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La Marine nationale à l’heure de la L22
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La Marine nationale à l’heure de la L22

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Appelée à succéder à la vénérable L11 d’ici 2025, la nouvelle liaison de données tactique développée au sein de l’OTAN devient réalité et la Marine nationale est en pointe dans ce domaine. Admise au service actif début juin, sa sixième frégate multi-missions (FREMM), la Normandie, est le premier bâtiment français et l’un des premiers européens à avoir validé en conditions opérationnelles la L22, lors de son déploiement de longue durée qui s’est déroulé plus tôt dans l’année. 

 

La FREMM Normandie (© MICHEL FLOCH)

La FREMM Normandie (© MICHEL FLOCH)

 

Une liaison hertzienne complémentaire du satellite

La L22 est une liaison de données de nouvelle génération qui permet aux systèmes de combat des unités d’une force navale ou interarmées de dialoguer entre elles pour partager des informations et enrichir une situation tactique. Cela, dans un cadre pouvant être maritime, aéromaritime, aéroterrestre et international, avec de multiples acteurs et un travail en réseau nécessitant des moyens d’échange très souples et rapides. Comme ses aînées (L11 et L16), la L22 fonctionne grâce aux ondes hertziennes, la radio étant complémentaire du satellite qui n’est pas toujours disponible, ou peut poser dans certains cas des problèmes de sécurisation des échanges, voire être neutralisé en cas de conflit. Le spectre de fréquences (225 à 400 MHz pour l’UHF et 2 à 30 MHz pour la HF) et les formes d’ondes employés par la L22 permettent d’augmenter le débit et la portée par rapport à la L11 et d’obtenir une liaison  « Beyond Line of Sight (BLOS) » sans nécessairement  disposer de relais radio ou de moyens aériens. La L22 peut également utiliser l’UHF en évasion de fréquence.

Remplacer la L11 qui date de la guerre du Vietnam

Historiquement, le concept des liaisons de données tactiques est né dans les années 60 avec la guerre de Vietnam, les Américains voulant établir un lien constant entre leurs centres de commandement (à terre ou en mer) et les avions chargés des missions de reconnaissance et de bombardement. C’est à cette époque que la L11 voit le jour. Fonctionnant en HF et UHF sur des formes d’ondes de faibles débits, elle permet uniquement l’échange de datas. « C’est un lien directif, un système simple avec peu de participants, on « parle » quand on doit parler, dans un temps donné et chacun son tour. C’est un système assez sommaire mais très robuste et éprouvé puisqu’il est encore employé aujourd’hui. Toutefois, s’il faisait l’affaire à l’époque, il est maintenant dépassé », explique à Mer et Marine un ingénieur de Naval Group spécialisé dans les liaisons de données tactiques. Vieillissante, la L11, qui s’est développée dans la marine française au cours des années 70/80 (à l’époque où les bâtiments utilisaient des calculateurs UNIVAC développés pour le programme spatial américain Apollo !), doit donc être remplacée. Car son système de chiffrement n’est plus suffisamment sécurisé. Et, surtout, elle ne répond plus aux besoins opérationnels des forces armées et aux évolutions technologiques dont elles bénéficient grâce à la numérisation des systèmes et la digitalisation du champ de bataille. Celui-ci se caractérise par un travail en réseau où les échanges en temps réel sont un aspect crucial,  alors que le nombre toujours plus importants d’acteurs va encore se renforcer avec le développement des drones.

La L16, une étape intermédiaire mais limitée

Alors que la L11 est un système essentiellement américain, qui a ensuite été progressivement adopté par d’autres nations, une autre liaison tactique, la L16, est apparue dans les années 80. Fonctionnant uniquement en UHF, elle a été initialement développée aux Etats-Unis mais fut dès l’origine mise à disposition des pays alliés au sein de l’OTAN. En France, la L16 est arrivée avec le porte-avions Charles de Gaulle et le Rafale, mis en service au tout début des années 2000. « La L16 a permis de monter d’un cran avec une première approche de travail multi-réseau ce qui a constitué une grande avancée. Mais elle est très limitée car elle est restée sous l’influence des opérations aériennes. Et comme elle fonctionne en UHF, son élongation est limitée, nécessitant pour des opérations à grande distance de disposer de relais de communication en altitude ». C’est par exemple le cas pour les missions lointaines réalisées par les Rafale du Charles de Gaulle, qui ont besoin pour communiquer avec le porte-avions de la présence en l’air d’un appareil relais, typiquement un avion de guet aérien Hawkeye. Sans quoi, l’état-major sur le bâtiment ne serait tenu au courant que lorsque la chasse reviendrait à portée. Ce qui est impensable dans les opérations d’aujourd’hui, qui se gèrent en temps réel, non seulement sur le plan opérationnel, mais aussi pour les prises de décisions du niveau politique, ultime décisionnaire pour mener des frappes.

