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La mer, autoroute de la drogue

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La mer, autoroute de la drogue

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La saisie record de cocaïne au Havre, le 20 février dernier, comme celle de cannabis en Méditerranée, le 8 septembre 2013, viennent rappeler que la mer est largement utilisée par les trafiquants pour acheminer la drogue, depuis les pays producteurs jusqu’aux bassins de consommation.  

Les réseaux sont aussi divers que variés et dépendent notamment du type de produit et de la distance entre les zones de culture et de distribution. Pour le cannabis, il existe un flux en provenance du Pakistan et de l’Afghanistan, qui arrive en Europe soit par voie routière, via la Turquie, ou bien par avions, notamment aux Pays-Bas. Mais l’UE est essentiellement alimentée par le Maroc, l’un des principaux producteurs mondiaux. Cultivée de manière intensive dans les régions montagneuses du Rif, la drogue est expédiée sur le continent européen via l’Espagne. Cela, au moyen d’embarcations rapides qui traversent la mer d’Alboran, entre le Maghreb et le sud de la péninsule ibérique, pour déposer de « petites » quantités de cannabis (quelques tonnes) sur la côte espagnole. Agissant généralement de nuit, les trafiquants transfèrent ainsi la cargaison vers des points de stockage, à partir desquels elle est diffusée par voie routière sur le marché local, mais aussi et surtout vers le nord de l’Europe. Les importantes prises réalisées ces dernières années dans des camions ont limité les acheminements de grandes quantités de stupéfiants au moyen de poids lourds. Les trafiquants leur préfèrent désormais la voiture. Cela permet de mieux se fondre dans le trafic routier et de démultiplier les expéditions avec des répercussions moindres en cas de prise. Profitant de la fin des contrôles frontaliers systématiques au sein de l’espace Schengen (suite à l’entrée en vigueur du traité d’Amsterdam en 1999), les trafiquants utilisent des véhicules très puissants, typiquement de grosses berlines, des « go fast », qui leur permettent de  tenter de s’échapper s’ils sont repérés et poursuivis. Ces voitures peuvent transporter jusqu’à 700-800 kg  de stupéfiants. Ces véhicules sont toujours accompagnés d'un ou plusieurs « véhicules ouvreurs » chargés de surveiller la présence de forces de l'ordre et d'alerter le véhicule chargé le cas échéant.

 

 

Go fast en Méditerranée  (© MARINE NATIONALE)

Go fast en Méditerranée  (© MARINE NATIONALE)

 

 

Go fast et cargos à travers la Méditerranée

 

 

Go fast est également le terme utilisé pour les embarcations qui traversent la Méditerranée (historiquement les « Pateras »). Il s’agit généralement des semi-rigides d’une dizaine mètres dotés de puissants moteurs leur permettant de naviguer à une vitesse allant jusqu’à 100 km/h, l’objectif étant de réduire au maximum le temps de transit en mer. Capables de transporter plusieurs tonnes de résine, ces bateaux réalisent des trajets courts entre le Maghreb et le sud-est de l’Espagne, mais peuvent aussi se lancer sur des navigations plus longues pour atteindre des régions situées plus au nord. Ces cas sont néanmoins beaucoup plus rares, le renforcement des moyens de surveillance ayant permis de réaliser plusieurs grosses prises à la fin des années 2000, dissuadant les réseaux de développer significativement cette pratique. Il est à noter que la surveillance accrue de l’espace maritime et littoral oblige également les embarcations affectées aux trajets courts à déjouer les dispositifs de détection, à commencer par les radars côtiers. Les trafiquants peuvent profiter de certaines zones d’ombre, par exemple des baies et criques masquées par des falaises et invisibles aux radars, ou réaliser des transbordements rapides au large avec d’autres bateaux venant à leur rencontre.

 

 

Interception d'un go fast par les commandos marine (© MARINE NATIONALE)

Interception d'un go fast par les commandos marine (© MARINE NATIONALE)

 

 

Dans ce dernier cas, le transfert peut être réalisé entre deux embarcations semi-rigides, mais aussi entre de petits bateaux partant de la côte et des navires de commerce utilisés pour le transport de gros stocks de stupéfiants, qu’ils fractionnent et distribuent par petites quantités au fil de leur navigation. C’est typiquement à ce genre de trafic que se livrait le Luna S, intercepté le 8 septembre dernier, au large des côtes algériennes, par la marine et la douane françaises. Le cargo transportait une vingtaine de tonnes de cannabis, pour une valeur marchande d’environ  50 millions d’euros.

