Histoire Navale
Jeanne d'Arc (la suite)

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Jeanne d'Arc (la suite)

Histoire Navale
SUITE DE LA PREMIERE PARTIE. Après bientôt six mois de campagne, la Jeanne d'Arc a retrouvé la terre de France le 21 mai, dans la brume normande d'un petit matin havrais. Accueillant à bord de nombreux invités, le bâtiment a ensuite embouqué le chenal de la Seine. Le temps, bouché quelques heures plus tôt, s'est soudain éclairci et c'est sous un ciel bleu et un soleil éclatant que le porte-hélicoptères a pu remonter une dernière fois la Seine. Passant majestueusement sous les ponts de Normandie, Tancarville et Brotonne, le navire a été salué, tout au long du parcours, par de nombreux habitants. Sur les berges, on était venu en famille ou entre amis agiter les bras et échanger un salut avec les marins, étonnés et heureux de voir un tel accueil. « On commence à s'apercevoir que la Jeanne d'Arc est un mythe. Avant, on avait la tête dans la mission et, lorsqu'on est partis, on ne pensait pas au désarmement. Là, le rythme s'accélère, les visites sont de plus en plus nombreuses et il ne reste que quelques jours. Les gens se rendent compte que la fin est proche », nous confiait ce 21 mai Thomas Ferretti.

Le pasteur Philippe de Bernard (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)
Le pasteur Philippe de Bernard (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Le même jour, profitant du superbe spectacle offert par la remontée de la Seine, Philippe de Bernard est sur la passerelle extérieure. Aumônier des armées depuis 20 ans, ce pasteur a la mer dans le sang. C'est d'ailleurs un ancien de la Marine marchande, qui a commencé à naviguer au milieu des années 70 sur les pétroliers de Shell. « Pour moi, un bâtiment, c'est un monastère de luxe. La vie est rythmée par les quarts, comme au monastère, et l'on vit en communauté, éloigné du monde. C'est ma sixième et dernière Jeanne. Je suis heureux d'être à bord et de retrouver un tas de têtes connues, car la marine c'est une petite famille. Les gens sentent qu'ils vivent quelque chose qui n'aura plus lieu. Une page se tourne et ce ne sera plus comme avant. Il y aura ceux qui ont fait la Jeanne et les autres. Ceux qui sont passés au moins une fois sur ce bâtiment en parlent toujours. Il y a un véritablement attachement des gens pour ce bateau. C'est affectif ».

Maxence Di Legami et Mathieu Nesme (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)
Maxence Di Legami et Mathieu Nesme (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)



Maxence Di Legami et Mathieu Nesme (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)
Maxence Di Legami et Mathieu Nesme (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)

Non loin, à la passerelle aviation, deux jeunes gens, chiffon à la main, astiquent les bords en cuivres d'un antique donneur d'ordres. Il s'agit du second-maître Mathieu Nesme, contrôleur aérien à la base d'aéronautique navale de Lanvéoc-Poulmic, et du maréchal des logis Maxence Di Legami, qui travaille lui aussi en tour de contrôle, au 3ème régiment d'hélicoptères de combat (3ème RHC) de l'aviation légère de l'armée de terre (ALAT). Agés de 23 et 24 ans, tous deux ont embarqué dans le cadre de la mise en oeuvre du groupe aérien affecté à la Jeanne pour cette campagne (Puma, Gazelle et Alouette III). « Même si, au niveau des conditions de vie pour l'équipage, ce n'était pas toujours simple, je suis très fier d'avoir fait la dernière campagne. Pas mal de gens qui travaillent avec moi avaient déjà navigué sur la Jeanne. Là, on a conscience qu'une page se tourne. C'est la fin de quelque chose d'extraordinaire et presque 50 ans d'histoire de la marine qui partent », explique Mathieu Nesme. Son camarade de l'ALAT est, lui aussi, sensible au départ de ce monument de la marine. « Tout le détachement est content. C'est vrai qu'à priori, la mentalité n'est pas la même avec les marins, mais on se trouve beaucoup de points communs, d'autant que nous embarquons de plus en plus souvent sur les bâtiments de la marine. La coopération existe depuis longtemps et cela faisait des années que les hélicoptères de l'armée de Terre embarquaient sur la Jeanne. Les trois régiments venaient ici à tour de rôle je m'estime chanceux d'avoir pu faire la dernière campagne ».

