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Interview

Jean-Yves Saussol : « Blohm+Voss est une chance pour La Ciotat »

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Mercredi 29 juillet, la SEMIDEP, société d’économie mixte en charge de la gestion du site de La Ciotat, a désigné Blohm+Voss comme lauréat de son appel à projets pour l’exploitation de la grande forme. Alors que celle-ci bénéficie d’importants travaux depuis novembre 2015, afin d’être adaptée à l’accueil des très grands yachts, le groupe allemand a été choisi face à deux candidats français, Monaco Marine et Compositeworks, déjà implantés sur le site. Avec  Jean-Yves Saussol, directeur général de la SEMIDEP, aussi appelée La Ciotat Shipyards, nous revenons aujourd’hui sur ce choix et les perspectives de développement attendues avec l’arrivée de Blohm+Voss.

 

Le site de La Ciotat (© SEMIDEP)

Le site de La Ciotat (© SEMIDEP)

 

MER ET MARINE : La désignation de Blohm+Voss a provoqué un vrai choc au sein des industriels locaux, avec lesquels la réparation, la maintenance et la refonte de yachts s’est développée fortement ces 10 dernières années à La Ciotat. Ils attendaient beaucoup de la grande forme pour développer leur activité…

JEAN-YVES SAUSSOL : La déception est compréhensible mais elle va se dissiper avec la mise en place du projet, car il tirera vers le haut le site et tous les acteurs qui y travaillent. Cela va créer une émulation et l’ensemble de la filière bénéficiera de la présence à La Ciotat de cette marque prestigieuse. Les chefs d’entreprises savent saisir les opportunités qui se présentent et il va y avoir des partenariats à nouer. Par conséquent, si tout le monde agit en bonne intelligence, tout le monde va y gagner.

Des craintes ont été exprimées sur l’emploi en cas d’arrivée du groupe allemand. Il y a même eu des manifestations dans les jours qui ont précédé la décision du Conseil d’administration. Que répondez-vous à ces inquiétudes ?

Certaines personnes ont eu peur de perdre leur travail si un opérateur étranger venait. Mais ce n’est pas la réalité. L’un des critères d’attribution est en effet que l’opérateur travaille avec les entreprises locales. C’est d’ailleurs, je pense, la raison pour laquelle nous avons eu beaucoup moins de propositions que de dossiers retirés, soit 17 en tout. Ils étaient nombreux à ne pas vouloir investir localement pour créer une base durable à La Ciotat et, quand ils ont vu les garanties demandées, ils n’ont pas postulé. Nous avons en effet été très attentifs pour préserver le tissu local, assurer sa pérennité et son développement. Dans l’appel à projets, il y avait même tellement de contraintes à ce niveau qu’au tout début, nous nous sommes demandé si nous aurions d’autres propositions que celles des acteurs locaux !

Mais ça n’a donc pas refroidi Blohm+Voss…

Non car cette opportunité est arrivée au bon moment, celui où ils avaient pris la décision stratégique d’ouvrir une base en Méditerranée. Notre projet, avec une période probatoire de 35 mois qui nous permet de vérifier que les promesses seront tenues, correspond aussi à leur intérêt de confirmer la fiabilité du site et d’éprouver leur business model en Méditerranée.  

En fait, leur principale crainte, qu’ils ont exprimée lors des négociations, est d’avoir du mal à recruter et trouver des sous-traitants au niveau local. Ils sont en effet très exigeants et jouent leur nom, avec comme objectif de proposer ici une qualité équivalente à celle du chantier d’Hambourg. La barre est donc fixée très haut et je crois que l’arrivée de Blohm+Voss est l’occasion d’aller vers des marchés à plus forte valeur ajoutée. Leur positionnement stratégique a séduit la SEMIDEP au moment où il nous faut des acteurs de premier plan pour contribuer à structurer la filière entre Marseille et Toulon.

Comment les entreprises vont-elles gérer les besoins croissants en matière de main d’œuvre qualifiée   ?

Aucun opérateur seul ne peut porter cette problématique, qui se joue avec les pouvoirs publics et les partenaires sociaux. L’UIMM travaille en partenariat avec l’Education nationale et la Région. Tout un écosystème va devoir être mis en place et nous avons déjà commencé à préparer le terrain afin d’aller vite en matière d’apprentissage, de formation initiale mais aussi de formation continue. Car il faut favoriser les opportunités permettant à des ouvriers de devenir techniciens, puis techniciens supérieurs et pourquoi pas ingénieurs. C’est d’autant plus important que nous allons continuer d’aller vers des métiers de très haute qualité. Nous pensons, de plus, que les besoins du site vont excéder les capacités du territoire à fournir les emplois nécessaires. Ce sera donc à nous tous de faire en sorte de créer cette ressource humaine et la faire croître en nombre et en compétences.

Le projet prévoit de générer des centaines d’emplois dans la sous-traitance en plus de l’embauche par Blohm+Voss de 100 personnes. Toutes les candidatures étaient sur le même niveau ?

Il s’agit d’équivalents temps plein sur une année. Les offres étaient toutes cohérentes, avec une centaine de recrutements prévus.  Mais Blohm+Voss a été mieux-disant sur la qualité des emplois avec une part plus importante d’emplois techniques dédiés à la production. Chez les autres candidats, la proportion des emplois dans la logistique et le support était plus forte. Cela s’explique par le fait que la stratégie de Blohm+Voss vise à contrôler la qualité du service rendu en internalisant le plus possible.

Les autres candidats avaient toutefois des équipes et compétences déjà présentes sur place…

Oui, ils ont des compétences existantes, notamment sur la mécanique et l’électricité, moins sur des métiers comme l’aménagement intérieur ou le traitement des ponts, qui sont plus confiés à des sous-traitants.