 

 

Interception du Luna S  (© DOUANE)

Interception du Luna S  (© DOUANE)

 

 

La cocaïne prend le bateau

 

 

Pour ce qui est de la cocaïne, dont le grand bassin de production se situe en Amérique latine, plus particulièrement en Colombie, au Pérou et en Bolivie, les trafiquants continuent d’avoir recours, pour le transport par voie aérienne, à des « mules », les candidats ne manquant pas dans ces régions très pauvres. Au péril de leur vie, si les sachets viennent à s’ouvrir dans l’estomac, des hommes et femmes acceptent, moyennant 500 à 2000 euros, d’ingérer un kilo de cocaïne pour déjouer les contrôles dans les aéroports. On a aussi assisté au développement de la technique du « rip-off », qui consiste à utiliser l’acheminement d’une marchandise légale entre deux sociétés connues, par exemple des livraisons de fournisseurs à clients, pour y introduire de la drogue. A l’insu des sociétés, de gros sacs, tels des sacs de sport, peuvent être déposés dans des conteneurs, sans d’ailleurs prendre la peine de les cacher pour faciliter la récupération.

 

 

Cocaïne transportée en Rip-Off au Havre  (© DOUANE)

Cocaïne transportée en Rip-Off au Havre  (© DOUANE)

 

 

Des complices sont évidemment présents aux points de départ et d’arrivée. Et les trafiquants poussent le perfectionnisme jusqu’à remettre sur les conteneurs des scellés identiques à ceux qui ont été rompus, de manière à ne pas éveiller les soupçons des autorités et éviter toute enquête permettant de mettre à jour une filière. En octobre dernier, sur le port du Havre, les douaniers ont ainsi découvert, lors d’un contrôle de conteneurs en provenance de Colombie et du Pérou, 205 kilos de cocaïne. La drogue était contenue dans un sac de sport déposé sur une cargaison de moules congelées. Quelques heures plus tard, une seconde prise de ce type a été réalisée, pour 208 kilos supplémentaires transportés dans un conteneur de zinc. L’ensemble représentait une valeur de 28 millions d’euros sur le marché de la vente au détail.

Dans d’autres cas, la drogue est extrêmement bien dissimulée dans le fret commercial, les douaniers ayant par exemple découvert de la cocaïne dans des pièces métalliques ou des pistons automobiles, mais aussi, comme au Havre en janvier 2013, dans une cargaison conteneurisée de 400 sacs de riz provenant du Surinam (160 kilos répartis en 139 pains pour une valeur de 10 millions d’euros). Suivant le même principe, de fausses sociétés de déménagement ont également vu le jour, se servant des biens expédiés par des particuliers vers leurs nouveaux lieux de résidence pour faire passer des stupéfiants dans les véhicules ou encore le mobilier personnels transportés par bateaux.

 

 

Sous-marin de trafiquants dans les Caraïbes  (© USCG)

Sous-marin de trafiquants dans les Caraïbes  (© USCG)

 

 

Du mini-sous-marin aux pneus du Dakar

 

 

L’acheminement par voie maritime demeure prépondérant pour le trafic de cocaïne.  Depuis les bassins de production, différentes routes sont utilisées, avec parfois des moyens très originaux. On a, ainsi, vu dans les années 2000 l’apparition de submersibles construits dans la jungle et chargés de plusieurs tonnes de cocaïne. Des mini-sous-marins très rudimentaires mais qui présentent l’avantage d’être peu détectables, visuellement ou au radar. Ils n’ont évidemment pas vocation à traverser l’Atlantique mais à rejoindre des points de transit, comme des îles de l’arc caribéen. Le gros des expéditions passe, néanmoins, par des bateaux traditionnels. Depuis les zones de production colombiennes et boliviennes, la drogue rejoint donc différents points de transit : les Antilles, le Venezuela et le Nicaragua par exemple, mais aussi le Brésil ou encore le Chili, comme on l’a vu avec la saisie réalisée le 20 février au Havre sur le roulier CSAV Rio Nevado. Dans ce cas, les trafiquants ont profité du retour en Europe des véhicules ayant participé au dernier Dakar, arrivé à Valparaiso fin janvier. Pas moins de 1.4 tonne de cocaïne a, ainsi, été dissimulée dans les roues stockées sur l’un des véhicules d’assistance du rallye embarqués sur le CSAV Rio Nevado. La saisie a été réalisée par la police judiciaire française.