Un bond capacitaire majeur avec la L22

Avec la L22, un bond considérable va être réalisé. « Elle bénéficie de tout le savoir-faire et l’expérience accumulés jusqu’à présent en matière de liaisons de données et on y injecte toutes les dernières innovations. L’objectif est de rechercher une efficacité et une sécurité accrues des messages et données échangés, cela dans l’environnement technologique d’aujourd’hui. Et la L22 va s’affranchir des limitations que nous connaissons avec les L11 et L16, notamment en matière d’élongation, de flux échangés et de travail en réseau. Un mode de relais-routage permet notamment d’aller beaucoup plus loin et de consolider la structure du réseau alors que l’emploi de nouvelles formes d’ondes permet d’embarquer plus de données. Toutes les technologies disponibles sont employées pour fiabiliser les échanges avec un très gros travail sur la connectivité, la sécurité des données et l’assurance qu’elles arrivent à destination, selon le même principe que les réseaux ultra-sécurisés de routages bancaires ». Et le système, qui représente déjà un progrès capacitaire majeur, a encore de belles marges d’évolution : « Les travaux se poursuivent toujours sur les formes d’ondes afin d’en utiliser de nouvelles à l’avenir pour améliorer encore la connectivité et la capacité du réseau ».

 

Le Charles de Gaulle au sein d'un groupe aéronaval européen et avec une force de l'OTAN (© MARINE NATIONALE)

Le Charles de Gaulle au sein d'un groupe aéronaval européen et avec une force de l'OTAN (© MARINE NATIONALE)

 

Une élongation d’un millier de nautiques basé sur un réseau agile préservant la discrétion

L’élongation de la L22 est de l’ordre d’un millier de nautiques, ce qui signifie qu’avec des relais, de 1000 nautiques en 1000 nautiques, un état-major central peut être en lien permanent avec l’action et disposer d’une situation tactique complète même si le théâtre d’opération est extrêmement lointain et que les liaisons satellites sont indisponibles. La L22 va donc permettre un véritable travail en réseau sécurisé sur de larges zones, avec de nombreux intervenants et dans des opérations multi-spectres et multiplateformes : bâtiments de surface, aéronefs, sous-marins, forces… le tout en tenant compte des contraintes opérationnelles, notamment en matière de discrétion. « Sur un théâtre d’opération, on peut avoir des zones de vulnérabilité, des contraintes avec l’environnement (par exemple des zones montagneuses, ndlr) ou une volonté de discrétion. La L22 repose sur une structure de réseau très souple qui se gère quasiment en automatique et où l’on peut forcer des priorités. Il faut imaginer un maillage entre les unités. La L22 va garantir le partage de l’information quitte à faire un détour par unités interposées pour protéger les unités discrètes. On peut jouer sur les paramètres et les modes d’exploitation avec par exemple une unité en mode silence qui se contente d’écouter. Grâce au maillage, on arrive, en fonction de la situation tactique, à servir les unités par contournement (des directions sensibles susceptibles d’être écoutées, ndlr) ou leur permettre de recueillir l’information en préservant la discrétion ».

Sous-marins, forces spéciales, veille et engagement coopératifs

Une capacité qui sera très précieuse pour les forces spéciales notamment, mais aussi les sous-marins qui pourront grâce à la L22 être encore mieux intégrés dans l’action d’une force navale. 

Enfin, la L22 apporte une base technologique essentielle, en matière d’échanges d’informations, pour permettre le développement de la veille coopérative navale et, à terme, de l’engagement coopératif, qui permettra à un bâtiment de tirer sur une cible détectée et poursuivie par d’autres plateformes. « Nous avons travaillé pour que la L22 serve aux nouvelles dimensions du combat naval, comme la veille et l’engagement coopératifs qui nécessitent par rapport aux usages actuels d’aller beaucoup plus loin dans l’intimité des échanges en allant au plus fin de l’exploitation des senseurs d’une unité à l’autre », souligne-t-on chez Naval Group.

Interface avec d’autres systèmes et choix dans le niveau de partage

La L22, qui offre des flux de données supérieurs, dispose aussi d’une interface avec les autres liaisons de données. « Il y a une compatibilité et un mode forwarding qui permet de servir de relais entre un type de réseau et un autre ».  Le réseau peut également être plus ou moins ouvert en fonction des circonstances et des limitations que chaque pays veut donner dans le partage d’informations. « Même si l’on a le même système et les mêmes équipements, il suffit de changer les clés de chiffrement pour rendre untel ou untel aveugle à ce qui se passe sur le réseau. On peut ainsi construire le réseau en fonction de la situation, le rendre étanche, tout partager ou panacher, ce qui se fait déjà aujourd’hui ». Une sécurité essentielle pour protéger au besoin certaines données ultrasensibles et se prémunir contre une défaillance ou un éventuel retournement stratégique d’un ou plusieurs des alliés.