Appontage d'un Puma (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)
Appontage d'un Puma (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Depuis 1992, les Gazelle et Puma de l'ALAT fréquentaient, chaque année, le pont d'envol du porte-hélicoptères. Et les « terriens », même si la mer n'est pas leur élément d'origine, étaient nombreux à apprécier la Jeanne. « Tout change : le type de mission, le rythme de travail. On aimait bien. Ca changeait du quotidien et, comme nous intervenions au profit du bateau, on travaillait en fait pour les autres, ce qui est gratifiant », estime l'aspirant Pierre Platel, pilote de Puma. Pilote également, mais sur Gazelle, l'aspirant Julien Trabacchi, qui a passé les trois derniers mois de campagne à bord, se montre lui aussi satisfait d'avoir évolué sur le bâtiment : « Il y a de très bonnes relations avec les marins. C'est sympa de voir comment ils travaillent et eux peuvent voir ce que l'on fait. Même si je n'ai pas beaucoup d'expérience sur la Jeanne d'Arc, je comprends ce qu'elle représente. C'est un monument de la marine et je suis content d'avoir fait la dernière campagne. Nous aussi, on pourra dire qu'on y était ! »

L'ALAT sur la Jeanne (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)
L'ALAT sur la Jeanne (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Durant les derniers jours de navigation avant le retour à Brest, l'émotion fut également très palpable chez les passagers qui ont eu la chance de naviguer sur la Jeanne une dernière fois, ainsi que pour les journalistes couvrant cet ultime retour. Ce fut, notamment, un moment fort pour notre confrère Pierre Babey, de la rédaction nationale de France 3. Australie, Argentine, Afrique du Sud, Canada, Chine, Singapour, Islande, Angola, Philippines... En tout, Pierre a embarqué 10 fois sur le porte-hélicoptères, à bord duquel il a laissé sa petite trace. « Quand je venais à bord, je donnais des cours aux officiers-élèves sur les méthodes journalistiques. Ainsi, j'espère avoir transmis quelque chose à une dizaine de promotions ». Journaliste spécialisé dans la défense, grand habitué des militaires et couvrant fréquemment l'actualité sur les théâtres d'opérations extérieurs, comme encore récemment en Afghanistan, Pierre a, lui aussi, été touché par la Jeanne.

Pierre Babey (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)
Pierre Babey (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

« C'est de l'émotion d'embarquer une dernière fois. J'ai beaucoup d'images en tête, comme par exemple l'arrivée à Saint-Pierre et Miquelon dans la brume. Je l'ai vue sur toutes les mers, y compris lors d'un passage de la ligne au cercle polaire. C'était une ambiance particulière car les jeunes apprenaient un double métier : celui de marin et de militaire. La Jeanne c'était aussi une ouverture sur le monde. On y apprenait pas seulement la guerre, mais aussi à vivre loin, sous différentes latitudes et sous différents climats ». A bord durant la campagne 87/88, il restera bien évidemment marqué par le sauvetage des boat people, qu'il a couvert pour la télévision à l'époque, puis 20 ans après. « Nous avions fait une émission pour Thalassa en 2000 en retrouvant les gens. Certains boat people sont d'ailleurs revenus, à Rouen, saluer une dernière fois le navire grâce auquel ils ont été sauvés. C'est pour tout le monde une grande satisfaction de les voir aujourd'hui intégrés et ayant fondé des familles. Au-delà de la Jeanne, la vie continue et cela atténue la nostalgie de voir partir ce bâtiment ». Son inséparable pipe à la main, Pierre savoure ces derniers moments à bord, heureux de voir que le bateau termine sans encombre sa dernière mission. « C'est beau de voir un vieux partir dignement ».