La Ciotat, qui s’étale sur une trentaine d’hectares, compte aujourd’hui 34 entreprises. Généralement, vous communiquez sur la présence de 700 emplois. Le chiffre n’est-il pas, en réalité, plus important ?  

La question du comptage des emplois est complexe. 700, c’est la moyenne des emplois permanents et temporaires générés par les entreprises présentes sur le site. L’activité est marquée par une forte saisonnalité et, au printemps, les effectifs gonflent. En mai, nous avons par exemple atteint le pic de la haute saison avec 3800 badges actifs, dont 800 pour les entreprises, 1800 pour les sous-traitants, 550 pour les équipages ou encore 300 pour les services support, comme les personnels de la SEMIDEP, les pompiers, la police…

Cela fait donc beaucoup de monde et, avec les perspectives que nous avons à La Ciotat, nous continuons de travailler sur le développement du site.   

Quand Blohm+Voss compte-t-il débuter ses opérations ?

Les travaux entrepris sur la grande forme s’achèveront en novembre et Blohm+Voss pourra commencer immédiatement ses opérations, c’est-à-dire à la fin de l’année. Pour préparer leur implantation, ils vont rencontrer rapidement l’ensemble des entreprises locales afin de mettre en place des collaborations.

Combien de navires devraient passer en cale sèche chaque année ?

Le plan d’affaires est centré sur de très grands yachts de 80 mètres et plus pour des refits importants. L’objectif de Blohm+Voss est d’accueillir en hiver deux navires simultanément pour de gros refits d’une durée de 6 à 8 mois et d’un coût d’environ 15 millions d’euros. Pour les autres périodes, l’idée est de réaliser des refits de 2 à 3 mois. Soit en tout une demi-douzaine de navires par an.

Sur les 600 bateaux accueillis chaque année à La Ciotat, cela fait peu…

Oui, le nombre est peu élevé mais le chiffre d’affaires très important. C’est très différent du modèle que nous connaissons généralement, avec un gros roulement des navires. C’est pourquoi je pense que l’activité de Blohm+Voss et celle des opérateurs déjà présents est très complémentaire. Il n’y a quasiment aucun recouvrement, les segments de marché sont identifiés et distincts.

Il y a pourtant des navires de plus de 80 mètres qui viennent déjà en maintenance à La Ciotat…

Oui, il y en a quelques-uns mais ils restent à flot.

Les Allemands peuvent-ils avoir des ambitions sur des navires plus petits ?

Blohm+Voss n’est pas intéressé par les yachts de taille plus réduite et il n’utilisera pas l’élévateur à bateaux. Son objectif est vraiment de se concentrer sur la grande forme avec au moins 10 mois d’exploitation par an. Il n’y aura rien à côté, pas de réparation à quai ou autre.

Visent-ils prioritairement les yachts qu’ils construisent ?

Ils ne visent pas forcément les bateaux qu’ils construisent. Je rappelle qu’auparavant le groupe était scindé en deux entités distinctes : Blohm+Voss Shipyard et Blohm+Voss Shiprepair. Puis leur modèle économique a évolué vers des services sur tout le cycle de vie des navires.

Dans le cadre de l’appel à projets, nous avons demandé aux candidats de nous fournir des références précises sur les refits qu’ils ont réalisés ces dernières années, avec les travaux effectués et le nom des bateaux. Nous avons pu constater que Blohm+Voss avait travaillé sur des navires construits par Lürssen, Nobiskrug, Peters Werft, Feadship et d’autres. En fait, entre les deux tiers et les trois quarts de leur chiffre d’affaires dans le refit est réalisé avec des yachts qui n’ont pas été produits chez eux.

Donc,  vous ne pensez pas fondées les craintes quant au fait que les navires réalisés par des chantiers concurrents de Blohm+Voss pourraient déserter La Ciotat…

Je n’y crois pas du tout car, sur ce marché, les choses bougent au niveau mondial. Prenons par exemple Feadship, dont des navires viennent ici. Ils ont annoncé qu’ils allaient ouvrir un centre près d’Amsterdam pour traiter les gros refits. Même si des acteurs locaux ont aujourd’hui des accords avec ce constructeur, où peut-on imaginer que les navires iront quand le nouveau centre sera ouvert aux Pays-Bas ? Le marché devient en fait très ouvert. Les relations entre armateurs et chantiers sont très fortes les premières années, du fait des garanties. Mais généralement, elles se distendent ensuite et les gestionnaires sont plus intéressés par la qualité et les délais des prestations proposées que par l’origine des navires.

On s’en rend assez peu compte dans l’Hexagone mais les Français ont généralement mauvaise réputation en Europe du nord, en particulier en Allemagne, où on les considère souvent comme peu fiables. Quant au bassin méditerranéen, il est même perçu comme encore plus « compliqué ». Parvenir à convaincre les Allemands d’investir à La Ciotat malgré les contraintes imposées dans le projet est en fait assez incroyable…

C’est un signal majeur. L’implantation de Blohm+Voss est une chance pour La Ciotat car c’est un atout fantastique qui permet au site de se différentier vis-à-vis de ses concurrents en Méditerranée, et même d’aller concurrencer les chantiers d’Europe du Nord sur les plus gros projets.

La Ciotat, ce sera donc le mariage de la « French touch » et la « Deutsche qualität » !

Tout à fait, La Ciotat ce sera la qualité allemande, et ce n’est pas rien ! 

 

Propos recueillis par Vincent Groizeleau, © Mer et Marine,  juillet 2016

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