 

 

Le CSAV Rio Nevado au Havre (© FABIEN MONTREUIL)

Le CSAV Rio Nevado au Havre (© FABIEN MONTREUIL)

 

 

Le recours à des navires de commerce devient de plus en plus fréquent. Ainsi, dans le port du Havre, les saisies de cocaïne, qui ne représentaient que quelques dizaines de kilos à la fin des années  90, se chiffrent désormais en centaines de kilos par an, voire maintenant en tonnes. Les ports espagnols, belges, néerlandais et britanniques sont les plus touchés. Alors que les cargos en provenance d’Amérique latine sont particulièrement surveillés, les autorités en charge de la lutte contre le narcotrafic sont également attentives aux marchandises arrivant d’Afrique de l’ouest. Dans un certain nombre de cas, les ports de cette région servent en effet de plaque tournante à la cocaïne qui, après avoir traversé l’Atlantique pour arriver dans le golfe de Guinée, remonte vers l’Europe. Soit directement par d’autres bateaux de commerce, via les transbordements de conteneurs dans les hubs portuaires, soit au départ des côtes d’Afrique du nord. Car il existe des réseaux acheminant la cocaïne par voie terrestre, notamment via le Sahel, pour rejoindre certains pays comme la Libye et, de là, effectuer la traversée de la Méditerranée. Ces volumes sont néanmoins limités et les troubles au Mali, avec l’intervention française dans ce pays en 2013, ont perturbé ce flux, qui est d’ailleurs soupçonné d’alimenter financièrement le terrorisme dans la région.

 

 

(© MARINE NATIONALE)

(© MARINE NATIONALE)

 

 

La chasse aux voiliers

 

 

En dehors des navires marchands, le transport de cocaïne est aussi, traditionnellement, l’apanage des voiliers. Sous couvert d’une navigation touristique, ces bateaux, qui peuvent transporter plus d'une tonne de drogue, effectuent la traversée entre l’arc caribéen et l’Europe, ou parfois l’Afrique de l’ouest.  Un ketch vénézuéliens a, par exemple, été intercepté en juin 2013 au large des Antilles par la douane française, qui a découvert à bord 406 kilos de cocaïne (25 millions d’euros de valeur marchande), une cargaison dissimulée notamment dans des bidons de carburant.  Le mois suivant, une frégate de la Marine nationale a surpris dans les Petites Antilles un voilier espagnol en partance pour l’Europe avec 400 kilos de cocaïne à bord. On notera que certains de ces bateaux sont pris après leur traversée de l’Atlantique. C’est ainsi qu’un voilier polonais a été arraisonné en juin 2012, en Manche, à l’occasion d’une opération franco-britannique. Les trafiquants y avaient dissimulé 400 kilos de cocaïne dans des caches spécialement aménagées.

 

 

Le voilier intercepté en juin aux Antilles  (© MARINE NATIONALE)

Le voilier intercepté en juin aux Antilles  (© MARINE NATIONALE)

 

Cache sur un voilier  (© DOUANE)

Cache sur un voilier  (© DOUANE)

 

Bidons servant à dissimuler la drogue  (© DOUANE)

Bidons servant à dissimuler la drogue  (© DOUANE)

 

 

S’adapter à l’inventivité des organisations criminelles

 

 

Comme on l’a vu, les trafiquants font preuve de beaucoup d’imagination pour déjouer les contrôles, les modes opératoires évoluant constamment. Ainsi, pour les navires de commerce, on ne trouve plus seulement la drogue dans les marchandises dissimulées dans les cales ou dans certaines parties difficilement accessibles (double coque, cloisons, locaux techniques…) Les douaniers ont, ainsi, découvert cet étonnant procédé consistant à souder des cylindres d’acier (ou en PVC) en forme de torpille sur la partie immergée de la coque des bateaux. Une fois à destination, des plongeurs viennent extraire en toute discrétion la marchandise qu’ils contiennent. L’année 2013 a, également, été marquée par la mise en œuvre de dispositifs de destruction de la drogue et de sabordage du navire porteur en cas d’arraisonnement.  Destiné à détruire les preuves du trafic, ce nouveau mode opératoire a été révélé sur le cargo Luna S, à bord duquel les trafiquants ont mis le feu au stock de cannabis au moyen de cocktails Molotov prêts à l’emploi, tout en provoquant une voie d’eau pour faire couler le navire.

 

 

Le Luna S en feu  (© DOUANE)

Le Luna S en feu  (© DOUANE)

 

 

Toujours aussi étonnant, mais dans un autre registre que le maritime, une tentative de livraison par ULM de drogue (63 kilos d’amphétamines et 6 kilos de cocaïne) de la France vers la Grande-Bretagne a été déjouée en mai 2012. Il s’agit là encore d’un nouveau mode opératoire, la particularité de ce moyen aérien étant qu’il est quasiment indétectable au radar.

Sans cesse, les services de lutte contre le narcotrafic doivent donc s’adapter à l’inventivité des organisations criminelles.