Le CF Didier Nyffenegger (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)
Le CF Didier Nyffenegger (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Pour certains marins, comme le CF Nyffenegger, l'arrêt de la Jeanne a aussi symbolisé la fin d'une carrière à la mer. Entré dans la marine comme matelot en 1977, à l'âge de 16 ans et demi, il embarque d'abord sur le croiseur Colbert, qui disposait de la même étrave que la Jeanne d'Arc. Devenu officier en 1988, ce fin spécialiste des machines à vapeur a eu l'honneur d'être le dernier « COMANAV » du prestigieux porte-hélicoptères, où il a passé quatre ans de sa vie. Comme pour les postes des OE, les chambres des officiers disposent d'une plaque en cuivre, où les noms des différents « chefs » se succèdent. « Il y a un seul nom correspondant à un officier spécialisé de la marine, issu du rang sur le tard et nommé comme chef machines. Pour moi, c'est un honneur et une grande fierté. La Jeanne est mon 14ème et je pense dernier navire. Moi aussi, je pense que je peux passer le flambeau ». A la tête des 200 hommes qui sont parvenus à faire en sorte que la Jeanne réalise sa dernière campagne quasiment sans problème technique... Après avoir vu ses équipes réussir à faire avancer cette vielle coque à toute vapeur pour dépasser les 30 noeuds... Didier Nyffenegger pouvait difficilement rêver mieux et, comme son dernier bateau, il réalise une sortie en apothéose.

Sur la Jeanne d'Arc (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)
Sur la Jeanne d'Arc (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

D'inoubliables adieux

Les quarts à la barre en passerelle ou derrière les écrans et dans la pénombre du Central Opérations ; les heures de veille en extérieur sous un soleil de plomb, une pluie tropicale, des bourrasques de tempête ou un froid polaire ; les manoeuvres sur le pont d'envol ; la sueur laissée dans le vacarme des machines ; l'effervescence en cuisine pour nourrir 600 bouches et préparer les cocktails ; le stress des OE durant les exercices ou juste avant de connaître leurs affectations ; la découverte de nouveaux pays ; les réceptions aux quatre coins du monde ; l'émerveillement lors des visites ; la vie en communauté ; l'éloignement ; les opérations humanitaires ; les rencontres ; les tranches de vie et, surtout, les souvenirs... C'était cela, la Jeanne d'Arc. Un véritable monument qui a marqué la vie de milliers de marins et suscité la sympathie d'un public qui, toujours nombreux quelque soit le pays visité, se pressait à bord avec curiosité et respect.

Passage à Caudebec (© : GUILLAUME RUEDA)
Passage à Caudebec (© : GUILLAUME RUEDA)

Passage à Caudebec (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)
Passage à Caudebec (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)

Passage à Caudebec (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)
Passage à Caudebec (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Arrivée à Rouen (© : GUILLAUME RUEDA)
Arrivée à Rouen (© : GUILLAUME RUEDA)

Arrivée à Rouen (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)
Arrivée à Rouen (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)

La Jeanne en Seine (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)
La Jeanne en Seine (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Dès lors, il n'est pas étonnant que le retour en France du bâtiment, qui s'est arrêté au Havre, à Rouen, à Honfleur et à Saint-Malo avant de rejoindre Brest, soit devenu une série d'évènements inoubliables. Partout, l'accueil fut exceptionnel. Lors de sa remontée de la Seine, la Jeanne d'Arc fut saluée à Caudebec-en-Caux par le Belem, les cris de la foule et un feu d'artifice tricolore en pleine journée. Quelques heures plus tard, un bateau-pompe ouvrait l'arrivée du navire à Rouen, où 6500 personnes se pressèrent à la coupée durant le week-end du 22/23 mai. Le 25 mai, devant Honfleur, où la population l'attendait aussi, des Rafale, Super Etendard et Hawkeye de l'aéronautique navale survolèrent le bâtiment. Le lendemain, des croisières avaient même été organisées à partir de Saint-Malo pour observer la Jeanne, restée quelques heures au mouillage.

