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La formation des EPE, un stage chez les commandos marine (1/5)

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La formation des EPE, un stage chez les commandos marine (1/5)

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Base des fusiliers-commandos de Lorient, un matin de printemps. 80 marins attendent leur briefing. 80 hommes, retenus parmi 200 volontaires, d'une vingtaine de spécialités différentes et issus de 42 unités de la Marine nationale. 80 hommes, de la petite vingtaine à la quarantaine passée, du matelot au major, qui, en quinze jours, vont apprendre à devenir un membre d'une équipe de protection embarquée. 80 hommes, qui rejoindront un des thoniers français pêchant au large des Seychelles, pour y passer quatre mois, durant lesquels ils devront s'intégrer à un équipage de pêcheurs, apprendre à connaître ce métier et ce travail tellement différents du leur, vivre avec des hommes qu'ils devront protéger des attaques pirates. 80 hommes qui vont devoir apprendre à devenir, en plus d'un marin, un soldat qui pourra se retrouver en situation de combat rapproché. En face d'eux, il y a les bérets verts. Un officier et des instructeurs du commando de Penfentenyo qui vont les encadrer. En quinze jours, les commandos marine vont devoir non seulement les former au combat, mais également les jauger, mesurer leur motivation et leurs aptitudes et composer les futures équipes.

Se retrouver en situation de combat

« Au combat, on fait ce que l'on peut avec ce que l'on sait ». Le contre-amiral Christophe Prazuck, commandant la force des fusiliers-commandos, aime citer cette phrase du maréchal Foch. Il sait que, sous sa responsabilité, « ses » hommes vont devoir, en peu de temps, préparer les stagiaires à des situations dangereuses dont ils ne sont pas familiers. « Dans la Marine, à l'exception des pilotes de chasses et des commandos marine, le risque se prend en équipage, tous ensemble sur le navire. Ici, les marins qui rejoindront les équipes de protection embarquée des Seychelles vont devoir acquérir une perception individuelle du risque et de la réponse à y apporter. Un des buts essentiels de ce stage est de bien leur faire prendre conscience du fait qu'ils pourront se retrouver dans une situation de combat. »

Le contre-amiral Christophe Prazuck, commandant la force des fusiliers-commandos  (© : MARINE NATIONALE)
Le contre-amiral Christophe Prazuck, commandant la force des fusiliers-commandos (© : MARINE NATIONALE)

Des équipes sur les 13 thoniers français aux Seychelles

Les équipes de protection embarquée sont déployées sur les treize thoniers français travaillant dans la zone des Seychelles, depuis juin 2009. Après l'attaque du voilier de luxe du Ponant au large de la Somalie en 2008, les trois armateurs thoniers français (Sapmer, Saupiquet et CFTO) se sont tournés vers les fusiliers-commandos. « La tension est montée à partir de 2007. La piraterie, d'abord concentrée sur la zone du golfe d'Aden, a commencé à s'étendre vers l'ouest et le sud du bassin somalien. C'est-à-dire vers nos zones de pêche », se souvient Yvon Riva, président d'Orthongel, le syndicat regroupant les armateurs thoniers. Les pêcheurs, conscients de la vulnérabilité de leurs thoniers-senneurs, particulièrement en action de pêche, se tournent vers la force européenne anti-piraterie Atalante. « Un avion de patrouille maritime espagnol est venu effectuer de la surveillance, mais nous avons vite compris que l'opération Atalante se consacrait prioritairement au golfe d'Aden et aux escortes du programme alimentaire mondial. Il fallait trouver une autre solution. »

Le thonier senneur Talenduic   (© : DROITS RESERVES)
Le thonier senneur Talenduic (© : DROITS RESERVES)

