Construction Navale
La construction navale face à la pénurie de main d'oeuvre

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La construction navale face à la pénurie de main d'oeuvre

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Soudeurs, charpentiers métaux, chaudronniers électriciens... Autant de métiers pour lesquels les entreprises de la construction navale peinent à trouver des candidats. Déjà sensible, le phénomène pourrait même s'amplifier dans les toutes prochaines années dans l'ouest, qui concentre l'essentiel de la production française. Les deux grands donneurs d'ordre bretons, DCN et Aker Yards, doivent, en effet, faire face à une envolée de leurs plans de charge. Après deux années très difficiles, les ex-Chantiers de l'Atlantique ont renoué, depuis 2005, avec les commandes. Avec six grands paquebots et sans doute bientôt sept à livrer en moins de quatre ans, Aker Yards retrouvera son niveau d'activité record de l'époque Queen Mary 2 en 2008. Dans le même temps, DCN se prépare à une importante montée en puissance de son activité à Lorient. Après le début de l'usinage de l'Aquitaine en mars prochain, le site mettra sur cale, à compter de fin 2008, une frégate multi-missions tous les sept mois. Au total, 17 bâtiments sont prévus, huit étant pour l'heure déjà notifiés. Il faudra, par ailleurs, sans doute répondre à des commandes à l'export, comme des corvettes. Si 60% des anneaux des FREMM seront réalisés à l'extérieur, DCN Lorient sera en charge des jumboisations et de l'armement final des navires, ce qui nécessite une importante main d'oeuvre. D'autres chantiers bretons, comme Aker Yards Lorient et Piriou à Concarneau pourraient, par ailleurs, être associés au programme, l'ensemble de ces entreprises puisant dans les mêmes bassins d'Emploi que DCN et Saint-Nazaire. Enfin, à l'horizon 2010, DCN Brest devrait enclencher un recours massif à la sous-traitance, afin d'assurer la refonte des trois premiers sous-marins nucléaires du type Le Triomphant, modernisation qui génèrera des millions d'heures de travail. « Il faut prendre garde à la sous-traitance. De nombreuses entreprises ont l'habitude de travailler pour DCN comme pour les chantiers de Saint-Nazaire, alternant souvent les contrats en fonction des charges et sous charges de chacun. Or, avant 2010, nous allons nous retrouver avec une pleine activité partout et nous risquons de nous arracher les compétences », souligne un responsable syndical de DCN.

« Au début de la crise »

« Nous sommes au début de la crise » et « la prise en charge de cette question doit être rapide », estime la CFDT d'Aker Yards qui tente d'alerter, depuis plusieurs mois, les pouvoirs publics. Le dernier grand chantier naval civil, qui doit embaucher des centaines d'ouvriers pour faire face au regain d'activité semble, pour le moment, dans l'incapacité de subvenir à ses besoins en personnel, un comble alors que le taux de chômage dans la région nazairienne flirte toujours avec les 9%. Avant l'été, Aker avait déjà lancé une campagne de recrutement pour 250 postes. Sur 1000 candidatures, seuls 45 CDI ont pour le moment été signés. Le syndicat réclame que les autorités se saisissent du dossier et a été reçu par le sous-préfet de Saint-Nazaire le 1er décembre. « Il n'est pas concevable de parler de pénurie de main d'oeuvre avec un taux de chômage à hauteur de 9%. C'est pourquoi, il est temps de prendre des mesures ». Plusieurs pistes sont évoquées, notamment celle de l'ANPE : « Les demandeurs d'emploi aujourd'hui inscrits à l'ANPE, les salariés des entreprises en difficultés, doivent pouvoir avoir la possibilité de se réorienter professionnellement, et de se former, pour répondre à ce type d'appel d'offre. Les moyens financiers existent, et nous devons aujourd'hui les mobiliser. Ainsi, par le biais des ASSEDIC, des formations peuvent être financées par le biais de la région, des fonds européens, un projet de formation grande ampleur peut être mis en place sur le bassin ». La CFDT souhaite qu'un comité de suivi soit mis en place et réunisse régulièrement, autour du sous-préfet, les collectivités territoriales, les services publics de l'emploi, la Direction du Travail, les organismes de formation que sont l'AFPI et l'AFPA, les entreprises de la métallurgie, ainsi que les grands donneurs d'ordres, Aker Yards mais aussi Airbus, avec lequel des synergies salariales pourraient être dégagées. « Il est en effet possible qu'avec les difficultés rencontrées par Airbus, une bascule d'emplois se fasse, notamment en matière de sous-traitance, vers la navale », explique-t-on à l'ANPE.

Redresser l'image de la navale et améliorer la formation

Les reconversions ne sont, toutefois, pas toujours évidentes, chaque métier ayant ses spécificités. Un important effort de formation devra sans doute être consenti. Se pose d'ailleurs un problème de base, celui des écoles, dont les formations sont très limitées et ne permettent pas de répondre aux besoins. Outre les ouvriers, c'est aussi le cas pour les techniciens. Ainsi, le BTS Construction Navale du lycée Aristide Briand de Saint-Nazaire, unique en France, ne peut accueillir que des promotions de 30 élèves, soit six places de plus que les années précédentes : « Les entreprises sont très satisfaites de la formation, c'est pourquoi l'Education Nationale a accepté de nous donner une rallonge budgétaire pour disposer de 30 places. C'est vrai que cette filière coûte cher mais d'un autre côté, il n'y en a pas d'autres en France, alors que les besoins sont là », précise un enseignant. S'interrogeant sur les raisons des difficultés à trouver du personnel qualifié, un représentant du personnel d'Aker Yards estime que : « le fond du problème reste la mauvaise image de la navale ». Soumis à des périodes d'activité cycliques, les chantiers navals jouent, traditionnellement, au « yoyo » avec leurs effectifs, notamment de sous-traitants. Ainsi, en 2003, plus de 13.000 personnes travaillaient sur le site de Saint-Nazaire, contre moins de 6000 cette année. Cette précarisation n'incite sans doute pas les jeunes à se lancer dans le métier, un sentiment probablement renforcé par l'importance accordée aux affaires de salariés roumains, polonais ou indiens, qui a laissé des traces profondes dans l'opinion publique. Selon la CFDT : « L'image de ces métiers, plus que douteuse, peut être restaurée par un travail avec les écoles, l'enseignement, les conseillers d'orientations. L'attractivité doit aussi évoluer, par l'amélioration des rémunérations. La pénibilité doit aussi être reconnue, réparée, prévenue »

