Histoire Navale
Jeanne d'Arc : Le coeur s'est arrêté mais l'esprit demeure

Reportage

Jeanne d'Arc : Le coeur s'est arrêté mais l'esprit demeure

Histoire Navale

Après une longue vie de 46 ans, le coeur de la Jeanne d'Arc a cessé de battre, le 27 mai, lorsque le bâtiment a accosté, pour la dernière fois, dans le port de Brest. A la passerelle, le capitaine de vaisseau Patrick Augier, dernier commandant du porte-hélicoptères, a prononcé le fameux : « Terminées barres et machines ». Pour l'officier, l'émotion était très forte. « Mettre bas les feux, une dernière fois, cela signifie qu'il n'y a plus de vie dans les machines. Le coeur s'arrête et les tuyaux, qui sont les artères du navire, s'assèchent », explique-t-il. Le moment est donc dur mais le commandant Augier est heureux. Il a, en effet, réalisé un rêve. « Quand j'étais jeune, j'avais un poster de la Jeanne d'Arc au dessus de mon lit et, si je suis entré dans la marine, c'est grâce à l'envie de partir sur la Jeanne. Elle représentait la tradition, le voyage et la recherche de liberté. La Jeanne m'a emmené dans des lieux fantastiques, vers des caps extrêmes et des navigations si particulières, comme les chenaux de Patagonie », confie le pacha, dans la tête duquel les souvenir se bousculent.

Le commandant Augier (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)
Le commandant Augier (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

769 escales et 1.7 million de milles parcourus

De Singapour à Rio, du cap de Bonne Espérance à New York en passant par l'Inde, les ports africains, les canaux de Suez et de Panama, le détroit de Magellan... Des zones tropicales au cercle polaire... Depuis sa mise en service, en 1964, la Jeanne d'Arc a parcouru 1.760.000 milles, soit l'équivalent de 9 voyages entre la Terre et la Lune. Inlassable voyageuse, porte étendard de la marine et de la France dans le monde, elle aura réalisé 769 escales dans 85 pays différents. Pour son ultime mission, le bâtiment est revenu, à une escale près, sur les traces de son aïeul. Quarante-sept ans après, le porte-hélicoptères a repris quasiment le même itinéraire que le croiseur école Jeanne d'Arc avait réalisé pour sa dernière campagne, en 1963/1964. Casablanca, Dakar, Rio-de-Janeiro, Valparaiso, Carthagène, Fort-de-France, New York, Québec, Saint-Pierre et Miquelon... Un programme superbe avec, à la clé, certaines des escales les plus réputées chez les marins.

Devant le cap Horn (© : MARINE NATIONALE)
Devant le cap Horn (© : MARINE NATIONALE)

La Jeanne dans les chenaux de Patagonie (© : MARINE NATIONALE)
La Jeanne dans les chenaux de Patagonie (© : MARINE NATIONALE)

A Valparaiso (© : MARINE NATIONALE)
A Valparaiso (© : MARINE NATIONALE)

Dans le canal de Panama (© : MARINE NATIONALE)
Dans le canal de Panama (© : MARINE NATIONALE)

A Fort-de-France (© : MARINE NATIONALE)
A Fort-de-France (© : MARINE NATIONALE)

La Jeanne d'Arc à New York (© : MARINE NATIONALE)
La Jeanne d'Arc à New York (© : MARINE NATIONALE)

Casquette diplomatique

La Jeanne est, sans doute, le bâtiment français le plus connu à l'étranger où, souvent invitée de marque, elle savait aussi recevoir. Dans chaque pays visité, des cocktails et manifestations étaient organisés afin de renforcer les liens entre la France et les autorités locales, tout en allant à la rencontre des communautés françaises à l'étranger. Dans de nombreux ports, la vielle dame était presque chez elle, une habituée qui pointait régulièrement le bout de son étrave et suscitait toujours autant de ferveur. « Nous avons pu constater sa popularité au cours de cette dernière campagne. A chaque escale, les gens venaient pour voir la Jeanne d'Arc une dernière fois. Ils y étaient attachés pour son image et ce qu'elle représentait. Beaucoup avaient une petite histoire à raconter, certains étant par exemple venus visiter le bâtiment avec leurs parents trente ans auparavant. Et puis il y a eu des moments forts, comme les pompiers de Valparaiso qui nous ont accueillis avec leurs camions crachant de l'eau ». Véritable ambassade flottante, la Jeanne d'Arc symbolisait donc le voyage, la découverte du monde et même le rapprochement entre les peuples. « C'était un bâtiment de guerre, un navire école et une ambassade itinérante qui mettait en lumière l'action de la France. Elle participait, au fil des pays visités, au soutien culturel, militaire ou industriel. Il y avait une vraie casquette diplomatique. Dès qu'elle arrivait dans un port, les projecteurs étaient braqués sur elle et l'Etat l'utilisait à son profit ».

Cocktail à Zeebrugge (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)
Cocktail à Zeebrugge (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Jusqu'à 1200 petits fours par cocktail

Dans de nombreux pays, on se souviendra longtemps des cocktails, immuable cérémonial avec son incessant bruit de sifflet, en début et fin de soirée, marquant l'arrivée à bord ou le débarquement des autorités. Les matelots se rappelleront de ces défilés de présidents, de ministres, d'ambassadeurs, d'officiers généraux, de chefs d'entreprises, d'artistes ; et de ces femmes en robe de soirée et talons hauts montant précautionneusement d'un pas plus ou moins assuré à la coupée. Amarrée dans le port de New York ou au mouillage devant Mayotte, le rituel était toujours le même pour la Jeanne. Dans le hangar ou sur le pont d'envol, on « poussait les meubles » à chaque escale pour installer les buffets. En cuisines, les hommes étaient aux fourneaux. Et pour que le cocktail soit réussi, ils y étaient d'ailleurs depuis un moment. « Sur la Jeanne, les réceptions étaient très importantes car il y avait une fonction de représentation. Il y avait en moyenne un cocktail tous les 8 jours et chaque cocktail représentait trois jours de préparation pour les trois cuisines du bord. On s'y mettait tous ! Nous comptions par exemple 14 petits-fours par invité, soit entre 500 et 1200 pièces suivant les escales », expliquent le maître William Pierron, dernier chef de la cuisine arrière ; le second-maître Patrice Lanne, son adjoint, et le second-maître Jérémie Lacoste, le commis.

Dans les cuisines (© : CHRISTOPHE GERAL)
Dans les cuisines (© : CHRISTOPHE GERAL)

Ambassadeur de la gastronomie française

Durant 46 ans, la Jeanne d'Arc fut donc un petit morceau de France allant à la rencontre du monde. « Il faut voir que ce bateau était l'image de la France et même qu'à travers le monde, de nombreux étrangers ne connaissaient de la France que la Jeanne d'Arc », note un ancien marin. Dans cette perspective, le bâtiment se devait d'être à la hauteur de la réputation culinaire tricolore. La charge en incombait aux 31 cuisiniers, boulangers, pâtissiers, ainsi que les 35 maîtres d'hôtels et commis. « La cuisine était un point névralgique du bateau car, dans sa fonction d'ambassade flottante, il devait être à la hauteur de la gastronomie française ». Et, comme dans les restaurants hexagonaux, les cuisiniers de la Jeanne ont, eux aussi, évolué avec le temps et les goûts, les cuisiniers profitant plus largement des mets disponibles dans les différents pays visités.

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