 

 

Services spécialisés

 

 

La lutte contre le narcotrafic fait intervenir différentes administrations. En France, c’est la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières qui a la haute main sur la traque de la drogue. En collaboration avec d’autres services, elle est en charge de collecter les informations qui permettent de mettre à jour un trafic et d’opérer des saisies en flagrant délit. Grâce à cette saisie, l'ouverture d'une enquête judiciaire sera ensuite possible. La DNRED oeuvre suivant trois axes : la collecte classique et le partage de renseignements, les enquêtes fiscales et les opérations. Pour ces dernières, des douaniers en civil travaillent sur les réseaux grâce au renseignement humain. En clair, les investigations les mènent à des contacts, dont les fameuses « balances », qui permettent de réaliser les grosses saisies. Toutefois, la direction des opérations douanières ne réalise pas de mission d’infiltration, qui sont plutôt du ressort de services militaires. L’armée est, également, mise à profit pour les interceptions. En complément de ceux de la Douane, les moyens nautiques et aériens de la Marine nationale, ainsi que ses forces spéciales, sont régulièrement sollicités pour les arraisonnements en mer.

 

 

(© DOUANE)

(© DOUANE)

 

 

Pour les enquêtes judiciaires, la police nationale et la gendarmerie  sont compétentes. Différents services peuvent être sollicités mais c’est l’Office central pour la répression du trafic illicite de stupéfiants qui fait référence. Dépendant du ministère de l’Intérieur, l’OCTRIS, basé en métropole et qui dispose aussi d’une antenne aux Antilles, est chargé des investigations permettant de remonter les réseaux le plus haut possible, avec le concours si besoin d’Interpol et d’Europol. Sur le plan judiciaire, les affaires sont traitées par les Juridictions interrégionales spécialisées. Au nombre de huit en France (Paris, Lyon, Marseille, Lille, Rennes, Bordeaux, Nancy et Fort-de-France), les JIRS regroupent des magistrats  du parquet et de l’instruction possédant une expérience en matière de lutte contre la criminalité organisée et la délinquance financière, dans des affaires présentant une grande complexité.

 

 

(© DOUANE)

(© DOUANE)

 

 

Coopération internationale

 

 

On notera que la coopération internationale est assez forte en matière de lutte contre le narcotrafic. En Méditerranée, notamment, la France collabore avec l’Espagne, alors que l’Europe a créé, en 2007, le Maritime Analysis and Opération Center – Narcotics. Implanté au Portugal, le MAOC-N regroupe sept Etats membres de l’UE (Espagne, France, Irlande, Italie, Pays-Bas, Portugal et Royaume-Uni) et permet des échanges croisés de renseignements nationaux. Dans les Caraïbes, la France, le Royaume-Unis et les Pays-Bas, présents dans cette zone via leurs territoires ultramarins, travaillent également avec les Etats-Unis. Cette coopération se traduit par des échanges d’informations et la planification régulière d’opérations conjointes au travers desquelles les pays mettent en œuvre différents moyens aériens, navals, mais aussi spatiaux, les  satellites étant également utilisés pour surveiller de vastes zones maritimes et repérer des bateaux au comportement suspect.

 

 

Avion de surveillance de la Douane  (© DOUANE)

Avion de surveillance de la Douane  (© DOUANE)

 

 

2013, une année record pour les saisies réalisées par la Douane

 

 

En termes de prises, la douane française a réalisé en 2013 une année historique, avec la saisie de 7.2 tonnes de cocaïne, soit une hausse de 57% par rapport à 2012, et 86 tonnes de cannabis, trois fois plus que l’année précédente. La valeur marchande des prises a doublé par rapport à l’année précédente (près de 24 tonnes de cannabis et 4.6 tonnes de cocaïne avaient été interceptées en 2012, pour une valeur respective de  48 et 186 millions d’euros). Le précédent record de 2011 (8.3 tonnes de cocaïne et 30.5 tonnes de cannabis) a donc été largement dépassé, grâce notamment à de très grosses saisies, comme celle effectuée sur le Luna S.

 

 

L’essentiel passe entre les mailles du filet

 

 

Ces chiffres très élevés donnent une idée de l’étendue des trafics. Car, malgré ces saisies, qui portent des coups très durs aux réseaux, l’essentiel de la drogue passe entre les mailles du filet. S’il n’existe aucun chiffre précis sur les quantités expédiées chaque année depuis les zones de production, on estime qu’au mieux, suivant les types de stupéfiants, environ 25% de la marchandise est interceptée. Les Etats, comme la France, ne lésinent pas sur les moyens et modernisent leurs dispositifs mais la lutte évolue en permanence et l’adaptabilité des trafiquants est remarquable. De plus, compte tenu des sommes énormes qui sont en jeu, le monde de la drogue est une véritable hydre dont les têtes coupées repoussent sans cesse. 

 

 

Douane Marine nationale