Défense
La Marine Canadienne face au désastre des Upholder britanniques

Actualité

La Marine Canadienne face au désastre des Upholder britanniques

Incendie mortel sur le Chicoutimi, immobilisation pendant un an et demi de tous les sous-marins canadiens pour des travaux de sécurité. L'acquisition des quatre Upholder britanniques tourne au scandale.
Défense

Même si la marine canadienne ne le reconnaît pas officiellement, il ne fait désormais plus de doute que les sous-marins achetés d'occasion à la Royal Navy souffrent de graves problèmes. Après 7 mois d'immobilisation pour raison de sécurité, arrêt consécutif à l'incendie mortel du Chicoutimi (ex-Upholder) en octobre dernier, le Victoria (ex-Unseen) avait repris la mer mi-mai avant de retrouver sa base trois semaines plus tard. Cette fois, il restera en cale sèche un an et demi: "Par précaution", explique l'armée canadienne. Il s'agit des premiers grands travaux d'entretien menés sur le submersible depuis sa sortie des Chantiers Vickers (Grande-Bretagne), en 1991. Interviewée par Radio Canada, la porte-parole de la marine, Diane Grover, explique que cette période d'inactivité est normale et prévue de longue date: "Dès qu'une certification de plongée expire et celle du Victoria a pris fin en juin, il faut faire une période d'entretien préventif". Il s'agit aussi, et surtout, de vérifier et remettre aux normes de sécurité l'ensemble du câblage électrique dont les défauts d'isolation ont entraîné les incendies du Chicoutimi (voir plus bas). La tâche s'annonce en tous cas longue et fastidieuse: "Puisque la Royal Navy n'avait pas procédé à ces travaux d'entretien et que nous sommes les premiers à le faire, il y a donc beaucoup de choses à découvrir", précise-t-elle. Dans un an, ce sera au tour du NCSM Windsor de faire "peau neuve". Trois des quatre sous-marins canadiens seront alors en cale sèche puisque le Chicoutimi, gravement avarié en octobre, sera toujours en réparation.

Du "Bon marché" au "scandale financier"

L'achat d'occasion des quatre sous-marins britanniques de la classe Upholder devait être pour la marine canadienne "LA" bonne affaire. Après l'abandon au début des années 90 du projet de construire 12 SNA français du type Rubis, Ottawa avait ainsi trouvé l'occasion de remplacer avantageusement ses "Oberon" par des navires quasiment neufs, désarmés pour cause de restrictions budgétaires. Les négociations, entamées en 1993 par le gouvernement Chrétien, aboutiront, cinq ans plus tard, à la signature d'un contrat de location pour 8 ans avec possibilité d'achat à terme. Seulement voilà, depuis l'arrivée des submersibles de l'autre côté de l'Atlantique, les problèmes se succèdent.
En octobre dernier, un incendie mortel à bord du HMCS Chicoutimi avait entraîné le retour à quai de toute la flotille. A peine remis en service, le Chicoutimi subissait deux incendies consécutifs soulevant tous les soupçons. La presse canadienne s'est littéralement déchaînée contre le gouvernement, parlant de "rafistolage" pour le rendre de nouveau opérationnel: "Trois ans à lutter contre la rouille, les bosses, les fissures, les pannes et les dysfonctionnements", tonnait Le Devoir. Un autre journal, le Golbe and Mail, obtenait pour sa part des documents prouvant que « la remis en état du navire avait été un cauchemar logistique et mécanique en raison du manque de pièces et de personnel ». Selon le quotidien, le commandant du Chicoutimi, « avait prévenu ses supérieurs (quelques semaines avant le drame), d'un possible report du lancement du submersible, surtout qu'une grande partie des pièces du Chicoutimi avait été utilisées pour restaurer les trois autres sous-marin britanniques achetés par le Canada ». Dans un échange de mails, daté de juin 2004, l'officier « avouait qu'il subsistait beaucoup d'incertitudes et qu'il conservait un optimisme prudent ». Officiellement, l'acquisition des quatre sous-marins devait être une opération blanche pour la marine canadienne. Un contrat de location pour 8 ans avait donc été signé en 1998. En échange du transfert de la flottille, Ottawa s'était engagé à laisser l'armée britannique utiliser librement ses bases. C'était sans compter avec la remise à niveau technique des bâtiments et le casse-tête des fissures découvertes sur la coque. La facture atteindrait le milliard de dollars, sans compter l'opération de maintenance que doivent aujourd'hui subir les submersibles (23 millions par unité).