Aker lance un plan de bataille pour recruter 400 ouvriers

Début décembre, Aker Yards, face au regain d'activité à Saint-Nazaire et aux difficultés à recruter, a lancé un vaste plan de communication afin de toucher les candidats potentiels. L'entreprise doit, en effet, trouver 400 soudeurs, chaudronniers et charpentiers métaux d'ici 2009, dont 150 dans les quatre prochains mois. Presse, télévision, radios... Outre des partenariats avec la Maison de l'Emploi de Nantes Métropole et une participation aux Forums emploi, Aker Yards lance une campagne nationale tous azimuts, passant des annonces non seulement dans les quotidiens de l'Ouest, mais également dans les titres nordistes, lorrains, normands, auvergnats, franciliens, champenois et ardennais. Sur les candidatures reçues, 10% viennent, en effet, d'une autre région que le grand ouest, dont la moitié du quart nord est. L'ampleur de cette campagne répond non seulement au manque de main d'oeuvre dans la région, mais également au nombre important de dossiers rejetés. Ainsi, sur les 250 postes ouverts depuis le printemps, seuls 45 candidats ont été retenus, pour 1000 dossiers reçus, comme nous le voyions plus haut. « 175 correspondaient à des emplois différents de ceux à pourvoir et 325 candidats sans qualification ont été ré-orientés vers le processus de sélection du contrat de professionnalisation soudeur ou charpentier, piloté par l'ANPE », explique Aker Yards, qui souligne que, sur les 500 dossiers restants, 40 se sont désistés, 150 sont en cours de traitement et 125 ont été rejetés. Le solde (185) est constitué par les candidats ayant passé la première étape des tests psychotechniques, dont 45 ont finalement été embauchés (dont 30 ex-intérimaires), 25 sont toujours à l'étude et 115 ont reçu un avis défavorable. Ces chiffres, s'ils sont un peu fastidieux, donnent un bon aperçu des difficultés rencontrées par les industriels. Sachant lire, écrire et compter, les candidats soudeurs, chaudronniers ou charpentiers métaux doivent justifier d'un diplôme de type BEP Structures Métalliques ou avoir une expérience significative dans le métier visé. Côté rémunération, les ex-Chantiers de l'Atlantique annoncent un salaire moyen des ouvriers nazairien compris entre 2100 et 2400 euros brut par mois.

Mutualiser le bassin d'emploi du grand ouest

Alors que le recrutement, chez Aker Yards, se révèle délicat, un autre problème pourrait rapidement se poser avec la sous-traitance. Le groupe estime, en effet, que l'augmentation de son activité devrait générer, dans les trois ans, 2000 nouveaux emplois sur le bassin de Saint-Nazaire. Mis à mal entre 2003 et 2005, les fournisseurs se relèvent à peine d'une période noire, fatale à des dizaines de sociétés, qu'ils doivent se remettre en ordre de bataille, à marche forcée et avec de nouveaux challenge de réduction de coûts. Eux aussi doivent recruter du personnel qualifié, apte à relever les défis fixés en matière de compétitivité. Paradoxalement, la situation n'est pas la même suivant les grands donneurs d'ordre. Ainsi, chez DCN, l'heure est plutôt à combler, tant bien que mal, les trous de charge des établissements. Malgré les programmes en attente, des centaines de milliers d'heures de travail sont vacantes entre 2007 et 2011, notamment en dessin, mécanique et chaudronnerie. Côté sous-traitance, la situation, contrairement à celle de Saint-Nazaire, est très délicate dans le Morbihan, en raison du glissement du programme des frégates multi-missions. Ainsi, la direction départementale du travail et les milieux économiques locaux estiment entre 700 et 1000 le nombre d'emplois menacés. En attendant le retour d'une période faste, à partir de 2008, les fournisseurs qui le peuvent doivent se reconvertir et se diversifier, DCN n'ayant aucune assurance de retrouver l'intégralité de son portefeuille de sous-traitants au moment où il en aura le plus besoin. « Au niveau de la sous-traitance d'Aker et DCN, il serait bon de mener une réflexion sur la charge des uns et des autres et faire une mutualisation de Brest à Saint-Nazaire pour éviter que les salariés soient gérés à la petite semaine. Il faut offrir des perspectives durables aux entreprises », souligne un responsable syndical de DCN, qui regrette que, pour l'heure, les deux grands constructeurs « travaillent seuls dans leur coin. Nous avons les mêmes besoins et nous devons pouvoir travailler intelligemment ensemble car, avec la concurrence, nous ne pouvons pas nous permettre de perdre des compétences ou de nous tirer la bourre. En effet, si dans l'Ouest, nous ne sommes pas capables de nous organiser, à l'échelle de l'Europe, nous ne serons pas grand-chose ».