Construction Navale
La Rochelle: Lecamus réalise de nouveaux navires

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La Rochelle: Lecamus réalise de nouveaux navires

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Après une première expérience réussie l’an dernier avec la réalisation de la drague La Cordouan, le chantier rochelais Lecamus, historiquement positionné sur la réparation navale, confirme sa diversification dans les constructions neuves. Un second bateau est, en effet, en train de naître dans les ateliers de l’entreprise suite à une commande du Département de la Charente-Maritime, également propriétaire de La Cordouan. Un projet un peu particulier puisqu’il s’agit de ce que l’on pourrait appeler un « remorqueur de poche ». Sa coque en acier ne fait que 8 petits mètres de long pour 4 de large. « Il est clair que ce n’est pas courant de voir un remorqueur aussi petit ! », sourit Maxime Legendre, qui détaille à Mer et Marine les raisons de ce mini-gabarit : « Le Département de la Charente-Maritime dispose d’un service de dragage qui arme une dizaine de bateaux, dont des dragues stationnaires comme La Cordouan. Ils s’en servent pour entretenir les ports départementaux mais aussi des ports de plaisance. C’est pour cela qu’il fallait quelque chose de très compact ». Si les dragues stationnaires, lorsqu’elles travaillent, évoluent sur leurs pieux, il faut en effet pouvoir les déplacer, ce qui était le rôle jusqu’ici d’un vieux bateau d’environ 8 mètres, le Dragon, qu’il convenait de remplacer. D’où la commande de ce « baby tug » qui doit pouvoir se faufiler dans les étroits ports de plaisance et passer sous des passerelles, ce qui impose aussi un tirant d’air et un tirant d’eau très réduits.

 

(© : PIERRE DELION ARCHITECTURE)

(© : PIERRE DELION ARCHITECTURE)

 

L’exercice complexe du petit bateau polyvalent

Mais ce bateau ne servira pas qu’au service des dragues. « Le Département a voulu un bateau polyvalent qui puisse remorquer, pousser mais aussi effectuer d’autres opérations, comme le relevage de corps morts ou d’obstacles et objets au fond de l’eau ». Pour mener à bien ce projet, Lecamus travaille avec le bureau d’architecture nantais Delion : « Ils se sont bien creusés la tête car faire un remorqueur aussi petit, avec toutes les fonctions et en casant tout le matériel requis, c’est très compliqué. La collaboration s’est en tous cas extrêmement bien passée, avec une très grande écoute pour répondre aux besoins du client et trouver des solutions ». Même son de cloche chez l’architecte : « C’est une belle coopération et pour nous l’occasion de travailler avec un nouveau chantier et nous ouvrir de nouvelles perspectives en appréhendant les bateaux de type remorqueurs-pousseurs, que nous n’avions encore pas faits. Et puis c’est un projet singulier, avec cet exercice du petit bateau qui doit aussi être polyvalent et avec lequel les équipages pourront je crois faire encore plus de missions que ce qu’ils avaient imaginé au départ », nous confie Pierre Delion, qui pense que ce projet peut d’ailleurs susciter de l’intérêt dans d’autres ports.

Les caractéristiques du « baby tug »

Classé en 4ème catégorie de navigation avec le Bureau Veritas pour la certification, ce bateau mesurera très précisément 7.96 mètres de long pour 4.09 de large, avec un tirant d’eau à pleine charge de 1.35 mètres et un déplacement à pleine charge d’un peu plus de 14 tonnes. La coque est en acier et la timonerie en aluminium. Equipé d’un moteur diesel de 250 cv et d’une hélice de 75 centimètres de diamètre, avec deux réservoirs à carburant de 360 litres chacun, il pourra attendre la vitesse de 8 nœuds à pleine charge. Sa capacité en poussée et en traction sera de 2 tonnes à 3 nœuds. Pour les opérations de relevage, il disposera à l’avant et à l’arrière d’un cabestan hydraulique de 1.6 tonne. L’équipage sera de deux marins, avec la possibilité d’embarquer deux personnes supplémentaires. Alors que la coque a été retournée fin octobre et que la timonerie est en place, l’armement du remorqueur se poursuit en vue de sa prochaine mise à l’eau.

 

 

(© : PIERRE DELION ARCHITECTURE)

(© : PIERRE DELION ARCHITECTURE)

Le remorqueur en cours de construction (© : LECAMUS)

Le remorqueur en cours de construction (© : LECAMUS)

 

 

