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A la découverte du premier bâtiment hydro-océanographique marocain

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Construit aux Chantiers Piriou de Concarneau, le Dar al Beida, premier bâtiment hydro-océanographique de la marine marocaine a été livré le 26 octobre. Un programme très important pour le Maroc, qui se dote ainsi de capacités hauturières de premier plan afin de mieux connaître les fonds marins, à des fins aussi bien civiles que militaires.

C’est en juin 2016 qu’a été annoncée la commande de ce navire, connu selon l’acronyme BHO2M (bâtiment hydro-océanographique multi-missions). Kership, société commune de Piriou et Naval Group, assure la maîtrise d’œuvre du programme, le constructeur concarnois étant chargé de la conception et de la réalisation du bâtiment. Pour la partie scientifique, il s’est associé au Shom, le service hydrographique et océanographique de la marine française. Comme il l’a déjà fait pour les navires hydrographiques Rigel et Spica, livrés en 2015 par le chantier vendéen Ocea à l’Indonésie, le Shom a de nouveau apporté son expertise à un constructeur national et son client. 

 

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Le Dar al Beida (© : PIRIOU)

 

Choix des équipements scientifiques

Le Shom a ainsi aidé Piriou et la marine marocaine à choisir et intégrer les équipements dont le BHO2M et ses deux vedettes hydrographiques sont dotés. Le chantier en coopération avec le Shom a  réalisé la spécification des équipements de mesure, le dossier d’interfaçage et l’intégration des systèmes de mesures. Il est également prévu une assistance technique élargie pendant un an, au Maroc, après la mise en service du bâtiment. Une personne du Shom formera et accompagnera les marins marocains pour l’utilisation des équipements et du système d’acquisition des données, ainsi que pour les opérations de maintenance.

Une coopération de longue date

La coopération franco-marocaine dans ce domaine n’est pas nouvelle, les officiers mariniers de la Division Hydrographie, Océanographie et Cartographie (DHOC) de la flotte royale venant de longue date se former à l’école du Shom, située à Brest, alors que ses ingénieurs étudient à l’ENSTA Bretagne. Le Maroc, qui fait comme la France partie de l’Organisation Hydrographique Internationale (OHI), dispose déjà d’un savoir-faire en la matière, mais sa marine ne disposait jusqu’ici que de moyens légers. Le plus important est une vedette de 25 mètres, qui effectue des levés essentiellement dans la bande côtière. La cartographie des fonds marins situés plus au large du littoral marocain est historiquement de la responsabilité de la France, qui y dépêche régulièrement ses unités spécialisées et des équipes du Shom. Grâce au BHO2M, la marine marocaine va maintenant exploiter un moyen hauturier qui lui permettra de réaliser elle-même la mise à jour des cartes. Elle va ainsi acquérir progressivement ses propres capacités et son autonomie dans le domaine.

 

Le BHO français Beautemps-Beaupré, ici à La Réunion (© : PATRICK SORBY)

Le BHO français Beautemps-Beaupré, ici à La Réunion (© : PATRICK SORBY)

 

Une adaptation du Beautemps-Beaupré

Dans cette perspective, le Maroc voulait « son Beautemps-Beaupré », c’est-à-dire une plateforme équivalente au principal navire hydro-océanographique français. Car ce bâtiment livré en 2003 par le chantier Alstom Leroux Naval de Lanester, près de Lorient (chantier repris fin 2016 par Kership), et qui vient d’être modernisé, fait toujours office de référence mondiale (voir notre reportage à bord du Beautemps-Beaupré). Ainsi, le Dar al Beida est presque une copie conforme du Beautemps-Beaupré en matière d’équipements et de capacités. Son design est en revanche très différent et constitue une version agrandie des B2M et BSAH réalisés par Piriou (via Kership) pour la marine française, avec une étrave adaptée aux missions scientifiques. Les petits défauts du Beautemps-Beaupré ont au passage été corrigés, en optimisant par exemple les locaux. Les magasins, les laboratoires et le hangar sont situés au même niveau, sur le pont principal. Les vedettes hydrographiques ont été quant à elles déplacées vers le milieu du navire, ce qui permet de dégager la plage arrière. Autre différence par rapport au BHO français, le treuil bathysonde sur le navire marocain est dans un local afin d’être protégé des embruns et le principe d’une poutre télescopique a été choisi, un système simple et robuste qu’il y avait sur l’ancien D’Entrecasteaux français pour la mise en œuvre de la bathysonde.

