’ancienne marine royale, Christian Cardin, ingénieur hydrogéologue de formation, mène des recherches sous-marines au large de Saint-Vaast La Hougue de 1982 à 1985. A quelques encablures de la côte Est du Cotentin, il retrouve six épaves, qui s’avèrent être d’anciens vaisseaux coulés trois siècles plus tôt lors de la bataille de La Hougue (aussi connue sous le nom de bataille de Barfleur), dont le sort fut déterminant dans l’histoire de l’Europe. En pleine guerre de la Ligue d’Augsbourg, Louis XIV aide son cousin le roi Jacques II d’Angleterre. La conversion au catholicisme de celui-ci provoque une crise religieuse dans le pays et le souverain est contraint de se réfugier en France lorsque Guillaume d’Orange, répondant à l’appel de nobles anglais protestants, débarque en 1688 avec une armée hollandaise. Pour restaurer Jacques II sur le trône, Louis XIV prévoit de débarquer 20.000 soldats sur les côtes britanniques. Mais la flotte française, forte de 68 navires, dont 45 vaisseaux de ligne, se heurte le 29 mai 1692 à un adversaire nettement supérieur, regroupant la Royal Navy et une escadre des Provinces Unies (actuels Pays Bas). Cette flotte combinée, qui aligne 125 bateaux, dont 88 de premier rang, prend le dessus sur les forces françaises, commandées par l’amiral Tourville et qui perdent au cours de la bataille 15 vaisseaux de premier rang.

 

La bataille de la Hougue, tableau de 1693 (© : DR)

La bataille de la Hougue, tableau de 1693 (© : DR)

 

Le choix de Gravelines pour créer un parc historique et de loisir

Alors que le gisement constitué par les épaves de Saint-Vaast La Hougue est étudié et mis en valeur avec le concours du Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (DRASSM) du ministère de la Culture, Christian Cardin imagine de reconstruire l’un des superbes vaisseaux de l’époque. Avec dès le départ l’idée de mettre en place un projet global, tant historique que culturel et économique. « L’idée était de profiter de la construction du bateau pour créer un parc écotouristique basé sur l’histoire et les loisirs, dont le bateau serait la pièce maîtresse », explique-t-il. Le choix se porte sur Gravelines. « A l’époque de Louis XIV, la France comptait cinq arsenaux de la marine, à Toulon, Rochefort, Brest, Le Havre et Dunkerque. Gravelines dispose en outre d’une citadelle Vauban, qui présente la caractéristique d’être reliée à la mer par un chenal ».

 

Gravelines (© : PHILIPPE FRUTIER - ALTIMAGE)

Gravelines (© : PHILIPPE FRUTIER - ALTIMAGE)

 

Pas de plans détaillés à disposition

La reconstruction à l’identique d’un vaisseau de ligne du début du XVIIème siècle constitue néanmoins un véritable casse-tête. Si, à Rochefort, l’association Hermione-La Fayette a pu s’appuyer sur des documents historiques pour réaliser la réplique de la frégate dont l’originale fut lancée en 1779, rien de tel n’était disponible pour le projet Jean Bart. « La grosse difficulté était qu’il n’existait aucun plan car, jusqu’à la seconde moitié du XVIIème, la construction navale fonctionnait sur la base du compagnonnage, par transmission de savoir, d’une génération de charpentiers de marine à une autre. Ce n’est qu’à partir de la seconde moitié de ce siècle que des plans précis ont été réalisés ». Seul un document est exploitable. Connu sous le nom d’Album de Colbert, cet ouvrage commandé en 1670 par l’ancien ministre de la marine montre à travers 50 planches de dessins toutes les étapes de la construction d’un vaisseau de 84 canons construit à l’arsenal de Toulon. « Chaque pièce y est dessinée et expliquée, mais cela reste un document iconographique, insuffisant sur le plan technique et, surtout, sur le savoir-faire qui était employé ». Heureusement, les épaves de la bataille de La Hougue vont apporter de précieux renseignements. « Nous avons eu beaucoup de chance. Parmi elles, il y a les restes du Magnifique et du Saint Philippe, qui sont identiques au vaisseau décrit dans l’album de Colbert et construits dans les mêmes années. Alors que leurs fonds de carène étaient parfaitement conservés, les fouilles réalisées avec le DRASSM ont permis de prendre des mesures. Puis, avec notre historien Michel Daeffler à Caen et notre architecte Philippe Tomé à Nantes, nous avons compilé les informations de l’album avec les données issues des épaves et, grâce aux outils informatiques modernes, il a été possible de reconstituer un plan de forme et comprendre le savoir-faire des charpentiers du XVIIème siècle ».