Un programme international complexe initié il y a 30 ans

La gestation de la L22 fut un projet de longue haleine. C’est dans les années 80 que les réflexions ont débuté pour la succession de la L11, cette fois dans un cadre pas uniquement américain mais de manière collective au sein de l’Alliance atlantique. Le programme, baptisé NILE (Nato Improved link Eleven) a été officiellement lancé en mars 1990 autour de sept nations membres de l’OTAN : l’Allemagne, le Canada, les Etats-Unis, la France, l’Italie, les Pays-Bas et le Royaume-Uni, dont des ingénieurs se sont regroupés à San Diego, aux Etats-Unis, au sein d’un centre de recherche de l’US Navy. La conception de la nouvelle liaison de données a officiellement débuté en 1994 et son intégration dans le cadre d’un nouvel accord en 2002, l’Espagne remplaçant entretemps les Pays-Bas. L’un des challenges techniques, du ressort des industriels comme Naval Group en France, a consisté  à permettre les échanges entre des plateformes internationales : « Cela se joue sur le langage des systèmes de combat des unités sur le théâtre mondial de l’OTAN. Il faut se comprendre et pouvoir échanger des messages, des données, avec un catalogue sémantique pour se comprendre, une syntaxe pour que le réseau puisse tenir et s’assurer que l’information arrive à bon port. Tout cela, avec un système très robuste répondant aux normes STANAG. La grande force de Naval Group, c’est de pouvoir intégrer tous les composants au cœur du CMS qui gère l’ensemble des senseurs et des effecteurs, va animer les échanges et permettre aux opérateurs de partager directement des informations sur la situation tactique ».

Dans les années 2000, le programme patine, entre doutes et réticences des partenaires, notamment autour du choix des équipements (modem et du système de cryptographie en particulier), de qui les produira et de questions de souveraineté alors que le processus est aussi impacté par la création aux Etats-Unis de la NSA. Cela aboutit à une phase d’industrialisation compliquée, marquée par différentes péripéties et retards, qui expliquent qu’il  faudra attendre quasiment vingt ans (depuis l’accord final de 2002) pour que la L22 voie le jour.

 

Le CO d'une FREMM française (© MARINE NATIONALE - TERENCE WALLET)

Le CO d'une FREMM française (© MARINE NATIONALE - TERENCE WALLET)

 

Les équipements clés ne sont arrivés que fin 2019

Ainsi, en France, Naval Group est prêt très tôt, dès les premières frégates multi-missions, dont le système de combat SETIS intègre d’origine la L22, qualifiée depuis longtemps au niveau national avec le concours notamment des centres de la Direction Générale de l’Armement (DGA). En matière de portée, des essais menés par l’industriel français avaient déjà démontré en 2008 l’élongation considérable de la nouvelle liaison, des échanges étant menés avec succès entre Toulon et Kiel, au nord de l’Allemagne.

Mais les modems et le moyen de chiffrement, produits par Telefunken et Raytheon et qui sont indispensables pour permettre des échanges sécurisés entre alliés, tardent à être livrés. Ce n’est qu’en novembre 2019, après le feu vert de la NSA, que les boitiers de chiffrement Raytheon arrivent en France, permettant enfin de valider en mode opérationnel les échanges de données entre alliés.

Premiers échanges en mars entre la Normandie, un patrouilleur néerlandais et un centre terrestre

Les premiers essais ont été menés avec le Canada, via des centres terrestres. Puis en mer pour la première fois lors du déploiement de longue durée de la Normandie, qui a pu utiliser avec succès la L22 début mars avec le patrouilleur néerlandais Zeeland et un centre terrestre.

 

Le patrouilleur néerlandais Zeeland (© KONINKLIJKE MARINE)

Le patrouilleur néerlandais Zeeland (© KONINKLIJKE MARINE)

 

Le déploiement de la nouvelle liaison de données va maintenant pouvoir s’accélérer et, au fil des rencontres, manœuvres et exercices, être validée par les différents partenaires. Sachant que toutes les nations de l’OTAN devront faire la bascule d’ici 2025, année où la L11 doit être gelée. Au-delà, des accords sont en discussion avec d’autres nations n’appartenant pas à l’Alliance comme la Suède, la Corée du sud, le Brésil, le Mexique ou encore certains pays du Moyen-Orient.

Déploiement sur la flotte française

Côté français, la L22 va être mise en service au fil des arrêts techniques des bâtiments, qui seront adaptés ou recevront simplement les systèmes manquants (modem, moyen de chiffrement) à cette occasion. Ce sera rapidement le cas sur les FREMM, qui sont pré-équipées sur le plan logiciel, mais aussi sur les frégates de défense aérienne (FDA), le porte-avions Charles de Gaulle, les porte-hélicoptères amphibies (PHA), les sous-marins nucléaires d’attaque des types Rubis et Suffren, ou encore les avions de patrouille maritime Atlantique 2. Naval Group propose par ailleurs la L22 sur l’ensemble de son catalogue de bâtiments.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

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