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La marine taiwanaise : à 70 nautiques de la deuxième flotte mondiale

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La marine taiwanaise : à 70 nautiques de la deuxième flotte mondiale

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Mi-avril, le Centre d’Etudes Stratégiques de la Marine publiait une intéressante note sur la marine taïwanaise et les tensions entre l’ancienne île de Formose et la Chine continentale. Un document que le CESM nous permet de publier. 

A noter que les précédents numéros des Brèves Marines, ainsi que l’ensemble des publications du CESM, sont consultables sur internet http://cesm.marine.defense.gouv.fr

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Le 31 mars dernier, pour la première fois depuis 2011, deux chasseurs J-11 de l’armée chinoise ont franchi la ligne de démarcation tacite entre « l’île rebelle » et la Chine. Un « acte téméraire et provocateur » selon Taïwan, la marque objective d’une évolution des relations entre les deux Chine ?

UN DIFFÉREND HISTORIQUE

La Chine continentale et l’île de Taïwan sont dirigées par des régimes rivaux depuis la guerre civile de 1949, entre communistes, basés à Pékin, et nationalistes, réfugiés à Taipei. L’implication dans leur lutte d’un pays tiers, les États-Unis en l’occurrence, est tout aussi ancienne puisque les liens tissés avec Tchang Kaï-chek à l’occasion de la guerre sino-japonaise (1937-1945) se sont transformés, pour les Américains, en alliance stratégique durant la Guerre froide, dans le cadre de leur politique de containment de la Chine communiste. Taïwan va devenir ainsi, durant un temps, un bastion américain dans la région ; l’US Taiwan Defense Command basé à Taipei disposera même de missiles de croisière sol-sol MGM-1 Matador pouvant emporter des ogives nucléaires. Ces missiles illustrent d’ailleurs les inflexions de l’influence américaine pour l’avenir de Formose, puisqu’en juillet 1974, conformément aux engagements pris par le président Nixon durant sa visite en Chine deux ans plus tôt, ils sont retirés de l’île.

UNE INUTILE COURSE À LARMEMENT

L’affirmation sur la scène internationale de la République populaire de Chine, qui prend le siège de Taïwan à l’ONU en 1971, s’accompagne symétriquement d’un isolement croissant de l’île. De plus en plus d’États vont reconnaître Pékin comme seul gouvernement légitime de la Chine jusqu’à réduire à 17, actuellement, le nombre de pays maintenant des relations diplomatiques avec Taipei. L’exclusion diplomatique de Taïwan a aussi des conséquences pour ses forces armées qui peinent à trouver des fournisseurs étrangers, menacés plus ou moins ouvertement de représailles économiques par Pékin.

Initialement, Taïwan voulait se doter d’une panoplie complète de trois armées en s’appuyant sur une large conscription. Elle s’est pour cela fournie auprès des États-Unis, et, tant que cela a été possible, auprès de quelques équipementiers occidentaux. La marine taiwanaise est ainsi en grande partie composée de navires américains, le développement de sa flotte de surface datant des années 1990, avec en premier lieu l’acquisition de six frégates type Knox (mises en service au sein de l’US Navy entre 1966 et 1972) et dix frégates lance-missiles dérivées de la classe Oliver Hazard Perry, dont huit construites localement sous licence américaine (les livraisons locales s'échelonnent entre 1993 et 2004). En 1992, six frégates dérivées du type La Fayette sont commandées à la France ; elles rejoignent la flotte à partir de 1996. S'y ajoutent quatre anciens destroyers américains du type Kidd datant de 1981-82 et transférés en 2005 et 2006. 

La composante sous-marine est quant à elle dans un état particulièrement critique, avec quatre unités totalement obsolètes. Les deux premières, de classe Hai Lung, dérivées des Zwaardvis néerlandais, furent commandées en 1981 et sont toujours en service. Les deux autres unités, type Guppy II américain, furent livrées à Taïwan en 1973… mais construites lors de la Seconde Guerre mondiale.

Face à l’amoindrissement des possibilités de coopération internationale, Formose a tenté de développer ses ressources propres. Le programme national de corvettes catamarans a débouché sur l’admission au service actif, en 2014, du Tuo Chiang, bâtiment déplaçant 600 tonnes et doté de 16 missiles antinavires Hsiung Feng II d’une portée de 160 km. Mais la construction des autres unités connaît énormément de retard. Et comme, dans la réalité, il est hors de question pour l’île de lutter avec Pékin d’égal à égal, Taïwan privilégie désormais les armes asymétriques, les moyens de nuisance tels que les missiles Harpoon, en service au sein de la marine et l’armée de l’air taiwanaises, ou les batteries côtières mobiles afin de déverrouiller le Détroit.

