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La base opérationnelle de l'Ile Longue : A quoi ça sert ? Comment ça marche ?

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Lieu secret et terrier des sous-marins stratégiques français, la base opérationnelle de l'Ile Longue est l'une des clés de voute de la dissuasion nucléaire française. En service depuis la fin 1970, ce site, installé sur la presqu'île de Crozon, face à Brest, sert de repère aux quatre sous-marins nucléaires lanceurs d'engins de la Marine nationale. Prenant la relève de leurs six aînés du type Le Redoutable, pour lesquels l'Ile Longue a connu des travaux titanesques, les SNLE du type Le Triomphant, admis au service actif entre 1996 et 2010, y sont basés. Mais jamais en même temps. Car, en permanence, au moins l'un de ces bâtiments est en patrouille, assurant avec ses frères la continuité de la dissuasion nucléaire française. Concentrés de technologies, ces sous-marins, construits à Cherbourg par DCNS, embarquent chacun 16 missiles balistiques dont la puissance totale équivaut environ 1000 fois celle de la bombe d'Hiroshima (*).
Dans le cadre de la mise en oeuvre de ces SNLE, la base de l'Ile Longue est fondamentale. Dans le texte ci-dessous, le capitaine de vaisseau Bernard Jacquet, commandant la base opérationnelle de l'Ile Longue, explique les missions et le fonctionnement de ce site.
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L'Ile Longue est, depuis 1970, c'est-à-dire depuis le début de leur existence, le port base des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) français. C'est là qu'ils subissent, au retour de chaque patrouille, une indisponibilité pour entretien (IE) de quelques semaines. Mais la mission essentielle de l'Ile Longue est de fournir à chaque SNLE, lorsqu'il vient d'être construit à Cherbourg où lorsqu'il revient d'une période de grand carénage de deux ans, à Brest, ses seize missiles intercontinentaux pouvant emporter chacun six armes nucléaires. C'est donc à l'Ile Longue que sont réalisés les assemblages finaux des armes nucléaires et des fusées qui les transportent à plusieurs milliers de kilomètres de leur point de lancement. Depuis quarante ans la base a dû, tout en assurant le soutien des SNLE, s'adapter à la permanente évolution des sous-marins, des armes nucléaires et des missiles.


SNLE du type Le Triomphant (© : MARINE NATIONALE)

Pour d'évidentes raisons de sécurité les armes nucléaires arrivent à l'Ile Longue en éléments séparés qui sont assemblés sur place par une équipe permanente d'ingénieurs et de techniciens de la direction des applications militaires de commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA/DAM). Les « têtes » ainsi achevées sont alors livrées à une équipe de DCNS, entreprise de droit privé, émanation de l'ex-direction des constructions navales, qui constitue les parties hautes des missiles, c'est-à-dire des assemblages pouvant contenir jusqu'à six têtes nucléaires.


Un SNLE à l'Ile Longue (© : MARINE NATIONALE)

Les étages de propulsion des missiles sont fabriqués par le groupe EADS Astrium dans la région bordelaise puis transportés vers la pyrotechnie annexe de Guenvénez, à quelques kilomètres de l'Ile Longue où ils sont achevés : collage des protections thermiques, mise en place des vérins électriques d'orientation des tuyères, installation des boîtiers électroniques de pilotage et des dispositifs pyrotechniques de séparation d'étages. Achevé, l'étage est placé sur un banc de contrôle simulant toutes les parties manquantes du missile. Lorsque les trois étages constitutifs du missile sont achevés, ils sont assemblés, à Guenvénez, pour constituer un « vecteur ». Le vecteur est alors acheminé par voie routière à l'Ile Longue. Aucune activité nucléaire n'a lieu sur le site de Guenvénez où travaillent environ 250 personnes de la société EADS Astrium.
Une fois arrivé à l'Ile Longue le vecteur reçoit sa « partie haute », c'est-à-dire ses armes nucléaires et devient missile. Il est alors acheminé vers celle des deux cales sèches de l'Ile Longue où est échoué le sous-marin auquel il est destiné. Inversement, sitôt le missile est débarqué d'un sous-marin - les missiles sont examinés en atelier à intervalles réguliers pour des contrôles périodiques - sitôt la partie haute est séparée de la partie pyrotechnique.