 

Le modèle au 1/15ème devant le chantier (© : ASSOCIATION TOURVILLE)

Le modèle au 1/15ème devant le chantier (© : ASSOCIATION TOURVILLE)

 

3600 chênes pour construire le bateau

Après avoir validé les problématiques architecturales par la construction d’un prototype à l’échelle 1/15ème, la construction du bateau à taille réelle débute en 2002 à Gravelines. Un projet pharaonique puisque le vaisseau de trois ponts mesurera 57 mètres de long de l’éperon à l’étambot, pour une largeur de 15 mètres et une hauteur hors gréement de 17 mètres au niveau du château arrière. « C’est colossal. Il faudra en tout 1800 m3 de bois, ce qui représente 3600 chênes sur pied », note Christian Cardin.

 

Le chantier du Jean-Bart (© : ASSOCIATION TOURVILLE)

Le chantier du Jean-Bart (© : ASSOCIATION TOURVILLE)

 

L’association Tourville, qui a noué un partenariat avec l’Office National des Forêts (ONF), puise ses réserves de matière première dans les forêts de Saint-Gobain, Compiègne et Villers-Cotterêts, où des chênes sont coupés dans des parcelles de régénération. Toutefois, la problématique du bois constitue un vrai challenge car, en attendant d’attaquer le bordé, qui sera constitué de « simples » planches, le façonnage des membrures implique de trouver des arbres présentant une forme bien particulière. « Nous étions par exemple dans l’attente depuis un moment du bon chêne pour réaliser les carlingues centrales du navire. C’est maintenant chose faite avec l’arrivée il y a deux semaines d’un arbre de 15 tonnes, long de 12.5 mètres et d’un diamètre de 1.25 mètres environ, qui correspond à ce que nous recherchions ».

 

Encore 8 à 12 ans de travaux

Treize ans après le début de sa construction, le Jean Bart, qui sera baptisé en l’honneur d’un des plus célèbres corsaires de l’époque, originaire de Dunkerque (aucun vaisseau de ligne du XVIIème n'a porté ce nom), commence à prendre forme. Mais il reste encore beaucoup de travail avant de le voir à flot. « Nous en avons encore pour 8 à 12 ans ». Soit en tout deux décennies pour édifier le navire, alors qu’il fallait au XVIIème siècle 18 mois pour construire une frégate et trois à quatre ans pour un vaisseau de premier rang. Mais à l’époque, les arsenaux, où des milliers de charpentiers d’activaient autour des coques, étaient dimensionnés et approvisionnés pour cela. Aujourd’hui, ce n’est plus une habitude, c’est une véritable aventure, qui est menée avec des moyens réduits.

 

Christian Cardin sur le chantier du Jean-Bart (© : ASSOCIATION TOURVILLE)

Christian Cardin sur le chantier du Jean-Bart (© : ASSOCIATION TOURVILLE)

 

Une aventure qui vit essentiellement grâce aux dons

« Ce n’est pas un chantier linéaire car nous dépendons des arrivées de bois, mais aussi et surtout du financement. Plus on a d’argent, plus on va vite ! ». Créée en 1992, l’association Tourville, qui comprend aujourd’hui 3400 adhérents, fonctionne pour l’essentiel en autofinancement, grâce au soutien de mécènes et donateurs. Quelques aides publiques ont également été obtenues ces dernières années, en particulier auprès des collectivités locales et de l’Europe. Des financements consacrés notamment à des formations en apprentissage ou en réinsertion. « Nous avons 6 à 8 charpentiers qui travaillent sur le Jean Bart, dont trois salariés à demeure. S’y ajoutent deux apprentis, alors que nous avons conclu un partenariat avec le lycée professionnel de Cherbourg qui est l’un des derniers à dispenser un brevet professionnel de charpentier de marine. Nous travaillons également avec les Compagnons du Tour de France, un ou deux venant chaque année se spécialiser sur le chantier. Et puis nous disposons d’un emploi d’avenir et d’un jeune en chantier de réinsertion », explique Christian Cardin. « C’est d’abord une grande aventure humaine, fortement marquée par la transmission de savoir et l’apprentissage ».