Manque de formation des sous-mariniers

Début 2005, la tourmente autour de l'affaire du Chicoutimi était quelque peu tombée jusqu'à l'intervention « choc » d'un ancien pacha de sous-marin le 3 février. Devant le comité de la défense des Communes, Pieter Kavanagh a accusé la marine canadienne d'avoir bradé la formation des sous-mariniers. Selon lui, les restrictions budgétaires étaient telles dans les années 90 que certains marins ont obtenu leur qualification après seulement cinq jours de mer ! Pour l'ancien capitaine du NCSM Onandaga (classe Oberon) : « la situation s'est aggravée quand la marine a mis au rencard ses anciens submersibles et envoyé des gens en Grande-Bretagne... pour suivre une formation devant leur permettre d'opérer les quatre classe Victoria ». La Royal Navy devait former 300 marins et avait insisté pour que les candidats soient déjà qualifiés pour travailler sur sous-marins.« Nous savions que nous étions dans le pétrin », a expliqué Pieter Kavanagh, tout en ajoutant : « nous n'avions pas ce nombre de sous-mariniers puisque la marine avait réduit les équipages des Oberon (et qu'il y avait), en plus, les départs normaux ». La Marine aurait donc rempli le vide en octroyant une qualification acquise essentiellement sur simulateur alors que : « Ils avaient les compétences techniques mais pas les compétences vitales que l'on obtient seulement après un longue expérience en mer », a ajouté l'officier qui a confirmé que le problème existait toujours et que le niveaux d'expérience des sous-mariniers canadien était généralement peu élevé.

Le drame du Chicoutimi

Falsane (Grande-Bretagne), 2 octobre 2004. Le HMS Upholder est officiellement transféré à la marine canadienne et reçoit le nom de Chicoutimi. Deux jours plus tard, il appareille pour son voyage inaugural, cap sur le Canada. A bord, 57 hommes prennent possession de leur nouveau navire. Moins de 24 heures plus tard, les flonflons laissent place à l'horreur. Le Chicoutimi vient tout juste de dépasser l'Irlande. Dans une mer démontée, deux incendies éclatent coup sur coup. La Royal Navy dépêche deux frégates, un navire auxiliaire et trois hélicoptères pour participer au sauvetage. Six marins, brûlés ou gravement intoxiqués sont évacués mais l'un d'entre eux succombera à ses blessures. Le Chicoutimi est finalement pris en remorque dans la nuit du 7 au 8 octobre et rejoint Falsane le 10. La nouvelle du drame fait l'effet d'une bombe au Canada où l'opinion publique réclame des comptes. Il faudra 7 mois à la marine canadienne pour rendre son rapport d'enquête. Sa conclusion est communiquée en mai, aussi simple qu'ambiguë : « Personne n'est directement responsable de l'incendie et de la mort du Lieutenant Saunders. Cela dit, des facteurs humains, techniques et opérationnels y ont certainement contribué », annonçait l'amiral Bruce Mac Lean. Selon le rapport d'enquête, l'équipage avait décelé une avarie juste avant de plonger. Le commandant avait alors ordonné l'ouverture de deux écoutilles pour permettre les réparations. Dans une mer formée, l'eau s'était engouffrée dans le sas, causant des courts-circuits sur deux connecteurs électriques mal isolés, provoquant des incendies. Les fumées dégagées avait envahi pratiquement tout le sous-marin, malgré les systèmes de sécurité sensés empêcher leur propagation.

Les problèmes électriques étaient connus

Bien que «clairement responsable de l'infiltration d'eau», le commandant ne peut être blâmé pour son geste, qui était tout à fait compréhensible, indique le rapport. Il ne fera donc pas l'objet de mesures disciplinaires. En revanche, le câblage électrique des quatre sous-marins sera totalement revu pendant les travaux d'entretien prévus ces trois prochaines années. Des problèmes qui étaient, sinon connus, du moins hautement probables. Ainsi, dans les jours qui ont suivi l'accident et avant que la thèse du court-circuit ne soit avancée, des spécialistes de tous bords étaient montés au créneau. Selon eux, les sous-marins achetés d'occasion connaissent régulièrement des problèmes électriques. Les appareils, entreposés un long moment sans fonctionner, se dégradent inévitablement, particulièrement sur les submersibles. Rappelons-nous d'ailleurs que le porte-avions français Charles de Gaulle avait, lui aussi, été victime de départs de feux sur des armoires électriques lors de sa premières sortie en mer. Des équipements qui avaient été installés plusieurs années auparavant. Après plusieurs semaines de travaux, le NCMS Chicoutimi a finalement quitté l'Ecosse en janvier pour rejoindre Halifax avec un équipage réduit, l'essentiel des marins faisant le trajet en avion.

Marine et Garde-côtière canadiennes