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La France à l’heure du missile de croisière naval

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C’est un outil militaire de premier plan qui offre à son détenteur une profondeur stratégique dont très peu de pays disposent. La frégate Aquitaine, en tirant avec succès, le 19 mai, un premier missile de croisière naval (MdCN), a fait entrer la France dans le club très fermé des nations dotées de cette arme et du club encore plus fermé des nations pouvant l’utiliser de manière totalement indépendante et souveraine. Un club qui ne compte pour l’heure, à niveau d’équipement équivalent, que les Etats-Unis et le Royaume-Uni, avec toutefois un bémol pour les Britanniques, qui emploient une technologie étrangère, le Tomahawk américain, et ne le font que depuis leurs sous-marins nucléaires d’attaque. On rappellera de plus que la Royal Navy ne met pas en œuvre de missile de croisière depuis ses unités de surface, ce qui réduit de facto sa capacité de frappe.

 

La FREMM Aquitaine (© DCNS)

La FREMM Aquitaine (© DCNS)

 

Sous-marins et frégates, deux modes complémentaires

La France, elle, a choisi de développer les deux versions pour son nouveau MdCN, à savoir des missiles tirés depuis ses frégates du type FREMM et d’autres, dans une variante à changement de milieu, embarqués par ses futurs  SNA du type Barracuda. La Marine nationale pourra ainsi proposer tout le panel d’options offertes par cette nouvelle arme, conçue pour frapper depuis la mer des objectifs terrestres situés à très grande distance. Les deux modes sont en effet complémentaires, suivant l’effet recherché et la volonté de faire peser une menace plus ou moins ostensible. Dans le cas d’une frégate, dont le déploiement est connu et qui peut se rendre « visible », il s’agira par exemple d’exercer une pression directe sur un adversaire, le nombre de bâtiments déployés permettant de graduer la capacité d’action et d’afficher une détermination à agir en cas de besoin. A l’inverse, le sous-marin, par essence « invisible », constituera une menace beaucoup plus diffuse, permettant d’effectuer des frappes surprise ou d’instiller le doute dans l’esprit de l’adversaire.

 

Vue d'un tir de MdCN par un SNA du type Barracuda (© DCNS)

Vue d'un tir de MdCN par un SNA du type Barracuda (© DCNS)

 

Outil diplomatique et militaire

D’ailleurs, dès lors qu’un bâtiment porteur sera déployé, quelque soit sa mission, il sera en mesure, en cas de nécessité, de mettre en œuvre ses missiles de croisière. Une donnée qui va radicalement changer le champ d’action de la marine française et, concomitamment,  sa puissance aux yeux des pays riverains des espaces maritimes où opèreront ses FREMM et Barracuda. Ce sera un atout diplomatique et de démonstration de puissance supplémentaire pour la France, mais aussi la possibilité pour le pouvoir politique d’agir à n’importe quel moment. Cela, sans attendre le déploiement du Charles de Gaulle ou d’avions de l’armée de l’Air, un facteur d’autant plus déterminant quand les zones de crise sont éloignées du territoire national ou loin des points d’appui français à l’étranger.

 

Tir de MdCN depuis l'Aquitaine (© DGA)

Tir de MdCN depuis l'Aquitaine (© DGA)

 

Permanence dans les zones de crise

En plus de donner une allonge que les frégates et sous-marins français n’ont jamais connue jusqu’ici, le MdCN va, dans le même temps, apporter pour la première fois la permanence d’une capacité de frappe en profondeur partout dans le monde. Les bâtiments sont, en effet, à même de rester positionnés pendant des mois près d’une zone d’intervention et d’entrer en action immédiatement. En cela, les FREMM et Barracuda vont compléter utilement le porte-avions, qui reste un outil majeur que le MdCN ne saurait remplacer, de même que l’aviation basée à terre. Alors que le MdCN est conçu pour frapper des objectifs fixes de haute valeur (centres de commandement et de communication, dépôts de munitions, batteries sol-air, stations radar…), l’aviation reste incontournable pour le traitement des cibles terrestres mobiles, la défense aérienne et la reconnaissance. Ces moyens sont donc complémentaires.

 

Rafale Air emportant deux Scalp EG (© ARMEE DE L'AIR)

Rafale Air emportant deux Scalp EG (© ARMEE DE L'AIR)

 

Intervenir au plus près grâce à la liberté des eaux internationales

Mais il est clair que le missile de croisière naval offre de nouvelles perspectives et, dans un certain nombre de cas, renforcera très utilement des capacités traditionnelles. Le cas de l’intervention en Libye en 2011 est à ce titre intéressant. Ainsi, pour la première vague d’assaut suivant le déclenchement des opérations, si les frégates et sous-marins positionnés en Méditerranée avaient été dotés de MdCN, la France aurait probablement pu économiser le déploiement de chasseurs, lancés dans des raids à longue portée pour neutraliser des cibles fixes avec des missiles de croisière aéroportés. Toutefois, de manière générale, ces derniers se complètent avec le MdCN, l’aviation offrant dans certains cas plus de souplesse et son autonomie autorise une allonge plus grande permettant le cas échéant de frapper très loin dans les terres. Il est toutefois vrai qu’avec une portée de plusieurs centaines de kilomètres (un millier selon un rapport parlementaire), le MdCN est capable d’atteindre la plupart des cibles potentielles d’intérêt militaire, politique ou stratégique.