 

Le chantier du Jean-Bart (© : ASSOCIATION TOURVILLE)

Le chantier du Jean-Bart (© : ASSOCIATION TOURVILLE)

 

Tout un village voit le jour autour du Jean Bart

Au-delà du Jean Bart, il y a le cadre dans lequel il est en train de naître. Comme on l’a vu, le projet ne comprend pas que le bateau. Celui-ci est la pièce centrale d’un ensemble plus vaste, appelé à devenir un parc historique et de loisir mettant en scène l’époque glorieuse des corsaires de Louis XIV. Le site, qui était en fait une ancienne décharge, a été totalement réhabilité et s’est transformé en village artisanal. « Nous sommes en train de construire une forteresse maritime. Il y a déjà une taverne, une forge et une saurisserie, où nous fumons du poisson qui peut être consommé à la taverne ».

 

S’y ajoute la dalle de traçage, qui permet aux charpentiers de tracer à même le sol l’épure à taille réelle de la pièce à réaliser avant de fabriquer le gabarit qui servira à façonner l’élément architectural définitif. Et puis il y a l’atelier des maquettes et des sculpteurs, où l’on peut découvrir la figure de proue en forme de dauphin du Jean Bart, ou encore des maquettes de canons de marine. Fonctionnant grâce à une équipe de bénévoles de l’association, pour la plupart des retraités de la métallurgie, qui le font vivre et visiter, le site accueille un public de plus en plus nombreux. Parents et enfants s’émerveillent devant le bateau en construction et, grâce à son environnement, découvrent ce que pouvait être un chantier naval il y a quatre siècles, lorsqu’un millier d’hommes travaillaient à la construction d’un seul vaisseau de 84 canons, conçu pour embarquer jusqu'à 700 marins et soldats, dont 150 pour la manoeuvre. Et comme à l’époque, ici rien ne se jette. Ainsi, le bois non utilisé pour le bateau a servi à la construction des bâtiments, alors que les copeaux sont réutilisés pour le fumage du poisson.

 

Le village autour du chantier (© : ASSOCIATION TOURVILLE)

Le village autour du chantier (© : ASSOCIATION TOURVILLE)

 

A terme, 150.000 à 200.000 visiteurs attendus chaque année

Evidemment, plus le site se développe et la construction du Jean Bart avance, plus le projet attire les visiteurs. A terme, Christian Cardin estime que le parc pourrait accueillir 150.000 à 200.000 personnes par an. « C’est un projet qui vise à démontrer que le patrimoine, l’histoire, l’économie touristique et la formation aux métiers peuvent fonctionner ensemble pour développer le territoire. Ce parc offrira un nouveau rayonnement à Gravelines, qui a une légitimité historique avec sa superbe citadelle et est géographiquement très bien située car nous avons à proximité la Belgique, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne ».

 

Ce à quoi ressemblera le Jean-Bart (© : ASSOCIATION TOURVILLE)

Ce à quoi ressemblera le Jean-Bart (© : ASSOCIATION TOURVILLE)

 

Un géant qui ne naviguera pas par ses propres moyens

Le Jean Bart, dont le poids hors armement atteindra quelques 1600 tonnes, sera mis à flot et exposé dans un bassin. Contrairement à L’Hermione, le vaisseau ne naviguera pas par lui-même car il faudrait, pour cela, le mettre en conformité avec la règlementation, qui impose certaines caractéristiques techniques, comme un compartimentage spécifique et une propulsion. « Nous avons privilégié l’authenticité afin de reconstruire ce qui n’existait plus et montrer aux gens ce qu’étaient ces vaisseaux, de véritables cathédrales maritimes, à la fois machines de guerre formidables et œuvres d’arts flottantes. L’objectif n’est pas de le faire naviguer mais d’en faire le centre d’intérêt principal du parc, autour duquel nous pourrons créer des animations, spectacles et reconstitutions historiques ». Le Jean Bart ne sera, toutefois, pas forcément cloué à quai. « On imagine de pouvoir le remorquer pour lui permettre de participer à de grandes manifestations maritimes afin de le faire découvrir et inciter un large public à venir découvrir Gravelines et le Nord ». 

- Voir le site de l'association Tourville