Des thoniers français se font attaquer de plus en plus fréquemment, un thonier espagnol est retenu en otage pendant plusieurs semaines, la situation se dégrade rapidement. « Les armateurs espagnols, qui arment 20 navires sous leur pavillon dans la zone des Seychelles, ont opté pour l'embarquement de gardes privés. Nous avons préféré nous tourner vers la Marine nationale. » Les armateurs thoniers connaissent déjà les fusiliers-commandos. « Ils nous avaient approchés au début des attaques pirates pour que nous leur donnions les plans de nos bateaux. Ils voulaient pouvoir les connaître en cas d'action de vive force. Nous avons tout de suite été en confiance. »
En juin 2009, la première équipe de protection embarque. Constituée de commandos et de fusiliers, elle effectue le repérage sur les modalités d'actions. « Nous travaillons dans un cadre légal, fixé par une ordonnance du Premier ministre. Celle-ci prévoit la possibilité du recours à la protection militaire pour les activités économiques qui ne peuvent être déplacées dans l'espace ou reportées dans le temps », précise l'amiral Prazuck. Ce qui est le cas des thoniers. Les armateurs financent les surcoûts liés à cette protection : frais de transport , équipements spécifiques etc... Les équipes de protection embarquée se sont succédées depuis lors. Aux Seychelles, une cellule de mise en oeuvre (CELMO), armée par des commandos marine, assure la permanence opérationnelle à terre, en liaison à la fois avec toutes les équipes embarquées et avec Faszoi, le contrôleur opérationnel de la zone de l'océan Indien, basé à la Réunion. Sur les bateaux, les équipes, placées sous l'autorité d'un chef et d'un second, sont seules et parfois loin, la zone de pêche au thon s'étend des îles Chagos à la côte kenyane.

Les premières EPE ont embarqué en 2009 (© : MARINE NATIONALE)
Les premières EPE ont embarqué en 2009 (© : MARINE NATIONALE)

Apprendre la réponse appropriée dans une situation d'isolement

« C'est essentiel de bien préparer les hommes. Il faut développer chez eux des réflexes, leur apprendre l'importance de la vigilance et que le jour où ils vont devoir effectuer un tir de semonce ou qu'ils vont se retrouver face à un pirate, ils sachent apporter la réponse appropriée. » L'amiral Prazuck le sait. Les besoins de protection militaire sont importants. La situation en océan Indien se dégrade de jour en jour. Les pirates attaquent de plus en plus loin, sont de mieux en mieux armés. Au niveau international, les armateurs, particulièrement au commerce, s'agacent. Ils veulent plus d'intervention des Etats, plus de protection militaire. Ils sont de plus en plus nombreux à engager des gardes privés. « La piraterie prend des proportions de plus en plus importantes et nous le savons. Nous allons continuer à former des marins pour partir dans ces équipes. Mais il est hors de question de négliger leur sélection ou leur formation pour faire du chiffre. Je suis responsable de ces hommes. Et ceux-ci doivent être à la fois bien équipés, bien entraînés et bien commandés. Là-bas, ils sont à la fois responsables de leur propre sécurité, mais également de celle de l'équipage, ils doivent savoir comment réagir pour la garantir et toutes circonstances. Les enjeux sont trop importants. »


(© : MARINE NATIONALE)

Premières évaluations des stagiaires

Sur la base des fusiliers-commandos, il y a 80 marins qui s'y préparent. Béret vert plié dans la poche du treillis, Piazou les regarde avec attention. Trois galons sur les épaules, mais surtout vingt ans de commandos marine, il a la tranquille assurance de ceux qui n'ont pas besoin d'en dire trop pour se faire respecter. En une matinée, avec l'aide de ses adjoints, le futur chef de détachement aux Seychelles, a déjà commencé l'évaluation des stagiaires. « Bon, ça a l'air pas mal. On va voir s'ils vont tous passer le stage. Ce n'est pas forcément évident : on leur fait un concentré en quinze jours de tout ce qu'ils doivent savoir, on leur montre des choses pas toujours faciles, on leur parle de situation de guerre, on les pousse un peu. Dans le groupe, il y a une dizaine de commandos brevetés et une quarantaine de fusiliers, ceux-là connaissent le combat. Mais dans le groupe, il y a aussi une trentaine de gars qui viennent des sous-marins, de l'aéro ou des sémaphores. Eux n'ont pas été confrontés à la guerre ou au combat, mais ils savent faire des tas de choses qui seront utiles dans une EPE : ils connaissent bien la manoeuvre, le radar ou savent comment entretenir la cohésion d'une équipe en milieu fermé... Alors c'est à nous de faire coexister tous ces gens, de trouver l'équilibre qui fera que ces gars, qui vont vivre quatre mois dans des conditions difficiles, puissent compter les uns sur les autres et mener leur mission dans les meilleurs conditions possibles. » Les yeux des jeunes quartiers-maîtres brillent en regardant les bérets verts. Les instructions vont commencer.

La suite de ce reportage dans notre édition de demain

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