 

(© MBDA)

(© MBDA)

 

Surtout que pour mettre en œuvre ce type de missile, la marine jouit d’un atout militaire unique : Alors que la plupart des pays dans le monde ont une façade maritime, ses bâtiments peuvent profiter de la liberté de naviguer dans les eaux internationales pour se rapprocher au plus près d’une zone de crise.

Le MdCN est donc pour l’essentiel une arme de première frappe, permettant d’agir sans attendre les forces aériennes ou de « préparer » le terrain pour désorganiser l’adversaire et réduire ses capacités d’autodéfense, facilitant ainsi l’intervention des avions et troupes au sol. Le missile de croisière peut, aussi, être utilisé comme une ultime mise en garde avant une attaque massive.

 

Tir de MdCN depuis l'Aquitaine (© DGA)

Tir de MdCN depuis l'Aquitaine (© DGA)

 

Un engin de 7 mètres et près de 2 tonnes

Développé par MBDA et produit sur son site français de Selles-Saint-Denis, le MdCN était initialement connu sous le nom de Scalp Naval, puisqu’il a été conçu sur la base du missile de croisière aéroporté Scalp EG, éprouvé au combat et mis en œuvre par les Rafale de l’armée de l’Air et de la Marine nationale. Long de 7 mètres (avec booster) pour un poids d’environ 2 tonnes, le MdCN peut voler à 1000 km/h. Autonome, le missile, qui déploie ses ailes après le lancement, dispose de plusieurs modes de navigation. Durant la phase de vol, il se recale grâce à une centrale inertielle, un radioaltimètre et un système de positionnement GPS lui permettant d'évoluer à très basse altitude. En phase finale, il utilise un senseur infrarouge pour reconnaitre sa cible et se guider vers elle avec une précision métrique. Idéale pour neutraliser des installations névralgiques, cette arme est conçue pour pénétrer des cibles durcies. 

 

MdCN (© DGA)

MdCN (© DGA)

 

150 missiles commandés

C’est fin 2006 que la Direction Générale de l’Armement a notifié le programme à MBDA,  avec une commande portant initialement sur le développement du MdCN et la livraison de 250 munitions. Toutefois, les restrictions budgétaires entérinées par les lois de programmation militaire successives ont réduit cette cible à 150 missiles. Sur ce total, 100 MdCN sont destinées aux FREMM, qui les mettront en œuvre via des lanceurs verticaux Sylver A70, avec la possibilité d’embarquer jusqu’à 16 munitions par frégate. Un lot de 50 autres missiles sera produit pour les Barracuda, qui les déploieront dans des capsules étanches servant au tir sous-marin et dont le MdCN se séparera une fois arrivé en surface. Les futurs SNA français pourront embarquer jusqu’à 20 armes, avec un panachage de torpilles lourdes F21, de missiles antinavire Exocet SM39 et de MdCN.

 

Tir sous-marin d'essai d'un MdCN (© DGA)

Tir sous-marin d'essai d'un MdCN (© DGA)

 

Bientôt bon pour le service

Côté calendrier, le lancement du 19 mai depuis l’Aquitaine était un tir de synthèse, c'est-à-dire une première mise en œuvre en condition réelle depuis le bâtiment porteur d’un missile dont le tir de qualification est intervenu en octobre 2014 au centre DGA Essais de Missiles de Biscarosse. Les ingénieurs vont désormais dépouiller les données recueillies afin de valider tous les paramètres de tir. Si toutes les données sont nominales, le tandem MdCN/FREMM sera déclaré bon pour le service actif. En toute logique, le temps des évaluations techniques et des validations administratives, mais aussi de la production d’un premier lot de missiles, ce nouvel outil devrait être apte au déploiement fin 2015/début 2016. Quant aux Barracuda, là aussi le missile, qui est le même, a été qualifié et des lancements sous-marins en capsule représentatifs d’un tir depuis un SNA ont été réalisés avec succès. Comme pour les frégates, il faut désormais attendre que le premier bâtiment soit à la mer pour effectuer un tir final. Actuellement en achèvement sur le site DCNS de Cherbourg, le Suffren, dont la mise à flot est prévue fin 2016, doit être livré en 2018 à la Marine nationale. 

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