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Marine Marchande

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Jean-Marc Roué : « Je suis très inquiet sur le fait que rien n'est prêt pour le Brexit »

Marine Marchande

L'ambiance était à la fête dimanche à bord du Pont-Aven, navire amiral de Brittany Ferries depuis lequel les ministres Roxana Maracineanu et Brune Poirson ont donné le départ de la Route du Rhum. 1600 invités de la compagnie roscovite, dont de nombreux élus et entrepreneurs bretons, ont suivi les 123 bateaux engagés dans la course vers Pointe-à-Pitre. Deux autres navires de Brittany Ferries, le Bretagne parti de Roscoff avec 800 exploitants agricoles de la SICA, et le Normandie Express, seul capable de suivre à 30 noeuds les Ultimes après leur décollage, étaient également présents sur le plan d'eau.

Si l'heure était aux réjouissances, les préoccupations de chef d'entreprise et d'armateur pour Jean-Marc Roué reviennent rapidement dans les discussions. Au premier rang desquelles le Brexit, dont on ne connaît toujours pas les contours ni les conséquences, notamment pour les ports fret et passagers de la Manche. « L'échéance est au 30 mars et pour l'instant, nous ne savons rien. Et celà m'inquiète, à la fois comme président de Brittany Ferries et d'Armateurs de France ». 80% de la clientèle de Brittany Ferries est britannique, « des touristes anglais, motorisés et en famille », là où la clientèle du détroit de Pas-de-Calais est à 75% des transporteurs de fret et à 25% des passagers. Pour mémoire, Calais voit passer chaque jour 5000 camions dans un sens et 5000 dans l'autre.

Quelle que soit la composition du trafic, camions ou particuliers, l'impact du Brexit va être majeur. « Il faut se rappeler que les Etats n'ont plus de compétence douanière au sein du marché commun depuis 1993. Selon le scénario du Brexit il va falloir organiser le passage portuaire. Mais personne ne sait ce qu'il va se passer, ce que sera la teneur des contrôles, s'il va y avoir besoin de visa, si mes client pourront conduire avec leur permis britannique en France. Pour les camions, on ne sait pas quantifier l'impact : si on effectue un contrôle de 5 minutes par camion à l'embarquement à Calais, on a, dès le début des opérations, trois jours et demie de retard par rapport au passage actuel ». 

Bien sûr, l'organisation douanière et portuaire n'est pas du ressort des armateurs mais de celui des autorités de l'Etat. Mais personne ne semble pouvoir donner un cadre sur ce qui interviendra après le 30 mars. « Je n'arrête pas de le dire, mais je ne sais pas, par exemple, s'il va y avoir des douaniers à Saint-Malo. Le commissaire Barnier, en charge des négociations, nous assure qu'il y aura un deal et que 95% de l'accord est dessiné mais les 5% qui restent, c'est la question de l'Irlande et on sait que celle-ci est la plus délicate et va sans doute compliquer le processus jusqu'au bout ». La frontière entre l'Irlande du Nord, membre du Royaume-Uni et la République d'Irlande, appartenant à l'Union Européenne, avait disparu grâce à l'adhésion des deux pays au marché commun. Ce qui avait largement permis le processus de paix entre l'IRA et Londres. La remise en place de la frontière, au-delà des considérations économiques et douanières (70% de l'approvisionnement de la République d'Irlande passent actuellement par le port anglais de Liverpool) va forcément raviver ces douloureux souvenirs. 

En attendant une solution, qui « sera forcément politique compte-tenu des enjeux irlandais », Jean-Marc Roué n'a pas d'autre solution que de « gérer son entreprise en bon père de famille ». Réduction du nombre de traversées en hiver, mise en place d'un bateau entre l'Irlande et l'Espagne pour anticiper les futurs besoins de l'île et maîtrise des coûts d'exploitation. « Nous, le Brexit, on est dedans depuis le 26 juin 2016, au lendement du référendum. La livre a perdu 30%, chez Brittany Ferries nous facturons en livres, notre chiffre d'affaires a reculé d'autant. Nous devons constamment nous adaper. Nous avons réussi malgré tout à faire une saison 2018 remarquable. Mais j'aimerais aussi pouvoir un peu savoir où nous allons. Nous ne pouvons pas travailler sur vingt scénarios différents. Et le 30 mars c'est dans cinq mois ».

(Propos recueillis par Caroline Britz à bord du Pont-Aven, novembre 2018)

 

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