 

L'un des laboratoires du BHO2M (© : PIRIOU)

L'un des laboratoires du BHO2M (© : PIRIOU)

L'un des laboratoires du BHO2M (© : PIRIOU)

L'un des laboratoires du BHO2M (© : PIRIOU)

 

De la haute mer aux zones littorales

Long de 72 mètres pour une largeur de 15 mètres, le nouveau bâtiment marocain affiche un déplacement d’environ 2600 tonnes et un tirant d’eau maximum de 5.5 mètres, inférieur au BHO français (6.9 mètres), ce qui lui permettra de travailler depuis les zones littorales jusqu’à des profondeurs de 6000 mètres. Pour cela, le design de sa gondole, structure en acier située sous la quille et accueillant les principaux senseurs acoustiques, a été adapté. Cette pièce mesure 8.12 mètres de long pour 4.48 mètres de large, la gondole du Beautemps-Beaupré étant plus grande (8x13 mètres), le bâtiment de la Marine nationale pouvant travailler jusqu’à 10.000 mètres de fond.

 

La gondole du Beautemps-Beaupré (© : SHOM)

La gondole du Beautemps-Beaupré (© : SHOM)

 

Les capacités du BHO2M sont en fait adaptées aux besoins marocains. Le tirant d’eau moins important permettra au bâtiment de s’approcher des côtes et sera compensé, en termes de tenue à la mer, par un tirant d’air moins important que le Beautemps-Beaupré, avec donc moins de prise au vent, ainsi qu’une largeur plus importante, qui passe de 14 à 15 mètres.  

Les équipements du BHO2M

Côté équipements, le BHO2M est doté d’un sondeur multifaisceau grands fonds et un pénétrateur de sédiments efficaces jusqu’à 6000 mètres de profondeur ; deux profileurs de courant de coque pouvant mesurer - jusqu’à 250 et 1000 mètres de profondeur - le courant sur différentes couches à 10 nœuds ; un sondeur multifaisceau adapté aux petits fonds (jusqu’à 400 mètres) et trois sondeurs monofaisceau pouvant travailler à 200, 500 et 6000 mètres de profondeur. Le bâtiment dispose également d’une bathysonde (jusqu’à 6000 mètres) servant notamment à mesurer dans la colonne d’eau la température et la conductivité de l’eau en fonction de la pression, tout en permettant de réaliser des prélèvements d’eau de mer. Le navire sera aussi capable de réaliser des carottages pour des prélèvements de sédiments jusqu’à 6000 mètres. Le Dar al Beida dispose en outre d’un sonar à balayage latéral, un magnétomètre remorqué, un thermosalinomètre de coque (pour mesurer en continu la température et la conductivité de l’eau jusqu’à 2.5 mètres sous la surface), ainsi qu’un système bathythermographe avec des sondes perdables pour mesurer la température de l’eau en route, pour en déduire la célérité.

Le bâtiment, qui compte par ailleurs une centrale météorologique pour mesurer le vent, la pression et caractériser l’atmosphère, utilise deux centrales inertielles ainsi que deux récepteurs GNSS associés. Ces systèmes permettent de calculer de manière très fine la position du navire, sa vitesse, son cap, son roulis et son tangage, des informations indispensables pour la fiabilité et la précision des mesures réalisées.

 

L'une des deux vedettes hydrographiques du BHO2M (© : PIRIOU)

L'une des deux vedettes hydrographiques du BHO2M (© : PIRIOU)

 

Deux vedettes hydrographiques de 8 mètres

En plus de ses moyens propres, le BHO2M met en œuvre deux vedettes hydrographiques de 8 mètres. Destinées aux opérations en zones côtières, elles disposeront chacune d’un sondeur multifaisceau très petits fonds, un sondeur monofaisceau, un sonar remorqué à balayage latéral et un profileur de courant de coque.