Le retour à Brest (© : MARINE NATIONALE - ALAIN MONOT)
Le retour à Brest (© : MARINE NATIONALE - ALAIN MONOT)

Enfin, le dernier retour à Brest fut magistral. Arborant des dizaines de drapeaux de pays étrangers, la Jeanne est entrée dans le goulet entourée d'une nuée de petits bateaux, comme si elle venait de gagner une course au large. Aux cotés des plaisanciers, les voiliers de la marine l'attendaient, tout comme le remorqueur Abeille Bourbon, crachant d'impressionnants jets d'eau. Encore auréolée de son record de vitesse établi en Manche, le bâtiment, majestueux, est arrivé lentement vers le port de commerce. Sur son passage, en plus des dizaines de bateaux venus à sa rencontre, les avions écoles et les hélicoptères de l'aéronautique navale vinrent également le saluer. Sur le pont et les passes, pour une quarante-cinquième et dernière fois, les élèves-officiers et l'équipage étaient alignés.

Le retour à Brest (© : MARINE NATIONALE - CHRISTIAN-GEORGES QUILLIVIC)
Le retour à Brest (© : MARINE NATIONALE - CHRISTIAN-GEORGES QUILLIVIC)

Le retour à Brest (© : MARINE NATIONALE - JEROME HARDY)
Le retour à Brest (© : MARINE NATIONALE - JEROME HARDY)

Le retour à Brest (© : MARINE NATIONALE - PHILIPPE SOLA)
Le retour à Brest (© : MARINE NATIONALE - PHILIPPE SOLA)

Le retour à Brest (© : MARINE NATIONALE - JACQUES TONARD)
Le retour à Brest (© : MARINE NATIONALE - JACQUES TONARD)

Le retour à Brest (© : MARINE NATIONALE - JACQUES TONARD)
Le retour à Brest (© : MARINE NATIONALE - JACQUES TONARD)

Le retour à Brest (© : MARINE NATIONALE - JACQUES TONARD)
Le retour à Brest (© : MARINE NATIONALE - JACQUES TONARD)

Le retour à Brest (© : MARINE NATIONALE - JACQUES TONARD)
Le retour à Brest (© : MARINE NATIONALE - JACQUES TONARD)

Au son de la cornemuse, l'émotion allait grandissante. Sur le porte-hélicoptères, mais aussi sur le quai, où des centaines de personnes étaient rassemblées. Il y avait là des épouses, des maris, des parents et des enfants, y compris des bébés nés durant la campagne, loin des yeux de leurs pères. Les coeurs serrés, comme à chaque retour depuis 1964, on cherchait du regard un visage familier, absent depuis plusieurs mois. Comme à chaque fois depuis plus de quarante ans, les sourires et les larmes furent au rendez-vous pour des retrouvailles toujours aussi émouvantes. Et, alors que la Jeanne, ramenant à bon port ses hommes, finissait de s'amarrer, le commandant donna l'ordre : « terminées barre et machines ». Dans un dernier souffle s'échappant de la cheminée, les machines se turent définitivement.

Le retour à Brest (© : MARINE NATIONALE - JACQUES TONARD)
Le retour à Brest (© : MARINE NATIONALE - JACQUES TONARD)

A cette arrivée succéda un beau week-end de fête dans le port de Brest, afin de rendre hommage au vénérable navire et célébrer, comme il se doit, son départ en retraite. Ouverte une dernière fois au public, la Jeanne d'Arc a accueilli à son bord, durant deux jours, plus de 12.000 personnes. L'engouement fut tel que la marine, bien qu'ayant prolongé les horaires d'ouverture, a été obligée de refuser du monde. Parmi les visiteurs, il y avait bien entendu de nombreux Brestois, mais également des gens venus des quatre coins de la France. Ainsi, certains firent le déplacement du Pas-de-Calais ou de Lorraine pour faire découvrir à leurs enfants ou petits enfants le bateau sur lequel ils avaient passé plusieurs années de leur vie. Une dernière occasion pour les anciens de sentir les odeurs si caractéristiques du navire et, pour les plus jeunes, de toucher du doigt la légende.

La Jeanne d'Arc (© : MARINE NATIONALE)
La Jeanne d'Arc (© : MARINE NATIONALE)