LES ÉTATS-UNIS, UN ALLIÉ SÛR OU INCONTOURNABLE ?

L’engagement des États-Unis vis-à-vis de Taïwan reste primordial, car les forces américaines sont les seules sur qui Taipei peut compter de façon certaine. Il tient son origine du Traité de coopération mutuelle et de sécurité entre les États- Unis et Taïwan de 1955, puis du Taiwan Relations Act signé le 10 avril 1979. Et malgré (ou grâce à) « l’ambiguïté constructive » d’Henry Kissinger, les États-Unis restent officiellement garants de l’indépendance de l’île. D’ailleurs, si l’American Institute in Taiwan, qui gère l’essentiel des relations entre les deux pays, est officiellement une ONG, dans la pratique, depuis sa création en 1979, il agit comme ambassade américaine officieuse sur l’île.

L’US Navy mène périodiquement des exercices militaires avec la marine taiwanaise, généralement de manière discrète pour ne pas irriter la Chine. Les ventes d’équipements militaires qui se poursuivent, tant sous les administrations démocrates que républicaines, sont, elles, un motif de mécontentement pour Pékin. Et si les forces américaines ne stationnent plus de manière permanente à Taïwan, elles restent proches grâce aux différents traités qui les lient à plusieurs États voisins.

Toute attaque, toute invasion de Formose demande une opération amphibie. La Chine mène des entraînements de grande ampleur mais manque encore d’équipements pour intervenir rapidement, et profiter de l’effet de  surprise dans un temps suffisamment réduit pour que les forces américaines ne puissent agir, évitant ainsi de lourdes pertes humaines. Face à ce scénario, Taïwan s’en remet à la surveillance américaine et japonaise du détroit et continue de se doter de moyens retardateurs.

SI PRÈS, SI LOIN

Pékin et Taipei se retrouvent sur de nombreux sujets culturels, géographiques, historiques et même politiques, puisqu’ils partagent la vision d’une seule Chine. Sur le plan économique, leurs relations sont plutôt florissantes, plus de 75 000 entreprises taiwanaises étant notamment basées en Chine et 15 à 20 % du PIB taiwanais dépendant de la Chine.

Dans le même temps, pour rompre son isolement international, démontrer sa spécificité et combattre une réunification rampante des esprits, Taïwan tient à se montrer comme le champion régional de la démocratie, des droits de l’Homme et de la paix, à l’opposé de l’image de la Chine.

Mais les trois acteurs semblent désormais vouloir remettre en question cet équilibre fragile. À Taïwan, ce n’est plus le Kuomintang avec sa vision d’une seule Chine qui dirige le pays, mais une indépendantiste, Mme Tsai Ing-wen, qui, élue à la présidence en 2016, entend combattre le dogme imposé d’« un pays, deux systèmes ». La Chine dispose de plus en plus des moyens militaires nécessaires à la réalisation de ses prétentions historiques. Pour elle, l’île reste un problème : trop proche du continent, elle obère la profondeur stratégique dont Pékin veut disposer en mer de Chine méridionale. Et toute faiblesse à son propos pourrait constituer un fâcheux précédent pour d’autres régions turbulentes comme le Tibet, le Xinjiang et Hong-Kong. Quant aux États-Unis, l’administration Trump montre un soutien croissant à Taïwan, dans le cadre de sa propre lutte avec Pékin.

Dans ce contexte, Taïwan a décidé de renouveler les moyens de sa marine : un plan d’acquisition de 12 navires (dont une frégate AEGIS) a été voté en 2016 et, en 2017, le gouvernement a chargé le chantier local CSBC de la construction de six sous-marins classiques, pour une première mise en service en 2025 (programme Hai Lung II). Le renouvellement de sa sous-marinade est un enjeu majeur pour Taïwan qui veut pouvoir disposer de tels outils, puissants, discrets, capables de menacer tout bâtiment chinois. Si la volonté politique est compréhensible, sa réalisation suscite des doutes : les États-Unis n’ont plus de compétence en sous-marin classique à apporter, aucune autre coopération internationale ne se dessine et le chantier retenu n’a aucune expérience dans le domaine. Nonobstant, l’escalade des escarmouches dans le détroit se poursuit avec le passage du porte-aéronefs chinois, de navires de guerre américains en mission de liberté de navigation (FONOPS) et des intrusions de chasseurs chinois dans la zone aérienne de Taipei.

Simples démonstrations de force avant un règlement diplomatique ou prémices d’une quatrième Crise du Détroit ?

 

(© : CESM)

(© : CESM)

Le port de Kaohzsiung avec des patrouilleurs lance-missiles du type FACG (© : MER ET MARINE - KI)

Le port de Kaohzsiung avec des patrouilleurs lance-missiles du type FACG (© : MER ET MARINE - KI)