 

Mise à l'eau d'une vedette hydrographique du BHO2M (© : PIRIOU)

Mise à l'eau d'une vedette hydrographique du BHO2M (© : PIRIOU)

 

Apte à la mise en œuvre de drones

On notera que le Dar al Beida est aussi équipé d’un USBL, système acoustique destiné au positionnement d’engins remorqués ou de robots sous-marins. A ce titre, le bâtiment est nativement conçu pour la mise en œuvre d’engins télé-opérés et de drones, avec des moyens de levage et un hangar dédié. Ce type de systèmes n’a toutefois pas été retenu dans l’immédiat.

 

(© : PIRIOU)

(© : PIRIOU)

(© : PIRIOU)

(© : PIRIOU)

 

A l’arrière, un grand portique, haut de 7 mètres, permet la mise à l’eau et la récupération de différents équipements. Un treuil multifonctions est dédié aux moyens de carottage, aux lignes d’instruments remorqués et à la mise en œuvre de cages instrumentées. Très vaste et dégagée, afin de faciliter les opérations, la plage arrière est modulable en fonction des missions. Elle pourra par exemple accueillir des conteneurs de 20 pieds, manutentionnés au moyen d’une grue de forte capacité.

Le BHO2M bénéficie de systèmes complètement numériques. La salle de traitement des données et le PC scientifique sont situés au-dessus du pont principal, avec un accès direct à la plage arrière.

 

PC Scientifique du BHO2M (© : PIRIOU)

PC Scientifique du BHO2M (© : PIRIOU)

 

Jusqu’à 30 jours d’autonomie

Armé par un équipage de 30 marins et pouvant accueillir une équipe scientifique de 20 personnes, le Dar al Beida est conçu pour pouvoir opérer jusqu’à 30 jours sans ravitaillement. Sa propulsion diesel-électrique lui permet d’évoluer de manière silencieuse, afin d’améliorer la qualité des données acoustiques collectées, tout en étant capable de travailler à vitesse élevée dans une mer agitée. Le navire dispose de quatre groupes Wärtsilä de 1200 kW, deux lignes d'arbres et deux propulseurs en tunnel (un à l'avant, l'autre à l'arrière). Il peut atteindre la vitesse de 14 nœuds, avec une autonomie de 5000 milles à 10 nœuds. Une attention particulière a été portée au confort de l'équipage, qui dispose de beaux locaux vie, spacieux et bien aménagés. 

 

La passerelle du BHO2M (© : PIRIOU)

La passerelle du BHO2M (© : PIRIOU)

Le compartiment machine du BHO2M (© : PIRIOU)

Le compartiment machine du BHO2M (© : PIRIOU)

 

 

Cabine du commandant du BHO2M (© : PIRIOU)

Cabine du commandant du BHO2M (© : PIRIOU)

 

Une plateforme polyvalente

En plus des opérations scientifiques, ce bâtiment est conçu comme une plateforme polyvalente. Il pourra, à l’image des B2M français, effectuer des missions de surveillance maritime, d’assistance humanitaire, de déploiement de forces spéciales ou de plongeurs, de sauvetage en mer ou encore de protection de l’environnement. Il compte une infirmerie, des locaux dédiés aux plongeurs et deux zones Vertrep pour les hélitreuillages de personnel et de matériel.  

Un outil stratégique

Le BHO2M va constituer un véritable outil stratégique et de souveraineté pour le Maroc. L’étude des fonds et de l’environnement marins est en effet indispensable pour assurer la sécurité de la navigation et du trafic maritime. Sur le plan militaire également, ce type de bâtiment est très utile, par exemple dans le domaine de la lutte anti-sous-marine, les caractéristiques de la colonne d’eau et des sédiments présents au fond de la mer ayant un impact direct sur la propagation des ondes sonar. Une meilleure connaissance de ces éléments ne fera donc que renforcer les capacités de détection des nouveaux bâtiments de la marine royale équipés de moyens ASM, comme la frégate multi-missions (FREMM) Mohammed VI, livrée par Naval Group au Maroc en 2014.

 

La FREMM Mohammed VI (© : MICHEL FLOCH)

La FREMM Mohammed VI (© : MICHEL FLOCH)

Maroc Piriou