Une diversification initiée en 2018 avec la drague La Cordouan

Avec ce projet, Lecamus confirme donc son lancement sur le marché de la construction navale. Une diversification tentée à l’occasion d’une opportunité qu’a su saisir Maxime Legendre : « J’ai racheté il y a six ans ce chantier dont l’activité historique est la réparation navale, ce qui reste d’ailleurs son cœur de métier. L’entreprise avait déjà des compétences dans la fabrication de sous-éléments en acier ou en aluminium, par exemple des blocs ou timoneries dans le cadre de projet de rénovation ou de jumboïsation de navires. Nous travaillons aussi sur le matériel de dragage, la conception et la réalisation d’élindes par exemple, car Lecamus a un marché de maintenance pour les engins exploités par le Département. L’idée de se lancer dans la construction neuve est venue il y a deux ans, quand ils ont lancé le projet de nouvelle drague. Nous y avons réfléchi et comme nous connaissons bien ces bateaux et que nous avions les compétences et capacités pour le faire, nous avons candidaté à l’appel d’offres. Et notre proposition, en compétition finale avec celles de deux autres chantiers, a été retenue. C’est ainsi que nous avons construit La Cordouan, notre premier bateau ». Une drague papillonnante à désagrégateur (cutter) longue de 18 mètres (jusqu'à 38 élinde déployée) pour une largeur de 5.5 mètres, produite en acier et dont l’élinde, située à l’avant, permet de travailler jusqu’à des profondeurs de 9 mètres. Elle a remplacé La Royannaise, qui était en service depuis 30 ans. Sa conception a été partagée entre Lecamus, qui s’est chargé en interne de l’ensemble des dispositifs de dragage et équipements spécifiques (conception de l’élinde, des systèmes de relevage et d’inclinaison des pieux marcheurs, tuyauterie de dragage et machine) et l’architecte Seven Lomenech (à l’époque du bureau Bemad Naval) pour la partie coque et superstructures, le devis des poids et la stabilité.

 

La drague La Cordouan (© : LECAMUS)

La drague La Cordouan (© : LECAMUS)

 

 

La drague La Cordouan a remplacé l'an dernier La Royannaise, au second plan (© : LECAMUS)

La drague La Cordouan a remplacé l'an dernier La Royannaise, au second plan (© : LECAMUS)

 

Un projet à 2 millions d’euros très ambitieux pour se lancer sur le marché. « C’était un gros challenge et un marché très important sur le plan financier pour une entreprise comme la nôtre, dont le chiffre d’affaires en temps normal est de 2.7 millions d’euros ». Mais le chantier a réussi son pari et son client, satisfait, lui a donc confié de nouvelles commandes, cette fois pour le petit remorqueur, mais aussi une série de trois annexes en aluminium de 5.5 mètres. Lecamus va également produire un ponton en alu.

Les embarcations en PEHD

Parallèlement, le chantier s’est appuyé sur son activité de chaudronnerie plastique pour être en mesure de produire des embarcations en PEHD (polyéthylène haute densité), un plastique extrudé qui présente l’avantage d’être un matériaux souple, très résistant, qui ne présente pas de problème de corrosion et se soude très bien. Lecamus, vise avec le PEHD le marché des bateaux de service et celui des embarcations de surveillance, jusqu’à 7.5 mètres.

 

Construction de bateaux en PEHD (© : LECAMUS)

Construction de bateaux en PEHD (© : LECAMUS)

 

 

Un Resist de 7.5 mètres réalisé en 2019 pour la marine brésilienne (© : LECAMUS)

Un Resist de 7.5 mètres réalisé en 2019 pour la marine brésilienne (© : LECAMUS)

 

« C’est mon prédécesseur qui a réalisé le premier prototype en PEHD, dès 2009. Entre l’an dernier et le début de cette année, nous en avons livré quatre, à l’armée brésilienne, aux Affaires maritimes, à IMOS et à Ship As A Service. Le PEHD est un marché très particulier mais il y a des opportunités car il offre des avantages très intéressants. Nous devons cependant faire encore un peu de développement car ce matériau aujourd’hui ne se peint pas, on ne peut donc le proposer qu’en noir et, surtout, on ne peut pas appliquer d’antifooling ». Ce qui oblige à sortir les bateaux régulièrement de l’eau pour nettoyer les coques, qui ne nécessite autrement pas d'entretien. « Nous cherchons donc des solutions pour pouvoir mettre un antifooling ».  

 

Un Resist 650 réalisé fin 2019 pour l'ULAM 17 des Affaires maritimes (© : LECAMUS)

Un Resist 650 réalisé fin 2019 pour l'ULAM 17 des Affaires maritimes (© : LECAMUS)

 

« Je pense que nous pouvons nous faire une place »

Alors que de nouveaux projets sont en discussion, l’activité de construction neuve est donc en train de décoller tranquillement. « Nous sommes nouveaux dans la construction navale, on y va doucement et prudemment mais je pense que nous pouvons nous faire une place. On a en effet constaté ces dernières années une évolution dans le paysage des chantiers navals en France. Les acteurs sont généralement devenus plus gros et font de plus grands navires. Il n’y a plus tant d’acteurs que cela pour les petits navires », explique Maxime Legendre, très enthousiaste quant au développement de cette nouvelle activité au chantier. « C’est une diversification très intéressante, c’est une activité différente et une autre approche par rapport à la réparation navale, mais c’est passionnant de faire de nouveaux bateaux ». Le chantier, qui dispose de 4500 m² d’ateliers et de moyens de levage par ponts roulants pouvant soulever des charges jusqu’à 40 tonnes, vise les bateaux de petites tailles : « Notre limite, c’est notre atelier et des coques de 20 mètres de long, le maximum que nous nous fixons. Nous visons des projets majoritairement en acier, qui représente 90% de ce que nous travaillons ici, avec des compléments en aluminium, comme la timonerie du nouveau remorqueur. On peut cependant réaliser de petites unités en alu, mais pas au-delà de 10 mètres car après cela nous pose des problèmes d’organisation dans l’atelier où on ne peut pas mélanger l’acier et l’alu en même temps ».