Un missile balistique (© : MARINE NATIONALE)

C'est également à l'Ile Longue que chaque sous-marin subit, lorsqu'il rentre de patrouille, une période d'entretien d'une quarantaine de jours. Pour cela il est systématiquement échoué dans l'une des deux cales sèches. Tous les sept ans environ chaque SNLE subit un grand carénage qui dure deux ans : ses missiles et son combustible nucléaire sont déchargés à l'Ile Longue puis il est remorqué vers le bassin numéro huit de la base navale de Brest, spécialement équipé pour ces opérations. Au moment où cet article est publié le « Vigilant » se trouve justement dans cette phase de déchargement. Il partira début 2011 vers Brest où ses tubes lance-missiles seront modifiés pour pouvoir recevoir le missile M 51, d'un diamètre et d'une longueur supérieurs à ceux du M 45. Il reviendra à l'Ile Longue en 2012. Les opérations de maintenance sont menées sous la maîtrise d'ouvrage du service de soutien de la flotte et réalisées principalement par la société DCNS qui compte environ 650 personnes sur le site.


SNLE en cale sèche à Brest (© : MER ET MARINE)

Toutes ces opérations doivent impérativement être menées dans les meilleures conditions de sécurité du travail, de sécurité nucléaire, de sécurité pyrotechnique, de protection de l'environnement et de protection du secret de la défense nationale. L'Ile Longue est donc un lieu où s'appliquent de multiples réglementations relatives à chacun des aspects de la sécurité cités précédemment. L'application de ces réglementations est contrôlée en permanence par la direction de la qualité et de la sûreté du commandant de la base (COMILO), par les inspecteurs de la marine et par des autorités de contrôle extérieures à la marine et parfois même au ministère de la défense. Pour assurer tous ces aspects de la sécurité, une bonne coordination des activités est primordiale. D'autant plus que les travaux exécutés sur le site peuvent avoir été contractualisés par cinq maîtrises d'ouvrage différentes.


SNLE en cale sèche à l'Ile Longue (© : DCNS)

Cette coordination incombe également à COMILO, chef d'organisme d'accueil au sens du Code du travail. Il dispose pour cela d'un plateau technique de coordination armé par une quinzaine de personnes et dont l'ossature permanente est constituée par une équipe d'ingénieurs et techniciens de la société Assystem. Ce plateau planifie les travaux avec plusieurs échéances temporelles : quinquennales, triennales et trimestrielles. D'autres cellules de coordination réalisent un travail similaires mais avec un maillage temporel beaucoup plus serré : la journée ou même l'heure. Enfin le poste de commandement de l'Ile Longue, véritable tour de contrôle de ce système complexe, suit l'activité en temps réel. C'est lui qui, finalement, autorise une opération sensible au sens de la sécurité, après avoir contrôlé que toutes les conditions initiales, notamment l'achèvement des autres opérations sensibles incompatibles avec celle qui doit débuter.


SNLE à l'Ile Longue (© : MARINE NATIONALE)

Il va de soi que, malgré l'ampleur des travaux d'adaptation des infrastructures de l'Ile Longue au nouveau missile M 51 et de rénovation des installations, les sous-marins, raison d'être de la base, bénéficient de l'absolue priorité. Toute planification découle de leur programme d'emploi. Au bilan toutes ces activités sont réalisées par les quelque 2 400 personnes, civiles ou militaires, fonctionnaires ou salariées d'une entreprise privée, qui franchissent quotidiennement l'unique entrée du site. Depuis maintenant quarante ans, c'est grâce à leur professionnalisme, à leur enthousiasme et à leur engagement que tout a été possible.

CV Bernard Jacquet, commandant la base opérationnelle de l'Ile Longue
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(*) Admis au service actif le 20 septembre dernier, Le Terrible, quatrième et dernier SNLE du type Le Triomphant, est le premier à embarquer le M51. Ce nouveau missile balistique, qui remplace les M45 mis en oeuvre sur ses aînés (qui vont être refondu au cours de cette décennie), a nécessité d'importants travaux d'adaptation à l'Ile Longue.


Le Terrible, ici à Cherbourg, où il a été construit (© : MARINE NATIONALE)


Tir de M51 par le SNLE Le Terrible, (© : DGA)


Missile M51 (© : DGA)

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