 

La drague La Cordouan pendant sa construction (© : LECAMUS)

La drague La Cordouan pendant sa construction (© : LECAMUS)

 

Les activités de réparation navale

Employant actuellement 35 personnes, dont un quart environ d’intérimaires, Lecamus continue évidemment, en parallèle, son activité principale dans la réparation navale. L’entreprise s’appuie pour cela sur ses ateliers, ainsi que sur la location des infrastructures du Grand Port Maritime de La Rochelle (GPMLR), avec pour les cales sèches la forme 1 (176 x 21.8 mètres) et la forme 2 (107 x 13.8 mètres), l’élévateur de 300 tonnes desservant une aire de carénage de 6000 m² et les quais de réparation à flot. S’y ajoute le môle d’escale de La Pallice qui, en eaux profondes, permet d’accueillir les gros navires pour des interventions techniques à flot. Le chantier vient d’ailleurs d’y assuré pendant une quinzaine de jours des travaux sur roulier MN Tangara de la Maritime Nantaise : maintenance des grues et d’un bossoir, tuyauteries, lignage de pompes, visite des vannes et assistance mécanique du motoriste MAN pour une intervention sur un arbre à cames.

 

Le MN Tangara, ici à Toulon (© : FRANCIS JACQUOT)

Le MN Tangara, ici à Toulon (© : FRANCIS JACQUOT)

 

Dans le domaine de la réparation et de la maintenance, le chantier s’appuie aussi sur des clients réguliers avec, en dehors de la flotte départementale, des moyens portuaires du GPMLR, dont la drague Cap d’Aunis qui y est affectée, les bateaux de compagnies locales assurant des dessertes vers les îles ou encore les sabliers de l’armement DTM, dont l’activité d’extraction de granulats nécessite des réparations et remplacements réguliers de pièces du fait de la forte usure provoquée par le sable.

 

L'André L, l'un des sabliers de DTM (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

L'André L, l'un des sabliers de DTM (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Il arrive aussi à Lecamus de participer à des arrêts techniques de yachts, pour le compte du pôle Atlantic Refit Center, notamment sur des travaux de mécanique et de chaudronnerie. Cela représente une activité complémentaire, sachant que La Rochelle réalise un refit de grand yacht tous les deux ans environ, avec des interventions plus régulières sur des navires de passage dans le port français. Lecamus avait en revanche vu d’un très mauvais œil le défunt projet de développement d’un nouveau chantier dédié aux yachts, porté par Compositeworks et finalement tombé à l’eau lorsque la société basée à La Ciotat a été rachetée en 2018 par le groupe espagnol MB92. « On avait très mal vécu ce projet car nous aurions perdu l’utilisation de la grande forme. Aujourd’hui, les relations sont redevenues équilibrées sur l’activité liée à la grande plaisance et on ne peut que se féliciter quand Atlantic Refit Center ramène un refit de yacht à La Rochelle, sans que cela empêche d’utiliser la forme pour d’autres navires le reste du temps ».

 

Yacht en travaux à La Rochelle l'hiver dernier (© : MARC OTTINI)

Yacht en travaux à La Rochelle l'hiver dernier (© : MARC OTTINI)

La grande forme de La Rochelle (© : MARC OTTINI)

La grande forme de La Rochelle (© : MARC OTTINI)

 

Des investissements bienvenus de la part du port

Comme d’autres acteurs locaux, Maxime Legendre se félicite en tous cas des investissements que le Grand Port Maritime de La Rochelle a entrepris de mener dans la zone. « Depuis plusieurs années nous souhaitions une remise à niveau des infrastructures et de l’outillage. Les choses commencent à bouger, le port ayant par exemple décidé d’investir dans des tins de 100 tonnes, alors que nous ne disposons aujourd’hui dans les formes que de tins de 50 tonnes, qui nécessitent une préparation très longue, jusqu’à 15 jours, pour la mise en place de l’attinage avant l’accueil des navires. Pour nous cela va tout changer car nous allons gagner du temps et nous pourrons être plus réactifs afin de répondre à des besoins urgents ».

Le développement de la construction navale devrait aussi conforter le port dans ses investissements. Car au-delà de Lecamus, dont l’activité en la matière est encore modeste, il y a aussi Ocea, qui a décidé de lancer un projet majeur de modernisation de son chantier rochelais, spécialisé dans les constructions de navires en aluminium.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Copie et publication du texte et des photos interdites sans consentement du ou des auteurs.

 

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